Jamais, depuis la création d’Ennahdha, principale formation de l’Islam politique et sa colonne vertébrale, en Tunisie, ce parti n’a été en si mauvaise posture, même dans ce que ses propagandistes appellent les « années de braise », sous le régime de Ben Ali. L’étau qui se resserre sur ce parti islamiste, de l’extérieur et de l’intérieur, a poussé un de ses dirigeants, le plus clairvoyant, Lotfi Zitoun, conseiller politique de Rached Ghannouchi, même s’il semble ne plus avoir l’oreille de ce dernier, à tirer publiquement la sonnette d’alarme, en contradiction avec le traditionnel mutisme des nahdhaouis, lorsqu’il s’agit de graves divergences, voir de dissidences internes.

Jacob Wallas, ancien ambassadeur US en Tunisie (2012-2015), dont le dernier poste après son départ de notre pays, fût Haut Conseiller du Bureau du Contre-terrorisme au Département d’État américain, a déclaré lors d’une conférence organisée par The Washington Institute : « Le gouvernement de la Troïka qui a dirigé la Tunisie entre 2012 et 2015, a toléré les activités jihadistes (lire terroristes) et Ennahdha a dialogué avec eux pour les intégrer (Sic!), faisant échos aux propos de Rached Ghannouchi, à l’époque qui avait déclaré que les combattants de Ansar al shariaa de Abu Iyadh , lui rappelaient sa jeunesse, (ce qui est loin d’être faux). Et Jacob Wallas de poursuivre «  Tous ces éléments ont crée une sorte de cyclone qui a donné naissance à des groupes extrémistes, qui furent recrutés avant de faciliter leur envoi en Syrie et en Libye et en Irak, mais qui ont aussi organisé des attentats en Tunisie même ».

Il va de soi que cette déclaration de Jacob Wallas lors de cette rencontre organisée par un assez prestigieux institut américain, intervient au moment où les américains ont décidé de retirer leurs troupes en Syrie et de se désengager unilatéralement de ce pays au profit des Russes et des Iraniens, sans parler de leur ennemi juré, le régime de Bachar en Al Asad. Ennahdha a donc été lâché par un de ses plus grand protecteur, le pro-consul comme le nommait à juste titre Mezri Haddad, signe que l’administration américaine, n’a pas seulement lâché Ennahdha, mais compte la sacrifier, et rien n’interdit à ce que cette organisation de l’Islam politique ne soit classé, comme toutes ses « frères d’armes » les autres branches des « Frères musulmans », qui figurent déjà sur la liste de la nouvelle loi, qui sera certainement soumise au Congress, cette même loi, dont Johon Bolton, le conseiller à la sécurité de Donald Trump, est un fervent défenseur et qui considère les « Frères et leurs appendices » comme des organisations terroristes.

Jusqu’à une époque très récente, Ennahdha avait un parapluie tunisien, en la personne du chef de l’État, le Président B.C.E. Pour des raisons, qu’il est vain de rappeler, ce parapluie fût retiré. Encore une erreur de Rached Ghannouchi qui risque de coûter très cher aux nahdhaouis, et ce dernier n’est pas à sa première erreur.

BCE souffle sur le feu

Lorsque, à la surprise générale, le dossier Belaïd Brahmi a été déterré à nouveau, par le Comité de défense de Chokri Belaïd, qui guerroie depuis des années pour faire toute la lumière sur cet assassinat politique, personne ne s’attendait à ce que, BCE, se saisisse de l’affaire pour la renvoyer devant Le Conseil de sécurité nationale, dirigé par le propre conseiller du Président de la République, donnant ainsi de fait, crédit à la thèse défendue par les avocats de ce comité et officialisant ainsi, une prise en charge par la Présidence même, et de ce fait par la juridiction militaire, créant ainsi une autre épée de Damoclès, sur la tête, non seulement d’Ennahdha, mais de Rached Ghannouchi en personne, et assurant du même coup la non interférence de ce parti, ou de ses acolytes dans le dossier. Mais la question pertinente est : B.C.E ira-t-il jusqu’au bout ? S’il est vrai que BCE avait promis avant son élection, de démasquer les vrais commanditaires de l’assassinat de Chokri Belaïd, il n’en est pas moins vrai, que BCE, au début de son mandat, n’avait ni les moyens, ni l’intérêt, de livrer une guerre sans merci à Ennahdha, et que faute de la combattre ouvertement, comme il l’avait promis à ses électeurs, il a choisi de la récupérer dans son camp, espérant la « contenir », « la domestiquer », surtout que ce parti jusqu’à lors bénéficiait du parapluie américain et européen, car les organisations de l’Islam politiques ont été de farouches exécutants des stratégies occidentales dans les pays arabes regroupées sous le nom,oh combien révélateur de « Printemps arabe ». Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’associer les islamistes dits « soft » au pouvoir, pour les utiliser contre les jihadistes qui ont commencé depuis 2001, à menacer sérieusement la paix et la stabilité dans les pays occidentaux. BCE savait cela et avait choisi de s’allier avec les ennemis mortels, non seulement de la démocratie, mais de l’État, qu’ils ne concevaient que comme un appendice pour appliquer leur stratégie de conquête de la société… en changeant s’il le faut, de peau, d’alliances, de discours et même de credo religieux. Ce qu’ils ont fait, notamment au dernier Congrès de ce parti, sous le label de « l’Islam démocrate » ; Du pur cynisme, car l’Islam, comme le christianisme et le judaïsme, ne sont, comme religions, ni démocrates, ni anti-démocrates. Ce sont des credo de foi, et tout ce qui leur est demandé, pour leur bien et le bien de tous, c’est de se tenir éloignés de la politique.

Mais ce qui est grave pour Ennahdha, ce n’est pas que ce parti disposait d’une organisation secrète paramilitaire où qu’il en dispose encore, ce qui est un secret de polichinelle, mais c’est qu’à chaque fois, cette « aile » a fait montre d’une incompétence sans pareil, et a provoqué une catastrophe, dont en général, les membres d’Ennahdha eux mêmes payent le prix fort. En exemple, l’affaire des attentats des hôtels à Sousse, en 1987, La tentative du coup d’État en 1987, court-circuité par Ben Ali, l’affaire de barraket al sahel qui a abouti à la décapitation de toute l’organisation, affaires jugées par la justice et confirmées par les membres dirigeants d’Ennahdha, et enfin l’affaire Chokri Belaïd et l’affaire Brahmi.

Jusqu’à maintenant, la justice civile s’est arrêtée, pour condamner les assassins de Chokri Belaïd, à un obscur terroriste, franco-tunisien, nommé Boubaker El Hakim, qui fût tué curieusement par un drone américain le 26 novembre 2016, à Raqqa, aux confins irako-syriens. L’on sait que les cibles de drones américains, sont choisies par le haut commandement des forces américaines et les ordres sont donnés pour les liquider au moment et à l’endroit choisis. Ce n’est certes pas pour venger Chokri Belaïd, mais tout se passe comme si on voulait liquider un témoin gênant. L’affaire Belaïd aurait pu officiellement s’arrêter là si les témoignages et les investigations faites par les juges d’instructions tunisiens, et révélés par le comité Belaïd, ne sont pas venus confirmer les liens entre ce chef terroriste et l’un des proches parents de Rached Ghannouchi, lui même et un de ses lieutenants, chargé de gérer les finances de ce dernier et d’Ennahdha. L’affaire dite « Mustpha  khidr » un membre présumé de l’organisation secrète et dont les liens avec Boubaker Hakim ont été certifiés, ainsi qu’avec des actions terroristes, prouve que les investigations des juges ne sont pas allé jusqu’au bout, dans une volonté certes d’étouffer l’affaire et d’éteindre le feu qui risque d’atteindre le parti islamiste, feu que vraisemblablement BCE, dans un sursaut de conscience ou par calcul a décidé d’attiser à nouveau menaçant de griller son ancien « allié » et néanmoins encore son ami, comme il ne cesse encore de le répéter .Ghannouchi , dans sa prière doit répéter « Dieu préserve moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ».

Mais revenons à ce Boubaker el Hakim, officiellement désigné par la justice civile tunisienne comme le commanditaire de l’assassinat de Chokri Belaïd.

Al, Hakim, un terroriste français au dessus de tout soupçon

Ce terroriste est un parisien de naissance et français de nationalité, bien que descendant de parents immigrés tunisiens de qui, il a hérité la nationalité. A 19 ans, il organise ce que les services français appelaient « la filière des Buttes-Chaument » qui se spécialise dans le recrutement et l’envoi de jihadistes en Irak, en 2003 lors de l’entrée des troupes américaines à Baghdad, au vu et au su des autorités françaises. Les frères kouachi, qui jouèrent un rôle dans le massacre de Charlie-Hebdo, furent ses disciples. Voici, ce qu’il avait répondu à un journaliste de RTL, en 2003 : « Je suis jihadiste de Paris 19, je dis à mes potes du 19ème, venez

faire le Jihad ! Je suis prêt à me faire exploser, mettre des dynamites et BOUM BOUM ». Pour LCI, il déclare : « Je viens de France, on va tuer les américains. On va tuer tout le monde. ». Avec son frère, il appartenait alors au groupe d’al Qaïda de Zarqaoui, à Falloujah. Arrêté par les syriens, il fût renvoyé en France en 2005. Il ne fût nullement inquiété, par la police française, ni pour ses actions terroristes en Irak, ni pour ses propos et continua tranquillement, toujours à la Buttes-Chaumont.

Avant qu’il ne soit condamné à sept ans de prison en 2008 par un tribunal français, pour la constitution de la filière jihadiste. Le 5 Janvier 2011, alors que la Tunisie est en pleine anarchie, après la chute du régime, il est libéré sans qu’il n’ait passé ses sept années de prison et comme par hasard, il s’installa en Tunisie. Qui avait donné l’ordre de le libérer ? Qui l’envoya en Tunisie et alors qu’il était demandé par Interpol, qui l’a autorisé à entrer en Tunisie ?. Toujours est-t-il que le 1 aout 2013, cinq jours après l’assassinat de Brahmi, il fût rapidement incriminé par un tribunal parisien pour le meurtre de Belaïd et de Brahmi, meurtres qu’il a revendiqués lui même par la suite par une vidéo. Selon un article de la correspondante de Libération, Perine messay, du 16 Juillet 2016, Boubaker el Hakim avait servi comme traducteur à des ONG et à des journalistes français en Irak (sic!). Mais ce qui nous intéresse ce sont ses activités en Tunisie depuis 2011, sachant qu’aucun journaliste français ne s’est posé la question, pourquoi, il a été libéré des prisons françaises, avant qu’il ne passe la peine de sûreté de 4 ans, prisons dans lesquels, selon les rapports rapportés par la presse française, il avait continué ses activités d’embrigadement ?

Rappelons simplement que le gouvernement tunisien a lancé via Interpol depuis Mai 2001 un mandat international contre ce terroriste et que les autorités française n’ont jamais voulu le livrer.

De retour en Tunisie, Boubaker el Hakim devient rapidement un des plus proches lieutenants de Seif allah Belhassine, alias Abu Iyadh, chef des Ansar al Shariia qui avait prêté allégeance à al-Qaïda avant de devenir le représentant local de Daech. Tout cela était connu par les services tunisiens qui étaient alors sous la férule de Ali Lareydh et du gouvernement de la Troïka. Les terroristes bénéficiaient alors de la connivence de ce gouvernement, ce que révèle maintenant et publiquement Jacob Wallas, alors que les services américains, qui suivaient la trace de ce dangereux terroriste, étaient à la base de l’avertissement envoyé par la CIA au MI tunisien l’avertissant d’un imminent attentat contre Mohammed Brahmi. Pour l’anecdote, ce dangereux terroriste habitait à quelques pas de la maison de Brahmi et à quelques dizaines de mètre de celui de Ghannouchi. Mais Jusqu’à une date récente, personne ne savait qu’il était en contact par téléphone avec un proche de ghannouchi via le fameux Mustpha khidhr, un autre dangereux terroriste et dirigeant de l’organisation secrète d’Ennahdha, selon les rapports mêmes des juges d’instruction, dont la vie selon le ministre de la justice, est en danger au sein même de la prison.

Les américains savent pour qui travaillait al-Hakim

Abou Bakr el Hakim était-t-il un terroriste doublé d’un agent au service de puissances étrangères ? Etait il l’agent infiltré auprès d’Abu Iyadh et a-t-il agi sous les ordres d’une autre organisation tout en étant un haut dirigeant au sein de Daech ? Il est sûr que les américains qui l’avaient dans leur collimateur, savaient pour qui il travaillait et ont décidé de le liquider par drone, pour mettre fin à ses activités. Toujours est-t-il aussi, que les dernières déclarations de leur ex ambassadeur en Tunisie, Jacob Wallas, sonne comme un avertissement à Ennahdha, que « Game is over ».

Il serait incongru d’amputer ce dernier changement d’attitude des USA, à l’égard de son ancien protégé, le parti islamiste tunisien, aux seules déclarations du comité de défense de Chokri Belaïd et du retournement de BCE contre ses anciens alliés. Tout au plus, BCE, en fin connaisseur des changements géostratégiques, en attestent le rapprochement opéré avec l’Arabie Saoudite et l’axe anti-Qatar, avait senti le vent changer de direction au détriment d’Ennahdha, et s’apprête à aller dans le sens de ce vent nouveau. Ennahdha n’a encore pour allié intérieur que Y.Chahed et son regroupement hétéroclite, qui ne tardera pas à éclater devant l’évolution des événements.

Privé de ses solides alliances intérieures et abandonné par ses sponsors étrangers, enfoncé par la politique suicidaire de son leader, le pari islamiste, est sur le grill. Derrière un discours arrogant et triomphaliste se cache une peur bleue de l’avenir. Ses dirigeants savent qu’ils ne représentent qu’une partie infime de l’électorat et qu’ils constituent une minorité agissante tout au plus et que le verdict des urnes, même s’il leurs sera encore une fois favorable, ne peut les protéger durablement. Ils sont déjà vomis par une grande partie du peuple, et l’évolution de la situation dans les pays voisins n’est pas en leur faveur. Pour échapper au feu qui s’embrase il n’y a qu’un seul moyen, quoique désormais dérisoire : Chercher à nouveau la protection de BCE, c’est ce que demande Lotfi Zitoun, probablement poussé par Rached Ghannouchi.