La guerre qui fait rage entre Rached Ghannouchi et Kais Saied, pour s’accaparer le pouvoir absolu et notamment, la main mise sur l’appareil exécutif de l’État, via le gouvernement, n’est pas un conflit politique ordinaire entre deux hommes politiques, mais une confrontation qui devient de plus en plus violente entre deux fondamentalismes islamiques, qui ne connaîtra de fin qu’avec l’élimination politique d’un des deux adversaires. Seront mises à contribution, de part et d’autre, les institutions de l’État, parlement, présidence de la république, gouvernements, ministères de souveraineté, police, armée, partis politiques, syndicats, société civile, médias, réseaux sociaux, et d’énormes moyens logistiques et financiers… Bref, une guerre totale et sans merci. Car les fondamentalistes religieux, convaincus qu’ils détiennent la vérité absolue, confondant la foi et la raison se voient investis d’une mission divine qui est de faire triompher leurs doctrines et l’imposer par tous les moyens, en éliminant tous ceux qui leurs font obstacle. La démocratie, les scrutins, le vote, ne sont pour eux, qu’un moyen de réaliser leurs dessins messianiques. Le danger c’est que cette guerre idéologique ne s’affiche pas clairement en tant que tel, car les belligérants, portent des masques civils, parfois même pseudo-modernistes et cachent leurs dogmatismes religieux, pour être dans l’air du temps. Il n’en reste pas moins qu’on est en face d’un conflit entre deux personnes, dogmatiques, religieuses, fondamentalistes.

S’il ne faut plus beaucoup d’efforts intellectuels et théoriques, pour prouver le fondamentalisme de Rached Ghannouchi, puisque lui-même, s’en réclame depuis ses débuts, il y’a cinquante ans en politique, et qu’il avait souvent couché ça par écrit ou sous forme d’interviews et qu’il n’y a plus que les novices et les opportunistes, pour croire qu’il a renié sa foi, il n’en est pas de même de Kais Saied, cet OPNI (Objet Politiquement Non Identifié) qui reste un mystère quant à ses convictions profondes et la stratégie qu’il compte adopter pour les mettre à exécution.

Un fondamentaliste, qui s’identifie à ‘Umar ibn al-Khattab

L’on sait depuis au moins le début de son mandat, que Kais Saied est un homme pieux et tout est à son honneur et là il est en accord avec la Constitution, qui non seulement stipule que la Tunisie, où l’État, (selon qu’on soit intégriste ou non.) a pour religion l’Islam et seul un tunisien musulman (ou une tunisienne) a le droit de prétendre à la magistrature suprême. Mais tant que la religion du chef de l’État, en l’occurrence l’Islam, reste dans la sphère du privé, il n’y’a aucun problème, mais lorsque cette même religion est instrumentalisée à des fins politiques ou pire, électoralistes, voire même pour concurrencer les partis religieux, comme Ennahdha ou Itilaf al-karama. Kais Saied enfreint cette même constitution, grâce à laquelle il était élu Président. Car faire d’un acte de prière, en l’occurrence, celle du vendredi saint, un outil de propagande politique, en témoigne la médiatisation à outrance de ces sorties « pieuses », et coûteuses, évidement aux frais du contribuable, voilà qui le fait basculer, du rôle d’un chef d’État à celui de Messie, ou selon une croyance religieuse musulmane, al-mahdi al muntadhar. Ses discours, ont toujours eu un aspect messianique plus que politique, accentué d’ailleurs par un ton et un langage prophétique, où souvent Dieu est invoqué et ses ennemis voués aux malédictions du peuple. Mais tout le monde a fini par comprendre que « peuple » signifie moi, à l’instar de LouisXIV qui disait : « l’Etat, c’est moi ! », Kais Saied croit que le peuple c’est lui.

Mais c’est surtout sur ses références à Umar ibn al-Khattab, deuxième Calife de l’Islam, qu’il faut se pencher. Évidement il s’agit d’un Umar mythique, crée par la tradition (sunna) et non le Umar historique qui avait imposé par l’épée aux « ansars » (partisans du prophète) et Ali ibn Abi Talib, cousin de l’envoyé de Dieu, par le glaive et les menaces, de faire allégeance à Abu Bakr. Kais Saied, suit exactement ce qu’il croit être la tradition de Umar en rendant des visites impromptues à ses citoyens, (yazour al raiyya) de nuit comme du jour, pour prononcer des allocutions souvent incompréhensibles en rapport avec le contexte, et pour faire régner la justice (al-adl) avec intransigeance (al-farouk). Importe peu que ses visites soient utiles ou non pour ces pauvres citoyens, car aucune des multiples promesses, qu’il avait faites, n’avait été suivie d’effets. Ce qui compte pour lui, c’est l’image qu’il veut donner de lui, un Umar qui court au secours de la veuve et de l’orphelin, de nuit, de jours, toute l’année. Il ne manquera pas un jour, de trouver une veuve avec ses orphelins pour leurs préparer le dîner. Or, il se trouve aussi que cette image mythique, d’un Umar des temps modernes, le maintien dans les sondages quoique de plus en plus difficilement, comme celle de l’homme pieux qui ne rate aucune prière et qui se « mélange » au peuple, bien qu’entouré d’une dizaine de gardes du corps armés qui veillent au grain, Umar il est vrai n’avait pas ça, ce qu’il lui avait valu d’être assassiné par un esclave converti alors qu’il dirigeait la prière du Vendredi.

Mais là où Kais Saied s’est révélé un authentique fondamentaliste, c’est évidemment sur la question de l’héritage où il s’est toujours déclaré contre l’égalité entre hommes et femmes rejoignant la position, non républicaine de la nécessaire inégalité, en raison d’un soi-disant respect du texte coranique, de tous les fondamentalistes et particulièrement Rached Ghannouchi. BCE qu’on ne peut soupçonner d’athéisme, était pour l’égalité et a essayé de faire passer une loi dans ce sens. Mais un fondamentaliste n’est pas forcément un intégriste, le premier prônant le retour aux « oussouls » (principes fondamentaux), le second prônant une application intégrale de ce qu’il considère comme la loi divine (chariaa), comme Rached Ghannouchi. Un intégriste est forcément un fondamentaliste, le contraire n’est pas toujours vrai. Taher ben Achour, son fils Fadhel, Mohammed Abdou et autres docteurs de l’Islam furent des fondamentalistes et non des intégristes. La nuance est de taille.

Et autiste de surcroît !

Que le Président de la République soit un fondamentaliste, rien dans la constitution et les lois de la République ne l’empêchent de l’être, tant qu’il respecte son magistère. Il doit laisser ses convictions privés, religieuses ou politiques au vestiaire, et respecter scrupuleusement la constitution. Or Kais Saied s’est autoproclamé seul interprète de celle-ci, en absence d’une cour constitutionnelle, allant jusqu’à paralyser l’action du gouvernement, en pleine crise sanitaire où le nombre de morts par jour a atteint des chiffres records, et alors que le pays sombre dans la crise économique la plus profonde et la plus longue de son histoire, pour assouvir un désir de vengeance contre son ex-poulain politique qui l’aurait trahi en se jetant dans les bras de son actuel pire ennemi, qui était il y’a un an son principal soutien, Rached Ghannouchi. Il a demandé et visé tout simplement sa démission, risquant de traîner le pays dans une crise politique grave, qui ne peut que lui être fatale. Pire il a tenté vainement de mobiliser la populace pour faire tomber le premier ministre qu’il a lui-même proposé avant que ce dernier ne tourne casaque. L’autisme dont il a fait preuve n’est pas seulement politique, il est clinique. Dans n’importe quelle autre démocratie, on aurait exigé un bulletin de santé mentale ou physique, devant l’inacceptable, pas dans notre deuxième république.

Il ne s’agit point comme l’ont soufflé certains juristes de service, comme ce Iyadh ben Achour de destituer un Président élu mais il s’agit de limiter ses prérogatives à ce que stipule strictement la constitution et le contraindre à se contenter de ses attributions aux affaires étrangères et à la défense, toujours sous contrôle, car n’en déplaise à Ghannouchi, la fonction de Président de la République est loin d’être symbolique. C’est le rôle du gouvernement et du parlement actuels de le faire en attendant des élections générales, présidentielles et législatives, qui comme les sondages l’indiquent vont balayer tous ce système. Jusqu’à là, tout coup de force des uns ou des autres, risque de balancer le pays dans l’inconnu et dans l’anarchie la plus totale. Lorsque deux fondamentalismes s’affrontent à la tête de l’État, c’est la désarticulation de ce dernier qui pointe du nez.

Il est clair que Kais Saied n’écoute personne, même ses supposés conseillers et il agit comme un autocrate, sauf qu’il n’a pas les moyens de l’être. En ce sens il se croit Umar ibn al-khattab et il a évidemment tort, car, ce dernier était entouré des compagnons du prophète et ne pouvait agir à sa guise. Cette tendance à l’autisme politique chez Kais Saied découle, en plus de son autisme réel, de son inexpérience politique et de son incapacité à juger les hommes, comme lorsqu’il s’est trompé lourdement sur Fakhfakh et Mechichi, en plus sur ses propres conseillers. Il n’est apte qu’à distiller des discours vaseux, sans contenu politique significatif et sans portée pratique.

Comme tous les dogmatiques, il se réfugie dans des diatribes et des proclamations solennelles, qui seront rapidement oubliés et sans conséquences. Ces diatribes lui ont fait commettre, des fautes graves en politique étrangère et ont participé à son isolement sur le plan international et souvent il était obligé de rétro pédaler, pour atténuer les pressions qui n’ont pas tardé à s’exercer sur lui. Il n’a aucune doctrine, aucune vision et aucune stratégie, tout au plus un rudiment de connaissances juridiques, qu’il a accumulé forcement dans son parcours d’enseignant. Mais il reste cependant le Président élu à une large majorité et il faut faire avec.

Gourou contre illuminé 

Rached Ghannouchi n’est pas né de la dernière pluie. Il sait qu’il s’est trompé sur la personnalité de Kais Saied, le prenant au départ pour une personne facilement manipulable, car il comptait faire de lui un second Marzougui. Ce ne fût pas le cas. Pire il avait décidé de le doubler en politique étrangère, en se mettant en avant et en multipliant les initiatives notamment sur le dossier libyen. C’était sans compter sur l’égo du personnage qui a réagi en passant à l’offensive en se déclarant le seul président des tunisiens et en s’alliant avec les partis traditionnellement pro-nahdha, al tayyar et al-shaab ce qui a poussé Ghannouchi à renverser ses alliances en faisant appel au parti de Nabil Karoui pour ne pas rester l’otage de Kais Saied et ses alliés. Il a fini par avoir la peau de Fakhfakh et à retourner un des hommes clefs de Kais Saied, El Mechcichi, qui s’est aperçu à temps que ce dernier a voulu le sacrifier et alors il a changé de camp. La guerre, maintenue au début en sourdine a éclaté au grand jour et a fini par l’élimination des ministres kaisite, ce qui a poussé ce dernier à bloquer tout le gouvernement en refusant de permettre aux nouveaux ministres de prêter serment. Mais R.Ghannouchi, invoquant la situation désastreuse du pays a poussé au maintien de la formation actuelle, en trouvant des points de chute pour eux, sans passer par le fameux serment. Mais la guerre va entrer dans un nouveau tournant, car Kais Saied va se trouver assiégé et isolé dans son palais, et il fera tout pour dissoudre ce parlement, qui l’empêche d’accomplir son dessin et en finir avec ses deux ennemis, Ghannouchi et Mechichi. Comment? Wait and see !

Cette guerre des deux fondamentalismes a commencé à gagner la rue. Manifs et contre-manifs vont se succéder sans parler des grèves et autres actions spectaculaires et voire même subversives comme l’affaire du Kamour. Le pays va vivre des déchirements sans précédent. La raison principale est la présence de deux fondamentalistes à la tête de deux institutions clefs : La présidence et le parlement. Pendant ce temps le gouvernement qui vraisemblablement va durer, est aligné sur un seul clan et il lui sera difficile d’être neutre d’autant plus que son chef joue sa tête (politiquement).

Le point commun entre Saied et Ghannouchi est qu’ils rivalisent en fondamentalisme, pour des raisons électoralistes et parce qu’ils puisent dans le même vivier conservateur. La guerre des mosquées ne fait que commencer et prélude du caractère religieux de l’affrontement futur. Mais ça ne sera pas la guerre entre modernistes et islamistes, mais entre conservateurs au nom d’un islam que la Tunisie n’a jamais connu dans son histoire. Certainement une ruse de l’histoire pour que notre pays sorte définitivement du moyen âge !

 

Par Moncef Gouja