L’image du Président de la République, Kaïs Saied, transportant sur ses épaules, une caisse de produits alimentaires destinés aux plus démunis et offerts par l’Etat, représente à elle seule, tout le fossé qui sépare les élites politiques, du peuple. Cette image provoquée et exécutée par ses conseillers en communication, puisque toute une équipe de la télévision l’a accompagné, et est loin d’être spontanée, est en fait une pâle copie de celle où l’on voyait Bernard Kouchner un ex ministre du gouvernement socialiste français des années quatre vingt dix, où il s’était fait photographier, portant sur ses épaules un sac de maïs, distribué à des pauvres africains affamés, alors qu’il n’était encore que le Président de Médecin sans Frontières. Il est vrai que cette image, qui avait fait le tour du monde, l’avait de fait, propulsé en orbite dans la stratosphère de la politique française. Le conseiller de K.Saied n’a fait donc que plagier cette prise de vue, pour tenter de ralentir la dégringolade dans les sondages de son Président. Cette image a enclenché aussi une polémique sur les tentatives de K.Saied d’endosser l’habit du second Calife de l’Islam Omar b. El Khattab, que l’historiographie sunnite, présente comme le prototype idéal du bon prince, toujours volant au secours des plus pauvres, juste parmi les justes, ascète parmi les ascètes, mais vaillant combattant pour faire régner les préceptes de l’Islam, même à coup de Sabre. Bref un personnage mythique et non le personnage historique, car la réalité du vrai Omar Ibn El Khattab, est tout autre, mais ça K.Saied ne le sait probablement pas, sa connaissance de l’Histoire de l’Islam des origines ne dépassant pas celle délivrée par les manuels scolaires.

Coronavirus et guerre de position 

Alors que le pays s’enfonçait dangereusement dans la crise provoquée par la pandémie, une guerre sans merci s’est déclenchée entre les trois têtes de l’Etat. Contrairement aux traditions et coutumes pratiquées par toutes les classes politiques dans le monde entier, qui veulent que les dirigeants d’un même gouvernement lorsqu’ils s’entretuent ou s’assassinent mutuellement, doivent impérativement le faire dans le secret le plus absolu et la discrétion la plus totale, surtout loin des caméras, pour garder un semblant d’unité, bon pour le petit peuple, nos dirigeants ont choisi d’afficher avec fracas leurs divergences, amplifiées il est vrai par les médias en chasse du buzz, tout en continuant sans rire, à appeler les citoyens à renforcer l’Unité Nationale et à s’unir autour de l’Etat (comprendre leurs propres personnes). C’est ainsi que K.Saied a ouvert le feu sur le gouvernement, dont lui-même a choisi le chef ainsi que quatre ministres qui sont à la tête des ministères de souveraineté. C’est comme s’il a laissé tomber le rocher qu’il soulève sur ses propres pieds. La solidarité gouvernementale est une chose que K.Saied ne connaît pas et ce n’est pas la seule chose. Sous d’autres cieux cela aurait provoqué la démission du chef du gouvernement. Souriez, vous êtes en Tunisie, un « peuple qui a subjugué le monde » comme avait déclaré K.Saied dans son discours d’investiture. Dans la même lancée épique, notre président le bien aimé, (puisqu’il a réussi à avoir plus de 70% aux élections), a menacé de nationaliser les biens des hommes d’affaires récalcitrants qui ne veulent pas mettre la main à la poche pour venir en aide à l’Etat, tout en ressortant de son tiroir une vielle proposition datant de 2012 où il n’était encore qu’un simple assistant à la faculté. Déclaration tout de suite (quelques heures seulement), contredite par la Présidence. Allez comprendre quelque chose. Évidement c’était pour ne pas laisser les esprits malfaisants, détourner l’affaire à leurs profits. Les patrons effrayés, à travers leur aussi rocambolesque Président, se ruent sur Carthage et arrachent à la hussarde une contre déclaration annulant la précédente. Évidemment tout ça ne peut que plomber l’action de Fakh Fakh, chef du gouvernement, qui peine à rallier les chefs d’entreprises à sa cause. D’ailleurs c’est lui qui a commencé par faire des déclarations rassurantes, à l’intention du patronat, coupant ainsi l’herbe sous les pieds de son bienfaiteur. Il avait l’air de dire : Ne faites pas attention à ce que dit K.Saied, c’est moi qui a tous les pouvoirs, mais il faut l’avouer il a fait preuve de finesse.

A peine le chef du gouvernement a-t-il éteint le feu allumé par son patron (c’est lui qui l’a proclamé alors que la constitution le place au-dessus du chef de l’Etat) et qu’il commençait à souffler en annonçant des mesures sociales en faveur des plus démunis, et alors qu’on est en plein confinement sanitaire et couvre-feu, un tir au flanc nourri lui vient de son propre ministre des affaires sociales, certainement un novice, qui appelle les citoyens concernés à se ruer vers les bureaux de poste pour toucher une allocation de deux cents dinars, mettant des milliers de gens en péril d’attraper le virus mortel, brisant du coup le confinement général décrété par son patron et le patron de son patron. En matière de sabotage on ne peut faire mieux. Du coup l’on a vu des scènes horribles où des centaines de gens se bousculent, s’agglutinent, se font écrabouiller, échangeant leurs halènes, frottant leurs visages contre les visages de leurs voisins de queue, favorisant de fait le passage du virus mortel sans difficultés, devant des services de sécurité débordés et mis eux-mêmes en danger. Bref, tous les efforts de l’Etat et du Ministère de la santé, de l’armée, de la police, des médias, du gouvernement, pour appliquer le confinement général, ont étés balayés par une décision, prise par un apprenti-ministre, qui a été parachuté là où il est par le hasard des quotas et des marchandages entre partis dits politiques.

L’autre ministre chargé du commerce, alors qu’à l’évidence il ne connaît du commerce que son épicier du quartier, dans une de ses décisions bizarroïdes, ordonnât la fermeture du marché du gros, le vrai poumon par lequel respire le pays, pendant quatre jours par semaine. Les résultats ne se sont pas fait attendre : Des queues interminables où l’on se bouscule, se frottent, s’insultent, se bagarrent, devant les heureux marchands de légumes, qui a l’occasion ont doublé leurs prix, saignant à blanc leurs propres clients. Un ministre qui provoque la pénurie, alors que la pénurie en matière de fruits et légumes n’existait pas jusqu’à lors, il n’y a que dans le pays de l’oncle Kaïs que ça existe. Ce ministre n’était pas à sa première gaffe, car dès son arrivée, il avait annoncé qu’il n’importera pas de pommes de terre, faisant grimper le prix de cette denrée comme du jamais vu. En plus, casser la croute devant les caméras et en plein conseil de ministres n’est pas du tout élégant. Être un fils du peuple, et appartenir au parti du « peuple », n’autorise pas toutes les vulgarités, surtout quand on est ministre du commerce et la Tunisie en a connu des grands, sorties des grandes écoles et ayant géré des crises maintes fois plus graves. La Tunisie ne mérite pas ça.

Rached Ghannouchi en embuscade

Dès le début de la crise R.Ghannouchi a compris les enjeux de la partie. Rappelons tout d’abord qu’Ennahdha a accepté sous une pression accrue, de voter pour le gouvernement Fakh Fakh, sachant que dans la partie engagée contre K.Saied, ce dernier a réussi à nommer non seulement le chef du gouvernement qui a tous les pouvoirs selon la constitution, mais aussi ses propres hommes (ou femme) à la tête de tous les ministères de souveraineté, après un bras de fer qui a duré des mois. Les dirigeants d’Ennahdha avaient déclaré, en ce temps et sans détour que le gouvernement Fakh Fakh ne durera pas six mois. Or voilà que la pandémie, qui frappe le monde et le pays, est tombée à point nommée, comme une bénédiction pour ce dernier. Catastrophe pour les uns, bénédiction pour les autres, dit le proverbe arabe. Tout d’abord Rached Ghannouchi a signifié clairement que le parlement (lui et ses alliés) ne voterait pas en faveur de l’application de l’article 80 de la Constitution qui donne tous les pouvoirs au Président de la République. Mais voilà que Le chef de gouvernement propose d’appliquer l’article 70 qui lui donne le droit de légiférer par décret. Un bras de fer s’en suivit qui a vu s’opposer et se déchirer les alliés du gouvernement. Passé à la commission, contrôlée par Ennahdha, l’article de loi a été vidé de toute sa substance, ce qui semble-t-il a poussé Fakh Fakh à menacer de démissionner, au risque de plonger le pays dans une crise politique sans précédent dans une situation la plus critique que le pays ait jamais connue. Mis au pied du mur Ennahdha a cédé et Ghannouchi, du moins pendant deux mois va jouer au figurant ainsi que ses parlementaires à la grande joie d’ailleurs des citoyens qui vont être débarrassés, des élucubrations de beaucoup de guignols et de leurs cris de haine.  Mais ça serait une erreur que de considérer qu’Ennahdha qui depuis des mois ne cesse d’avaler des couleuvres va se contenter de jouer les comparses. D’abord elle gère le portefeuille, le plus sensible dans cette guerre : La santé. Mais surtout, ayant donné tous les pouvoirs à un chef de gouvernement qui ne jure que par le président (jusqu’ici), elle se met en embuscade. S’il réussit, Ennahdha pourra toujours se prévaloir que c’est son ministre qui a fait le gros du travail et s’il échoue elle le fera passer dans la trappe facilement et pourra recomposer le gouvernement à sa guise. De toute façon, la crise sociale qui se profile à l’horizon avec des centaines de milliers de chômeurs en plus, notamment dans le secteur touristique, finira par avoir la peau de ce gouvernement. La pandémie va faire certainement des heureux, chez le parti islamiste, notamment chez R. Ghannouchi, car elle a fait taire toutes les dissidences internes et les critiques externes notamment venant du PDL. En plus R Ghannouchi, vu son âge et sa santé verra son propre confinement comme une bénédiction d’Allah et en attendant des jours meilleurs.

Ceux qui croient que les crises ou les guerres, sont l’occasion pour faire taire les divergences politiques au nom de l’intérêt du pays se trompent. C’est même l’occasion rêvée pour certains de renverser le rapport de forces en leur faveur. C’est d’ailleurs de bonne guerre. Derrière le semblant d’union sacrée, contre la pandémie, les politiciens n’arrêtent pas d’aiguiser leurs couteaux et de se préparer aux prochaines batailles.

C’est aussi valable à l’échelle planétaire, où la Chine est sur le point de ravir le leadership aux USA et où l’Europe tourne le dos à l’Italie parce que celle-ci est gouvernée par la sulfureuse extrême droite, où l’Arabie Saoudite fait chuter le prix du pétrole aux prix les plus bas, faisant éclater l’OPEP, où les USA continuent d’appliquer l’embargo des médicaments sur l’Iran, où Haftar profite de l’annulation des vols et la fermeture des frontières pour isoler d’avantage son rival Sarraj. Dans cette guerre de tous contre tous, mais de tous contre le coronavirus, il n’y’a pas de place pour les enfants de cœur. Comme dans les grandes guerres, chacun pour soi et Dieu pour tous.

 

Par Moncef Gouja