La situation tragi-comique, où l’on voit les deux têtes de l’exécutif, le Président de la République et sa créature et ex poulain et protégé, le chef du gouvernement, s’affronter publiquement, ce qui a pour effet de faire sauter plusieurs têtes du gouvernement, alors que les morts se comptent par milliers dans la population, à cause de la pandémie et que des centaines de milliers sont touchés par le virus mortel, et que le pays sera parmi les derniers à être servi en vaccins; Où l’on voit aussi la pasionaria et écorchée vif, ancienne alliée de Ghannouchi, entamer une grève de la faim sous son piédestal de Président du parlement, pour cause d’agression physique sur son auguste personne par les phalanges extrémistes de ce dernier ; Où l’on voit une croissance négative de dix points au-dessous de zéro ; Où le peuple assiste régulièrement à des vociférations paranoïaques du Président qu’il a lui-même élu, à tel point que les spécialistes des ambassades étrangères ont dû sûrement recourir aux psychiatres et autres psy, pour décoder ce qu’il désigne comme « ennemis et conspirateurs et autres traîtres à la solde de puissances étrangères ». Où ce même Président, profite de l’absence de son premier ministre à l’étranger pour deux jours, pour essayer de lui ravir le Ministère de l’Intérieur et se déclarer « Président » aussi des « forces armées » de la police, contrairement aux dispositions de « la meilleure constitution du monde » (sic !), ce qui a valu au ministre de l’intérieur qui a laissé faire, d’être limogé sine die et au dit Président d’avaler la couleuvre sans gémir. Cette situation « karakouzienne » (il n’existe pas de mot plus éloquent en français) est la conséquence directe du coup d’État du 14 Janvier 2011, appelé pompeusement « Révolution » par les instigateurs et les stratèges du Printemps Tunisien. En guise de révolution, on a eu droit à une descente systématique vers les enfers du sous-développement, à une perte totale de souveraineté, au terrorisme le plus abjecte, au règne des mafias politico-affairistes, à la banqueroute financière, à la montée en puissance de l’insécurité, à la désertion totale des élites dans tous les domaines qui ont fui le pays et le règne de la médiocratie, à la paupérisation de la classe moyenne, et l’enrichissement colossal de la bourgeoisie verte, compradore et antinationale. Et malgré tout ça, certains continuent à nous rabâcher l’oreille avec leur prétendue révolution. De toute façon, votre « révolution » a fini dans la poubelle de l’histoire. Il n’y pas eu et il n’y’ aura jamais de révolution, car ce pays ne supporte que les réformes et nos vraies élites sont réformistes ou elles ne le sont pas.

Le règne du non-État

Depuis le départ forcé de Ben Ali, et la chute de l’ancien régime, l’Islam politique représenté par Ennahdha était le véritable maître du pays avant même qu’il ne prenne le pouvoir par les urnes, pouvoir qu’il n’a jamais lâché depuis, même après l’élection de BCE à la magistrature suprême. Ennahdha a depuis gouverné l’État en aval et en amont. BCE a fini par être trahi, par ses proches et plus intimes fidèles au profit d’Ennahdha. Il faut dire que sa nature « makhzen » a fini par triompher au détriment de son profil d’homme d’État. Comme pour toutes les familles « makhzen » qu’il avait servi, l’Islam politique était son allié « naturel ». Le même scénario se répète actuellement avec Kais Saïed, sauf que K.Saied est loin d’être un « mkhazni » et c’est à son honneur.

Or le règne de l’Islam politique, représenté par Ennahdha et ses avatars, signifie le chaos et le non-État. Non que l’État tunisien a subitement disparu depuis la mainmise sur ses rouages de l’Islam politique, mais tout se passe comme si ses rouages principaux ont été paralysés par cette pieuvre, et que par conséquent, son emprise sur la société tend à s’affaiblir jusqu’à devenir nulle. Les pourfendeurs de l’État et les crypto-théoriciens de la révolution appellent ça « libération », liberté, démocratie, émancipation, là où il ne s’agit que de la perte de la fonction essentielle de tout État : La régulation. Pour un État national, acquis principal et essentiel d’un État-Nation, l’asphyxie de ses rouages, conduit automatiquement à son dysfonctionnement et son dysfonctionnement génère l’anarchie, le retour du tribalisme et du régionalisme, l’extrémisme religieux dans tout ce qu’il y’a de plus réactionnaire, la généralisation du corporatisme comme moyen pour certains corps, y compris de l’État de développer leurs privilèges au détriment de l’intérêt national. Les évènements d’el-Kamour, et avant des oasis de Tozeur, ainsi que d’autres phénomènes, comme la grève des magistrats, ne sont que des tentatives de certains groupes, unis par des liens tribaux ou para-économiques, d’imposer des mini-États au détriment de l’État national et tenter de s’accaparer des privilèges au détriment d’autres catégories sociales plus méritantes. Tout ça au nom de la Liberté. Si ces groupes scissionnistes sont évidemment à blâmer et à disloquer, le facteur principal de leur apparition est à chercher dans la haine que voue l’Islam politique à l’État-Nation. L’on a assisté souvent d’ailleurs aux secours apportés par le chef de l’Islam politique à ces phénomènes morbides et à leurs leaders, sans parler du soutien que leur prodigue sans réserve le Président de la République dont le seul programme est d’en finir avec l’État national. Triste sort pour notre Tunisie, après avoir élu un dernier Bey, elle porte au firmament un autiste qui se prend pour un Prophète. N’avait-il pas déclaré, sans rire, que son élection constitue un tournant dans l’histoire de l’humanité ? Bref après dix ans de « révolution », la Tunisie se trouve ente l’enclume d’un illuminé et le marteau d’un salafiste qui rêve à lui faire un bond de quatorze siècles en arrière, les autres « révolutionnaires », entretemps sont tous passés à la trappe. Mais le plus grave est que la gangrène « révolutionnaire » s’est répandue dans toute la société, comme une épidémie.

Une société qui se décompose 

La légendaire déclaration de Bourguiba sur les tunisiens qui auraient été une poussière d’individus et que lui, Bourguiba en avait fait « un peuple » a toujours été comprise dans son sens péjoratif. Ce bâtisseur de la Nation et de l’État, signifiait par là qu’il n’y’a pas de peuple sans État. Et toute sa vie, il a œuvré pour doter ce pays d’un État souverain et il a atteint son but. Mais l’État n’avait pas pour objectif seulement de défendre un territoire, de monopoliser la violence pour établir l’ordre républicain, et d’occuper une place privilégiée dans le concert des nations, mais sa raison d’exister même était de poser les bases de l’émergence d’une Nation souveraine prospère, moderne et unie. Il fallait pour cela élever la société tunisienne, constituée jusqu’alors, de castes, de tribus, de clans, d’ethnies, de sectes religieuses au rang s’un peuple, but à notre avis qui n’a pas été totalement atteint, car c’est ce même peuple qui a participé inconsciemment, à disloquer l’État, croyant disloquer le régime politique bourguibien car Ben Ali n’était que le prolongement de Bourguiba. Sauf que Bourguiba accordait une priorité absolue à ce qu’il appelait « la conscientisation du peuple », et que Ben Ali n’avait aucunement cette prétention gramscienne.

La décomposition de la société a commencé lorsque plus d’un million de citoyen ont voté Ennahdha. Les gueux et la populace croyaient en majorité gagner le Paradis céleste et le Paradis terrestre. Mais la trahison des élites modernistes a fait le reste. Au nom d’une mythique révolution et au nom d’un non moins mythique peuple, elles ont justifié l’injustifiable, et participé activement à saper l’autorité de l’État, croyant s’attaquer à l’ancien régime et ses symboles. Elles ont appelé à dresser les potences et des milliers de hauts cadres de l’État ont été jetés en pâture à la vindicte populaire renversant la hiérarchie des pouvoirs, semant des grèves sauvages et mortelles pour l’économie d’un pays émergent, donnant libre cours à leurs délires révolutionnaires, ne sachant pas qu’elles coupaient le tronc sur lequel elles ont été toujours perchées, et qu’elles balisaient la voie pour la prise du pouvoir par l’Islam politique. Au nom de la liberté, elles cautionnaient toutes les dépravations morales et politiques, toutes les dérives anarchistes et s’élevant systématiquement contre l’autorité, toute autorité, sous prétexte de droits de l’homme et de liberté individuelle. Elles ont mis en pratique, le slogan soixante-huitard : Il est interdit d’interdire. Elles ont fait le lit sans le savoir de l’extrémisme religieux qui a réussi en quelques mois à embrigader des centaines de milliers de jeunes et à les envoyer se faire massacrer sur tous les champs de bataille à travers la planète. Les médias qui pour la plupart sont tombés dans les mains de personnes cupides et sans morale, ont fait le reste, enfourchant le cheval de la « révolution », ils en ont vu une aubaine pour amasser des fortunes et monnayer leur pouvoir. Ils ont ouvert les vannes des levées des tabous non seulement politiques, mais aussi moraux et religieux au nom de la sacro-sainte liberté de conscience. La société tunisienne, qui était loin d’être préparée à ce choc, en a subi les conséquences les plus néfastes notamment la dislocation des liens familiaux et l’éclatement de l’autorité parentale. Tout ça servait l’Islam politique, qui sous le slogan fallacieux, l’Islam est en danger rempilait les électeurs et agrandissait son audience d’une façon vertigineuse.

Mais ce qui était le plus dangereux, c’est qu’en face de l’Islam politique qui voulait et ouvrait pour un retour de la société à une époque moyenâgeuse, les élites laïques de gauche ou libérale n’avaient aucun projet de société et elles ont dû se rabattre malgré elles sur l’héritage bourguibien. Alors on a eu droit à une vague de « bourguiboumania » où l’on fourrait dans la foulée tout ce qui est antireligieux encouragées et financées par des organismes et puissances étrangères, ce qui faisait le lit évidemment de islamistes salafistes et tout ça au détriment de l’État et de la société.

Cette dégénérescence fût accentuée par la montée au pouvoir d’une classe politique corrompue et amorale, avide de se partager les miettes de ce qui restait de subsides publiques, tout en brandissant l’étendard de la lutte contre la corruption, à tel point qu’un des chefs de gouvernement, pseudo social-démocrate, s’est permis en quelques semaines, en pleine crise du Corona, de subtiliser aux caisses de l’État, quelques dizaines de milliards de millimes, étant sûr de ses protections au plus haut sommet de l’État. C’est dire combien ces « révolutionnaires » de la dernière heure ont du culot. Ce qui s’est passé là va se répercuter sur toute la société où de plus en plus on voit des banquiers et des fonctionnaires taper dans les caisses de l’État, sans honte et sans vergogne. Comme ce ministre débarqué de son ministère pour croupir en prison. C’est le comble du cynisme. Encore un adepte de la révolution du jasmin.

Les nations comme les êtres humains ont leurs morales ; La nôtre a perdu la sienne, et ça a commencé, il faut le dire avant le 14 Janvier 2011, ce qui avait d’ailleurs provoqué l’effondrement d’un système qui a fait son temps. Mais la décennie noire n’a pas seulement détruit cette morale républicaine, elle l’a remplacé par la morale de la « ghoura »,( la razzia) chère aux bédouins. Le pays n’est qu’une « ghanima », offerte au conquérant l’Islam politique.

 

Par Moncef Gouja