Alors que la pandémie du coronavirus continue à faire des ravages, dans notre pays et dans le monde, qu’une récession grave menace de réduire la croissance économique à cinq points négatif, que la marmite sociale risque d’exploser à la figure de ceux qui nous gouvernent, que le terrorisme risque de frapper à chaque instant, que le pays de « la révolution du Jasmin » perds tous les jours que Dieu fait des amis et des alliés à cause d’une politique étrangère chaotique, la classe politique, la plus nulle de toute la planète, se polarise en deux camps : Les pro-Kaïs et les pro-Ghannouchi. Les uns appuyant le Don Quichotte des temps modernes, l’heureux élu des suffrages, son Excellence Kaïs Saïed «de la Tunisia», les autres, un des rares survivant du premier siècle de l’hégire, que son ex-lieutenant, aujourd’hui passé à la trappe, connu par le pseudonyme, Hammadi tafjirat (explosions) avait intronisé, le 6ème Calife. Car si Kaïs Saïed mérite bien le surnom de Don Quichotte de la Manche, héros mythique crée par Miguel de Servantes (Début du 17ème), pour illustrer l’idéal chevaleresque, la bravoure et les nobles sentiments dont la mission est de combattre le Mal et de protéger les opprimés, Rached Ghannouchi, puisqu’il s’agit bien de lui, mérite aussi d’être nommé Le 6ème Calife, qui n’est en réalité qu’un autre mythe qui fait irruption du bas moyen âge, pour être choisi par la confrérie des Frères musulmans, depuis 1926 pour résumer et symboliser le retour à l’âge d’or du Califat musulman, car bien entendu, pour cette secte, les pays musulmans vivent depuis l’assassinat de Omar b. Abdelaziz ( 8ème), en plein paganisme (jahiliya). Son ultime programme pour restaurer l’âge d’or, disparu selon elle depuis l’assassinat d’Umar II en l’an 720, n’est autre que d’instaurer le Califat sur tout le monde musulman. Y compris par la voie des urnes et le suffrage universel.

Le donquichottisme de Kaïs Saïed

Le personnage d’Hidalgo Don Quichotte de la Manche illustre l’esprit chevaleresque de ce haut moyen âge européen et notre héros incarne sans conteste, les valeurs de la noblesse d’épée, de l’amour courtois, du courage et de la générosité, sauf qu’il est atteint d’un syndrome inguérissable : A défaut de combattre vaillamment des vrais ennemis, des chevaliers valeureux et intrépides, et à défaut d’offrir son amour à une vraie princesse en chair et en os, son esprit dérangé (aujourd’hui, on invoquerait la psychose), s’est crée des ennemis fantomatiques, sous la forme de moulins à vents, qu’il prenait pour des méchants géants qui lui sont envoyés par de méchants magiciens à fin de l’empêcher d’atteindre son idéal chevaleresque, de jouer son rôle de critique social, de satyre politique et de courir au secours des opprimés. Si l’on remplace les moulins à vents, par « ceux qui complotent dans les chambres obscures », « les traîtres de la cause palestinienne », « ceux qui trahissent le peuple » et autres méchants loups, dont les discours du Président Kaïs Saïed, même devant les jeunes officiers de l’académie militaire ou devant les autres cadres de l’armée, le tout d’ailleurs sans nommer personne et sans désigner clairement les identités de ces ennemis, dont le nombre semble augmenter de jour en jour, l’on ne peut que conclure que Kaïs Saied , dont tout le monde reconnaît, du moins jusqu’à maintenant ,la probité et la droiture morale et éthique, incarne un Don Quichotte des temps postmodernes. Mais cette fois ci en vrai et en chair et en os. L’on ne sait pas si notre Président a lu Don Quichotte, mais on sait par contre qu’il s’inspire d’un autre personnage mythique, néanmoins ayant existé réellement, Umar Ibn Al-Khattab. Sauf que Umar ne lésinait pas sur l’utilisation de l’épée pour régler les problèmes politiques comme dans l’affaire de Saquifet bani Saida, où plusieurs compagnons du prophète parmi les « ansars » (les épigones) ont étés sacrifiés pour éviter la sédition politique qui menaçait le nouvel empire après la mort du prophète. Je doute que Kaïs Saïed ira jusqu’au bout dans l’imitation de son idole. Car jusqu’à maintenant, en dehors d’une rhétorique parfois, il est vraie très violente pour quelqu’un qui est à la tête des forces armées, il n’y’a aucun passage à l’action pour punir ou du moins neutraliser ses ennemis déclarés (par lui-même). Kaïs Saïed est certainement un rêveur, mais ses rêves sont dangereux pour le pays, la société et l’Etat, parce que justement il est à la tête de ce dernier.

Légitimité et légalité, un faux débat

Avec un ton guerrier mais néanmoins professoral, le Président de la République, devant un parterre d’officiers de l’académie militaire a prononcé un discours d’une vigueur inhabituelle, attaquant ses contradicteurs, les traitant de « malades dans leurs cœurs », « ceux qui prêchent en eaux troubles » se permettant même de les traiter d’ignorants, car ils confondent selon lui, Légitimité et Légalité. Venant d’un professeur de droit, rien jusqu’à là d’inhabituel, sauf que Kaïs Saïed n’est plus un professeur devant ses élèves mais un Président de la République qui s’adresse au peuple entier, d’où la confusion. S’il est dans ses prérogatives de refuser de signer la possible loi initiée par Ennahdha et ses satellites pour verrouiller l’espace politique, du moins, « le stabiliser », en mettant hors circuit tout député dissident de son parti, son rôle de chef de l’exécutif, lui interdit de s’immiscer dans les affaires du pouvoir législatif, selon le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs, devenue la base de toute démocratie. Encore moins de menacer les élus du peuple, même s’ils s’avèrent corrompus, incompétents, traîtres de leurs électeurs, et même de la nation. Il y’a d’autres moyens pour empêcher l’assemblée de virer vers l’absolutisme et même la piteuse constitution le précise bien. Et ça K.Said, le sait très bien. Alors pourquoi tant de hargne à envoyer ce parlement, qui soit dit dans sa majorité n’a rien d’un parlement de la République, aux oubliettes de l’histoire ? La réponse, on ne peut plus claire, on la trouve, dans le projet annoncé maintes fois par le candidat et le Président : Pour créer une situation de chaos généralisé, qui pourra faire émerger un autre pouvoir politique, très proche de la défunte Jamahiriya de Feu Khaddafi, où le pouvoir serait théoriquement aux mains du peuple sous forme de « comités locaux », mais pratiquement au mains d’un seul, K.Said lui-même. En fait un retour à l’autocratie mais sans le parlement et les partis politiques. K.Said se considère en fait comme le seul pouvoir légitime et accuse l’assemblée d’avoir perdu sa légitimité tout en restant légale. Pour cela, il compte sur un soulèvement populaire, mais martèle-t-il dans le respect de la loi. Déjà nombreux sont ses partisans qui ont publié des communiqués dans ce sens. Mais K.Said rassure, ce n’est pas un coup d’Etat. Oui évidement comme le coup d’Etat maculé en révolution en 2011. L’Histoire, quand elle se répète c’est sous une forme comique, disait Ibn Khaldun. Sauf que c’est une comédie qui risque de tourner en tragédie, car en face de K.Said, promoteur d’une anarchie généralisée, il y’a la menace d’un islam politique plus rompu à la guerre civile qu’aux jeux politiciens et aux incartades parlementaristes. En face de K.Said il y’a R.Ghannouchi, expert en coups d’état ratées, et aux confrontations violentes, comme en 1991 lorsque « le groupe sécuritaire » projetait de liquider l’ex- Président Zine Al Abidine Ben Ali en faisant exploser son avion en plein vol par un missile stinger.

Le machiavélisme de Ghannouchi et la tentation de pouvoir absolu 

R.Ghannouchi n’a jamais été ni un républicain ni un démocrate. C’est un islamiste convaincu qui d’ailleurs n’a jamais renié ses convictions profondes, tout au plus il a toujours su les adapter aux contingences politiques .Contrairement à ce que certains ont tendance à le croire, la stratégie de l’affaiblissement de l’Etat et sa dissolution dans des structures populistes ne peut que servir sa propre stratégie, devenir le maître absolu du pays, un Calife parmi les califes et pourquoi pas le sixième parmi les « Rachidoun » (bien guidés par Dieu) . Ne s’appelle-t-il pas Rached ? En tout cas il est déjà Calife de tous les nahdhaoui, et le patron de plusieurs partis politiques. Son objectif est de devenir Président, sur la voie déjà balisée par Erdogan qui, lui, se comporte comme un Sultan d’Empire, et du coup R.Ghannouchi, sur la trace d’Erdogan, ne manquera pas de se présenter aux prochaines élections présidentielles. D’où le danger d’un K.Said, qui a gouté au pouvoir et qui se lance déjà dans sa campagne électorale, avec des slogans creux mais attractifs, du moins, ce que montrent les sondages. La guerre est donc inévitable et elle est déclarée.

En pleine crise sanitaire, politique, sociale et économique, R.Ghannouchi entame sa nouvelle stratégie, après s’être hissé sur le perchoir, après un long processus, entamé par un coup de force au sein de son parti, suivi d’un autre au parlement, et commence d’abord par nettoyer devant chez lui en déclarant dissous le bureau exécutif d’Ennahdha, acte qui sera suivi par une purge dans les hautes sphères de l’Islamisme politique. Il éliminera ses récalcitrants au Karcher, pour annuler ensuite le congrès sensé permettre l’émergence d’un nouveau Président (lire Calife), ce qui est déjà contraire au principe même du Califat, car la « bayâa » (Serment d’allégeance), ne peut être retirée et R.Ghannouchi, qui a reçu cette « bayâa » de la plus part des dirigeants et hauts cadres du parti islamiste n’en déplaise à la nouvelle figure montante de l’islam politique, Abdellatif el Mekki. Ce serment d’allégeance, à la vie, à la mort n’a pas été révoqué jusqu’à maintenant et il ne le sera jamais. En restant Président de son parti, il s’assure déjà l’octroi de la candidature aux prochaines présidentielle. R.Ghannouchi a aussi décidé depuis la fulgurante ascension de K.Said de changer radicalement d’alliances. C’est vers les hommes de l’ancien régime qu’il se tourne. D’abord pour ralentir l’ascension de Abir Moussi, ensuite pour contrôler totalement la chambre, notamment avec Nabil Karoui, et d’autres franges de destouriens en quête de protecteur et il appelle à la « Réconciliation totale » et à tourner la page du passé. Il sait que sans les machines des ex RCD, il ne fera pas long feu devant l’offensive que vient de lancer contre lui K.Said. Machines pas seulement électorales, mais médiatiques, sécuritaires et surtout financières. Mais pour réussir cela, il lui faudra d’abord ou se débarrasser de Fakhfakh l’homme lige de K.Said et de Youssef Chahed, ou le récupérer, ce qui n’est pas à écarter. Il l’obligera à se soumettre ou à se démettre. Il comptera sur les conséquences catastrophiques de la crise, car tout au tard, la situation explosera entre les mains du gouvernement Fakhfakh.

Ainsi les machines de guerre des deux clans au sein de l’Etat s’apprêtent à s’entretuer, à s’entredéchirer, à utiliser tous les moyens, dont l’armée, qui semble rester neutre, sans compter les réseaux au sein de la police et des différentes administrations pour constituer « des dossiers de corruption », pour donner en pâture les adversaires du jour et peut être les alliés de demain. Déjà la polarisation est claire et nette au niveau des médias, comme toujours et l’argent va couler à flot. L’on sait presque déjà qui appartient à qui ? Mais c’est surtout dans l’appareil judiciaire que la guerre sera totale.

La rapidité avec laquelle certains se pressent pour afficher leur soutien à K.Said, qui, il y’a quelques semaines, ils le traitaient de tous les noms d’oiseaux, sous couvert qu’il engage une guerre contre Ennahdha, ont dit long sur la frilosité, voire la frivolité de l’actuelle classe médiatico-politique, qui ne voit pas plus loin que son nez. Ou ils ont la mémoire courte, ou ils feignent d’oublier qu’Ennahdha est le principal parti politique qui soutenu et porté au pouvoir K.Said. Par une ruse de l’Histoire, il devient son principal ennemi, du moins pour l’instant. Mais n’oublions pas : Umar Ibn Abdelaziz n’est que le petit fils d’Omar.

Par Moncef Gouja