Écartés subitement du pouvoir, après un règne sans partage qui a duré 54 ans, par un coup d’État maquillé en révolution, le 14 Janvier 2011, les destouriens, diabolisés, vilipendés, pourchassés, emprisonnés, sont devenus pendant quelques années, les parias de la Tunisie « postrévolutionnaires ». La tentative, d’éradication, menée à leur encontre, et inspirée par les stratèges américains et européens, a vite tourné court, ouvrant la voie à une forme de résurgence, que personne n’attendait, en tout cas de la part de leurs ennemis politiques historiques, la gauche radicale et les tenants de l’Islam politique. Dès les élections législatives et présidentielles de 2014, la grande partie du contingent destourien, s’est liguée derrière BCE, a investi Nidaa tounes, sous prétexte que BCE était des leurs, surtout qu’il a prétendu porter haut le flambeau du Bourguibisme, et est arrivé à développer l’image d’un homme d’État, qui compte restaurer son prestige (haybet addawla) et mener une lutte sans merci contre l’Islam politique et sa colonne vertébrale Ennahdha, tout en relançant l’économie nationale et en préservant les acquis sociaux de la Tunisie postindépendance. Évidemment, les destouriens en premier et la grande majorité du peuple, surent à leurs dépens, que BCE les a trompés. Hormis quelques carriéristes, et quelques personnes aux ambitions démesurées, qui occupaient dans l’ancien régime des places d’arrière-garde, les élites qui avaient servi sous l’ancien régime se sont retournées contre BCE et son héritier biologique pour rejoindre toutes les dissidences dont la dernière est celle déclarée et exécutée par Youssef El Chahed, lui-même se déclarant un produit biologique et politique des destouriens sans parler de son coéquipier Slim Azzabi, lui-même « engendré » par un destourien. Les partis de Machrou Tounes et de tahya tounes ne sont en fait que des créations ex-nihilo de la mouvance rcédiste.

Le phénomène Abir Moussi, qui casse tous les pronostics 

«La dame de fer » comme aiment la nommer ses courtisans mérite d’être nommée, Madame courage. Sa principale vertu semble justement d’avoir le courage de ramer à contre-courant, et de résister aux attaques de toute sorte, à une époque, où l’on a vu de prétendus « hommes » politiques, ramper devant l’adversaire, jusqu’à la trahison, changer de positions au grès des rapports des forces, renier leurs passés, lécher les bottes de ceux qui occupent les postes du pouvoir et surtout tourner le dos à leurs anciens compagnons. Cette dame semble incarner pour le moment toutes les vertus « d’un grand homme politique ». C’est la preuve que les théories sexistes ne valent pas un clou, ce qu’ont démontré, d’ailleurs, les centaines de milliers de femmes qui ont affronté la dictature de la troïka de 2011 à 2014. Abir Moussi incarne une lame de fond, qui annonce le retour des destouriens aux affaires en tant que tel. Car, comprenons-nous bien. Les destouriens n’ont jamais quitté définitivement le pouvoir même après ladite révolution. Les M. Ghannouchi, Mbazzaa, BCE, sont des destouriens, même si parmi eux certains ont trahi leurs anciens maîtres dont Ben Ali. On comptait même des destouriens dans le gouvernement de la troïka. La trahison en politique n’enlève pas l’appartenance politique sauf dans les régimes totalitaires. Mais les destouriens depuis 2011, du moins ceux qui sont aux affaires ne sont plus les maîtres mais, des « cerfs » (khammesa) et des sous fifres, certains pour le compte même de leurs anciens ennemis. Mais il existe une loi de la nature, qui dit que les maîtres resteront toujours des maîtres, même s’ils perdent leurs pouvoirs. La revanche des destouriens, qui partent cette fois-ci sous des rangs dispersés, et guerroient derrière plusieurs bannières, regroupés quand même sous la bannière du Bourguibisme , peut changer la donne politique après les élections de 2019, si jamais ces élections auront lieu. Le parti de Abir Mousi, que ses adversaires, y compris dans le camp destourien, le veulent ou pas, constitue désormais la colonne vertébrale, de la mouvance destourienne. Qu’il soit l’héritier du Destour, comme le prétendent ses militants, ou pas, il s’impose comme la seule force fédératrice destourienne, qui ratisse large pour toucher même une partie de la gauche modérée car il lève haut le drapeau de la lutte sans merci contre l’Islam politique.

En effet, des transformations profondes affectent actuellement la société tunisienne et ses élites, ce qui constitue la véritable révolution à notre avis, et l’on va vers un face à face inéluctable, que nous souhaitons non violent, entre les adeptes du passéisme et ceux de la modernité. Les différents gouvernements, que nous allons avoir dans le futur, ne peuvent êtres que le fruit d’un compromis provisoire entre ces forces, dans un équilibre en perpétuel changement, sur les plans, intérieur, régional et international. Les destouriens seront un des principaux acteurs de ces nouveaux équilibre, quelque soient les drapeaux politiques qu’ils arborent. Les partis tahya tounes, Nidaa, Machrou, moubadra, ne sont que des bannières de combats électoraux pour les destouriens, qui se cachent derrière des vitrines, choisies selon le moment et l’opportunité.  Ils s’imposeront comme composante incontournable, de la classe politique et seront partie prenante des futurs gouvernements. Lesdits « modérés » accepteront de figurer dans les gouvernements côte à côte avec les islamistes, les « radicaux » seront dans l’opposition, mais les deux composantes pèseront sur l’échiquier politique. Cela se fera au dépend de la gauche radicale, qui a composé avec l’Islam politique pour les éliminer de la scène. Par contre la gauche moderniste sera leur allié naturel.

Du passé faisons table rase

Les nostalgiques d’une époque où les destouriens régnaient sans partage, doivent se résigner qu’elle est bien révolue. La société tunisienne a depuis longtemps rejeté l’hégémonie d’un parti unique, ce que Ben Ali et les rcédistes n’avaient pas compris. Le multipartisme et l’alternance sont les conditions d’une démocratie tunisienne qui reste à inventer. Le règne absolu d’un homme, d’une famille, ou d’un parti unique n’est plus historiquement possible, même si certains s’y accrochent encore. Beaucoup de destouriens ne l’ont pas encore compris. S’il est légitime de défendre les acquis de l’ère Bourguibo-benalienne, il n’est plus possible, voire même contre-productif de légitimer l’autoritarisme et le pouvoir absolu. Seul un nouveau système engendré par une nouvelle Constitution qui s’inspire de celle de la première République, mais qui en élimine la tentation hégémonique de l’exécutif, quel qu’il soit, est à même de garantir l’existence d’un État fort. Les programmes économiques et sociaux ne peuvent plus être la réplique de ce qui a été effectué avant. Pour la simple raison qu’ils n’étaient possibles à exécuter qu’en raison du caractère autoritaire du régime, qui, disons-le au passage tirait sa légitimité, surtout de la réussite toute relative, de ces programmes. Il est temps d’oublier le passé et de se projeter dans le futur. C’est à ce prix que les destouriens pourront exister.