Avouons tout d’abord que le mot Lobbys a en Tunisie une connotation péjorative et négative, alors qu’aux Etats Unis, le mot renvoie à une institution souvent légale et faisant partie intégrante de la vie politico-économique. Le mot renvoie aussi à l’histoire politique des USA lorsqu’Abraham Lincoln rencontrait dans le lobby d’un hôtel, à Washington tout près de la Maison blanche, des groupes et des personnalités, pour les convertir à sa cause anti-esclavagiste dans la guerre civile américaine. Lobbyiste est devenu même un métier très lucratif, parfaitement légal et reconnu par les institutions et l’Etat. La Tunisie s’était payée, par exemple un lobbyiste américain ancien ambassadeur dans notre pays pour plaider sa cause auprès de la maison blanche et récemment un candidat tunisien à la présidentielle s’est payé les services d’un lobbyiste pour lui faciliter des rencontres avec Trump et Poutine, sauf qu’il s’est avéré que c’était un ancien agent du Moussad Israélien. Enfin le parti islamiste Ennahdha dépense énormément d’argent aux USA et en Europe pour influencer les décideurs occidentaux pour devenir fréquentable. En Tunisie nous avons hérité malheureusement de l’acceptation française, qui voie dans le lobbying, une action illégale et néfaste contre l’Etat et l’intérêt national, alors qu’on sait au moins depuis l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, que les différents gouvernements de gauche ou de droite sont constitués par les trois grands Lobbys qui règnent sur le pays, les Franc maçons, les juifs et les homosexuels. Hypocrisie française. L’Omerta est totale chez les médias de ce pays, concernant ce sujet, qui eux-mêmes sont contrôlés par ces mêmes lobbys. Et dès qu’on évoque ce problème on est traité d’antisémite d’homophobe ou de réactionnaire.

Lobbys régionaux et émergence du lobby religieux 

La Tunisie, à l’époque du protectorat et de la dynastie moribonde des Husseinites avait subit aussi les influences des lobbys sévissant en France. On dit même que l’Indépendance de la Tunisie a été soutenue par le puissant lobby franc-maçon dont Mendès France était un des dirigeants, ce qui a fait dire à certains que Bourguiba lui-même en était membre. Ce n’est pas si sûr. Mais depuis l’indépendance, ils furent vite remplacés par de lobbys régionaux, notamment, ce qu’on pourrait désigner par les trois principaux lobbys, les Sahéliens, les Tunisois et les Sfaxiens, ce dernier agissant essentiellement au niveau économico-financier. Rien de surprenant, dans un pays où sévissait et sévit encore le tribalisme et le clanisme jusqu’à chez les syndicats et les partis de gauche sans parler des islamistes. On se rappelle encore des lobbys kérkénien et gafsien de l’UGTT. Contrairement à une idée reçue, l’émergence de ces groupes d’influences politiques n’a pas entravé la fondation et le développement de l’Etat National. Ils y ont même largement contribué, dans la mesure où ils agissaient au sein d’un parti-Etat, le Destour, nationaliste et extrêmement centralisé et jalousement souverainiste. En contre partie tous les modèles de développement, socialisant, semi-libéral ou libéral ont été utilisés par ces lobbys régionaux et parfois franchement régionalistes, pour détourner les investissements de l’Etat, les plus fructueux, vers leurs régions, ce qui a permis à la capitalisation de se constituer, chose nécessaire pour tout système capitaliste, et donc à la production de richesses de se réaliser et à développer de ce fait ces régions, mais souvent au détriment d’autres régions mal représentées au niveau du pouvoir central , où malgré les efforts de l’Etat qui y a englouti des sommes énormes, n’ont pas pu assurer l’émergence d’une classe capitaliste et entrepreneuse locale. Après la chute du parti-Etat en 2011, et l’effondrement du régime, l’on a assisté à une véritable vague de diabolisation de la région du Sahel, et à des campagnes orchestrées souvent, par un autre type de lobby que la Tunisie n’avait jamais connu auparavant, le lobby religieux, incarné par tous les partis qui constituent la nébuleuse de l’Islam politique dont le parti Ennahdhaa n’est que la figure de proue. Ce lobby religieux allié à des nationalistes arabes est aussi un lobby régionaliste du Sud Est, en raison de l’appartenance de ses principaux leaders à cette région. En effet, non seulement, il est hégémonique sur l’électorat de cette région mais ses principaux dirigeants sont issus de ces régions et ses réseaux clientélistes se nourrissent du commerce transfrontalier et qui, à la faveur de l’affaiblissement général de l’Etat, ont poussé leurs influences sur tous le secteur économique informel qui constitue officiellement 54% de l’économie. Mais il contrôle surtout, les plus de 7000 mosquées implantées sur tout le territoire national qui constituent autant de tribunes permanentes qui distillent sa propagande au nom de la religion ainsi que d’un puissant réseau d’associations très riches et de médias à sa solde dont des chaînes TV et radios. Un véritable Etat dans l’Etat.

Le gouvernement Fakhfakh et le lobby sfaxien

Le jour de l’annonce de la composition du gouvernement, tous les observateurs ont étés surpris par la présence de sept ministres d’origine ou de nom sfaxiens. Le Président du gouvernement qui a la haute main sur l’exécutif et surtout sur toutes les décisions et les nominations à caractère économique, est lui-même un pur sfaxien. Concomitamment à cela le Sahel fût très faiblement représenté eu égard de son poids économique et politique sans parler de la présence très symbolique de la région du Nord Ouest dans ce même gouvernement. Une vraie révolution politique, en somme, sachant que la région de Sfax, malgré son dynamisme économique, a souvent été sous représentée ou mal représentée dans l’ancien régime. Retour de manivelle diront certains, pour justifier ce changement dont les conséquences pèseront lourd sur l’avenir politique et économique du pays. Dans ce gouvernement, il y’a aussi une large poussée du Sud Est, surtout de Tataouine et de Médenine qui n’en demandaient pas tant. L’île de Djerba qui n’a pas besoin de l’Etat pour se développer ou très peu, a eu ses trois ministres quand même. Les Djerbiens eux-mêmes sont d’autant plus surpris que le gouvernement mort né de Habib jemli a compté parmi ses rangs cinq ministres djerbiens. A l’évidence cette propulsion du sud au plus haut niveau de l’Etat s’est faite au détriment des sahéliens mais surtout des tunisois, qui, le long du règne de Béji Caïd Essebsi son revenus très sérieusement aux affaires, jusqu’à évoquer à l’époque une possibilité du « tawrith » menée d’ailleurs tambour battant par BCE lui même, dénommé par ses détracteurs « Le nouveau Bey ». Avec le départ de Y.Chahed, les tunisois seront pour longtemps écartés du pouvoir, et notamment de la Présidence et du Gouvernement. Il est évident qu’on ne peut imputer à Elyes Fakhfakh seul, cette nouvelle situation, qui, parions le, lui-même sera le premier à en faire les frais, surtout que son retour aux affaires, il le doit principalement, non pas à un quelconque lobby tunisien mais plutôt à un coup de pousse du lobby francophile. Y.Chahed, qui l’a mis sur la rampe de lancement n’a été dans cette affaire qu’un sous-traitant et Kaïs Saied qu’une victime de ses conseillers occultes.

Ce qui est sûr, c’est que la présence de sept ministres sfaxiens ne peut que galvaniser les énergies des entrepreneurs de la région et booster les activités économiques de cette région et c’est une excellente chose pour l’économie du pays. De là à dire que le gouvernement Fakhfakh va réussir à renouer avec la croissance, ça serait une grave erreur. La condition principale de la relance économique est la stabilité politique, ce qui est loin d’être acquis, car personne ne pariera un sous sur ce gouvernement, accouché par césarienne, surtout que le lobby religieux et son « avant-garde » le parti Ennahdha a déjà annoncé la couleur. Il va sans dire qu’une région comme le Sahel qui a donné au pays l’essentiel de son élite politique, se sentant frustrée, ne verra pas d’un bon œil la pérennité de ce gouvernement. Bref tout semble indiquer que ce gouvernement ne survivra pas à une évidente recomposition de la scène politique. Un dirigeant d’Ennahdha a annoncé que ce gouvernement, dont ce parti est le pilier ne tiendra pas six mois (sic !).

Lobbys et partis politiques

Il va de soi que les différents partis politiques et en premier lieu Ennahdha sont devenus au fil du temps de simples vitrines à des puissants groupes claniques, lobbys économiques ou régionaux et même à des puissances étrangères qui œuvrent dans l’ombre et dont le Président de la République Kaïs Saïed lui-même a dénoncé l’ingérence dans les affaires du pays devant l’Emir Qatari qui semble-t-il avait intercédé auprès de lui en faveur du parti islamiste Ennahdha. C’est dire, le degré atteint du délitement de l’Etat National.

Le problème n’est pas en fait l’existence de ces lobbys, étant eux même le produit naturel d’une évolution objective de la réalité socio-économique et étant devenus partie intégrante du processus des prises de décisions politiques et économiques. Le problème est plutôt cette tendance unanime à continuer d’en nier l’existence et l’efficacité, par les différents acteurs politiques, alors que tous s’en servent quand ils n’y sont pas totalement impliqués dans le secret le plus total et dans l’opacité la plus absolue. Or la situation est telle que les lobbys infiltrent tous les partis politiques, les syndicats, la société civile, voire même la haute administration et les grandes entreprises publiques et privées notamment les banques. Continuer à les nier c’est se voiler les yeux et continuer à les rejeter, c’est les condamner à rester dans l’occulte et empêcher d’établir la transparence nécessaire pour toute action politique ou économique dans une démocratie naissante.

Il faut rappeler que le gouvernement actuel est loin d’être le premier gouvernement constitué par les lobbys agissant, et il ne sera pas le dernier. Cette tendance s’est accentuée en raison de l’absence totale de partis politiques crées sur la base de lignes idéologiques aux contours clairs et de programmes politiques sérieux et bien définis. La nature ayant horreur du vide, les lobbys, sont l’outil le plus pratique pour combler ce vide afin de rassembler les partisans que rien n’unit sauf la fausse allégeance au chef et la course effrénée vers le pouvoir. Certains vont même jusqu’à comparer ce nouveau système lobbyiste au système mafieux. C’est loin d’être le cas pour le moment. S’il est vraie que les mafieux de tout acabit ont tendance à infiltrer les lobbys, il n’en reste pas moins que les objectifs poursuivis par ces lobbys économique ou politique sont souvent nobles, notamment quand il s’agit d’œuvrer pour le développement d’une région ou pour défendre la cause des droits de l’homme là d’ailleurs où sévit un vrai lobby transnational et très puissant.