Le terme comprador est issu de la langue portugaise, et désigne une personne dont les intérêts découlent de la représentation des firmes ou de compagnies étrangères. Les marxistes de l’Amérique Latine et les chinois, l’ont emprunté pour désigner une bourgeoisie antinationale par opposition à la bourgeoisie nationale qui produit des richesses nationales et dont les intérêts sont souvent et pas toujours en opposition avec les capitaux étrangers. Il faut dire que le concept a été dépassé surtout en raison de la mondialisation et l’interdépendance structurelle des économies des nations surtout après la signature des accords de libres échanges par la quasi-totalité des Etats (accords du GATT). Samir Amin le célèbre économiste tiers-mondiste en a établi même la théorie du Centre et de la Périphérie. Mais il est indéniable que ce concept s’invite à nouveau aux débats de chez nous, surtout avec l’affaire des accords conclus par des ministres islamistes avec deux pays, la Turquie d’Erdogan, et le Qatar de Tamim. Le tollé provoqué par la tentative des islamistes de faire valider ces accords, par l’assemblée du peuple, a permis de découvrir que les termes de ces accords, sont loin de favoriser l’intérêt national, non seulement en matière d’économie mais aussi en termes de souveraineté. Les partis patriotiques comme celui de Abir Moussi, qui se revendiquent du nationalisme tunisien, ont réussi à en empêcher la validation du moins temporairement. Mais ils ont eu surtout le mérite de mettre à nu le caractère comprador du parti islamiste Ennahdha, qui n’a pas hésité, grâce à sa présence au gouvernement depuis plus de neuf ans, à tisser des liens de dépendance non pas seulement avec des Etats étrangers, et pas seulement la Turquie et le Qatar, mais aussi avec des compagnies et firmes étrangères, jusqu’à leurs offrir sur un plateau, des privilèges et des bénéfices au détriment de l’économie et des intérêts nationaux. Évidemment, ils sont loin d’être les seuls. En effet, depuis les années soixante-dix, beaucoup d’hommes d’affaires avaient fait fortune grâce aux fameuses franchises étrangères, et représentations de marques appartenant à des multinationales. Toute une bourgeoisie, parasitaire, et non productive, qui a créé d’ailleurs sa culture propre et son mode de vie ainsi que des mœurs et coutumes assez voyants et tape à l’œil, s’était formée, sous couvert d’activités d’import-export, sous la houlette des différents gouvernements, engrangeant des bénéfices faramineux, dont une grande partie reste à l’étranger, et ce ne fût pas uniquement l’entourage immédiat du pouvoir en place qui en profitait. Cette même bourgeoisie qu’on peut qualifier sans hésiter de parasitaire, a même, après le tournant de 2011, participé à la création et aux financements de partis politiques dont Ennahdha et Nidaa, Afek, Tahya Tounes, Qalb Tounes et d’autres… Elle s’est même inscrite dans ce qu’on a convenu d’appeler révolution, croyant que l’anarchie générale et l’affaiblissement de l’Etat allait constituer pour elle une occasion unique pour développer ses activités mercantiles et elle a réussi amplement. D’ailleurs c’est vers le parti islamiste Ennahdha que se sont tournés ces hommes d’affaires qui composaient cette catégorie sociale, pour garantir leurs intérêts, moyennant des financements souvent occultes, et certains nahdhaouis se sont eux-mêmes constitués en représentant de marques étrangères, s’adonnant à leur commerce juteux qui en a transformé quelques-uns en milliardaires en un laps de temps record.

Les compradors, base sociale de l’Islam Politique

Il est fini le temps où le Bazar, (Médina de Tunis) représentait la base sociale et le fief de l’Islamisme, en raison de sa tendance conservatrice, son idéologie religieuse, son corporatisme, mais aussi son nationalisme. C’était l’époque de l’islamisme rétrograde, mais militant, du règne du dogmatisme moyenâgeux, mais épousant aussi les valeurs sociétales de l’arabo-islamisme nationaliste et anticolonial, même base qui avait servi d’ailleurs le mouvement nationaliste destourien avant l’Indépendance, prenant d’ailleurs parti pour Ben Youssef contre Bourguiba et pour Nasser contre l’Occident. L’islamisme a depuis muté en mouvement pro-américain et s’est mis au service de l’Occident dans la guerre en Syrie, en Libye, en Egypte mais aussi en Tunisie. Rached Ghannouchi, devenu l’icône de l’islamisme dit « modéré » a vu défiler dans son bureau tous les Mac cain, les Soros, et autres prédateurs impérialistes, en quête de sa bénédiction. Elle fût distribuée largement et l’on sait que beaucoup de ses proches en ont profité pour s’installer comme représentants de firmes étrangères et bénéficier de ce marché juteux, tout ça, pendant que les révolutionnaires de pacotilles s’acharnaient à détruire ce qui restait de l’Etat national, seul garant contre les velléités néocolonialistes de ces prédateurs. Les cas Turque et Qatari ne représentent que la partie apparente de l’Iceberg.

Une ballade dans les villes tunisiennes, suffit de constater le nombre de boutiques ouvertes après la révolution qui commercialisent toutes sortes de produits, souvent importés par contrebande, mais aussi des produits de luxe fabriqués par des multinationales, passant par la franchise, sans parler de celles concernant les voitures toutes marques confondues et dont les concessionnaires ne garantissent pas le minimum requis pour accéder au marché local. Le prêt-à-porter turc et les produits alimentaires en provenance du même pays font des ravages et ont fini par anéantir les petites et moyennes industries tunisiennes déjà frappées par la crise économique générale et la chute vertigineuse du dinar face aux autres monnaies.

Tout se passe comme si la bourgeoisie « compradore » a trouvé dans l’Islam Politique, favorable par essence au mercantilisme, et au libre-échange un représentant politique idoine, qui favorise son business et qui l’aide à se développer sans entraves, après s’être débarrassée des entraves crées par 60 ans d’Etat nationaliste et souverainiste.

 Une bourgeoisie verte, une idéologie noire 

Une bourgeoisie verte s’est donc constituée le long de ces dix années d’anarchie organisée, sans pour autant être religieuse ou conservatrice, dont on décèle les signes extérieurs de richesse à travers des villas luxueuses, mais souvent au gout douteux, les rutilantes voitures 4/4, les costumes chers mais mal taillés, les robes aux tissus importés mais sans laisser apparaître les formes des corps, jusqu’aux tables de restaurants et hôtels de luxe, servies uniquement en Coca Cola et en eau minérale. Bref toute une nouvelle classe qui rappelle celle que les visiteurs des pays du moyen orient connaissent bien et qui fût générée par le pétrodollar. Une classe riche mais qui manque de raffinement et pour cause, car issue d’un milieu bédouin mais transfigurée subitement par la force de l’argent. Quelques représentants de cette catégorie trônent chez nous même au parlement ou sur des fauteuils ministériels et se pavanent en Mercedes dernier cri. Pour les hommes, on les reconnaît grâce à leurs bides subitement et rapidement gonflés et les femmes grâce à leurs foulards de chez Yves Saint Laurent. Cette bourgeoise n’a ni âme ni prestige et ses membres provoquent même la raillerie et les sarcasmes des facebookers. Comme tous les parvenus, et les nouveaux riches, il lui manque la classe, apanage de l’ancienne aristocratie et de la vielle bourgeoisie tunisiennes. Mais elle est surtout caractérisée par une voracité sans limite, comme si elle a peur que le temps joue contre elle. Elle a peur que les temps changent et surtout elle a la phobie du retour de l’Etat National quelle appelle dictature. Elle voit dans l’Islam politique son géniteur et son protecteur et s’accroche au pouvoir en investissant les rouages de l’administration avec voracité et arrogance. La cravate, souvent violette de Rached Ghannouchi, ses nouveaux costumes, sa barbe bien taillée, ses salons qui ressemblent à ceux des Emirs moyen-orientaux les taffetas des rideaux, les vers dorés sont autant de signes qui ne trompent pas. On veut acquérir rapidement le statut de bourgeois, mais sans en avoir l’âme. N’est pas bourgeois qui veut. La reconnaissance tardera sûrement à venir. Si ce n’est pas lui ça sera certainement pour ses progénitures.

Mais Le libéralisme économique n’engendre pas forcément un libéralisme quant aux valeurs. Nous avons bien l’exemple de la Chine et du Vietnam, où les valeurs communistes pures et dures, sont portées par une économie libérale prospère. La théorie de Marx sur les rapports entre infrastructure et superstructure n’est pas toujours valable. Il en va de même des rapports entre Islam Politique et mercantilisme. La bourgeoisie verte et compradore n’épousera pas l’idéologie libérale et ses valeurs. Le dogme religieux est là pour l’empêcher. Du moins sous sa forme fondamentaliste. D’ailleurs les fondamentalistes juifs, chrétiens et hindouistes, comme l’idéologie de l’Islam Politique, s’accommodent bien du capitalisme sauvage et prédateur. En Tunisie, terre de vielle civilisation, cela ne pourra pas marcher trop longtemps. Et pour cause, elle en a vu d’autres idéologies factices et passagères. Elle accepte ce qui lui est imposé de l’Etranger, elle l’avale, le macère et le crache. Juste le temps de le digérer.

 

Moncef Gouja