La victoire électorale du parti islamiste Ennahdha, colonne vertébrale de l’Islam Politique en Tunisie, pourrait devenir une victoire à la Pyrrhus, si le camp d’en face en tire les conclusions qui s’imposent et qu’une mobilisation des forces anti-Nahdha et la formation d’une large coalition anti-Islam Politique se réalise, mais cette fois-ci sur un nouvelle base différente de celle qui a abouti à la chute fracassante de la Troïka qui avait gouverné la Tunisie entre 2011 et 2014.

S’il est vrai, que conformément à toutes les prévisions et les analyses, hormis celles servies sur mesure par des pseudos-boites de sondages, le parti islamiste a raflé l’essentiel de la mise lors de ce scrutin dit municipal, alors qu’il était en réalité un scrutin national, car aussi bien les votants que les abstentionnistes, que ceux qui ont voté pour les listes indépendantes, ont voulu passer des messages clairs, confirmant soit, leur attachement à tel ou tel parti ou au contraire exprimer leur rejet des politiques suivis par la coalition Nidaa-Ennahdha, il est aussi vrai, que ce scrutin a révélé l’ampleur de l’hémorragie du corps électoral islamiste et l’entrée de ce parti dans une courbe descendante à paliers, dont la chute continuera tant qu’il continue à s’agripper au pouvoir.

Le mérite du dernier scrutin consiste dans le fait qu’il nous livre un tableau beaucoup plus clair, sur les rapports de forces politiques, à l’échelle, locale, régionale ou nationale. Il s’en dégage que le parti, Ennahdha, qui est notre propos dans cet article, malgré sa victoire électorale est en grande perte de vitesse, non seulement par rapport à son électorat potentiel, dont le plein a été fait en 2011, mais surtout pour la grande majorité du peuple tunisien constitué de plus de 8 millions d’adultes en âge de voter. Ennahdha a réussi, cependant le coup, de devenir le premier parti, grâce uniquement à 400 000 voix sur plus de 8 millions de votants potentiels et plus que 5 millions d’inscrits. L’Islam politique constitue désormais une minorité active agissante, organisée et soutenue par une idéologie religieuse et des moyens financiers colossaux, sans parler des médias, organismes et États étrangers qui se dressent derrière lui.

Ennahdha en courbe descendante

D’aucun avait prédit que si Ennahdha, change de peau, évoluant, d’une formation quasi-religieuse, ressemblant plus à une secte ou au mieux à une confrérie, elle se ferait hara-kiri et qu’on voulant changer de peau, elle risque de perdre son âme. C’est en cours d’être réalisé. L’histoire des partis ou mouvements religieux, dans le monde musulman, le confirme, depuis le début du Califat, au 7ème siècle de l’hégire jusqu’à l’époque moderne. Lorsque ces formations goûtent aux délices du pouvoir dans ce bas monde, elles perdent au fur et à mesure leur foi, qui a fait leur force, et finissent aussi par se débarrasser de l’auréole du sacré qui les a enveloppées depuis la naissance. Mais toujours en causant des dégâts faramineux aux pays qu’ils gouvernent, car changer de credo religieux n’a rien à voire avec le changement de vestes en politique. Trahir sa foi religieuse n’est pas comme trahir un allié politique, acte qui peut être présenté comme une intelligence suprême, or Ennahdha affirme trahir son credo fondateur, qui consiste à prendre le pouvoir pour appliquer ce qu’ils considèrent comme la loi de Dieu. Importe peu, si ses dirigeants le font par conviction ou par tactique politicienne, comme semble le faire le parti islamiste tunisien. Toujours est-t-il que plus d’un million d’électeurs qui ont voté pour eux en 2011 et 2014, et qui se sont abstenus ou ont voté pour leurs concurrents, se sont sentis trahis, religieusement et politiquement parlant.

Cette hémorragie qui a atteint le collège électoral d’Ennahdha, a aussi atteint une bonne partie de ses cadres, hormis ceux qui, pour des raisons évidentes d’intérêts bassement matériels, continuent à s’accrocher à la « Djebba » de Rached Ghannouchi. Ennahdha, partant de la chute vertigineuse de son package électoral, est à coup sûr, sur une courbe descendante, en passant par des paliers, en apparence stables, mais qui, en réalité ne constituent, que des étapes vers la dégringolade totale jusqu’au jour où ce parti, représentant de l’Islam politique, reviendra à ses justes proportions, c.à.d. quelques dizaines de milliers de voix. Exactement comme les partis idéologiques en Europe, notamment les partis communistes. Mais cette évolution ne pourra se faire qu’à condition qu’une formation politique conservatrice, viendra remplacer Ennahdha, car il est certain, que ses électeurs n’iront pas voter pour des partis modernistes, bourguibistes, ou progressistes. Un autre parti politique conservateur pourrait voire le jour sur les débris de l’actuel parti islamiste tunisien. La société tunisienne est ainsi faite, et une frange importante de la Tunisie profonde continuera à voter pour les conservateurs et c’est un bon signe pour la stabilité de la Tunisie actuelle. 

Vers une défaite stratégique 

Ceux qui connaissent l’art des stratégies et des tactiques militaires savent que gagner une bataille, ne signifie nullement gagner la guerre. Et que même enlever certaines forteresses à l’ennemi, peut s’avérer une erreur stratégique. Les islamistes plus que les autres savent cela, et la leçon égyptienne est là pour leur rappeler cette vérité. Car même si la Tunisie, a toujours su, dans sa longue histoire éviter la grande violence, et les fractures douloureuses, elle n’en a pas moins un principe fondateur et régulateur, sauvegarder l’État et conserver ses acquis. En remportant des victoires électorales dans les grandes villes, Tunis, Sfax, Gabés, Gafsa et d’autres villes moins importantes, le parti Ennahdha, a sûrement gagné une bataille électorale, mais, désormais il va assumer seul les échecs et les ratés de sa gestion de ces villes, traditionnellement bastions du modernisme, sous Bourguiba et Ben Ali et même après le tournant de 2011. D’autant plus, que les caisses sont vides et la dégradation est totale après sept ans de gestion calamiteuse par des apprentis responsables. Le retour de manivelle n’en sera donc que plus grand, et quelques mois suffisent pour que la supercherie de « la modernité » islamiste soit mise à nu. Les islamistes tunisiens, pauvres en visions stratégiques, ont cru qu’il suffit d’appliquer le système Erdogan pour mettre la mains sur toutes les strates du pouvoir, pour pouvoir y rester. Erreur fatale, dont ils s’en apercevront très tard.

Mais la défaite stratégique, ne découlera pas de cela uniquement. Le partenaire qui les as sauvé de la catastrophe et qui a partagé avec eux le pouvoir, Nidaa, connaît aussi une perte de popularité que ne saurait cacher, les vitupérations de ses propagandistes ou qu’il soit le deuxième parti en nombre de voix. En perdant les grandes villes, au profit de son frère ennemi, il devient clair pour au moins une partie de ses dirigeants, que la stratégie du « tawafek », qui est en fait une stratégie de compromission, renforce son allié à ses dépens. Et à moins qu’il ne soit suicidaire, ce qui est aussi possible, il sera appelé à des révisions douloureuses, aussi bien au niveau de ses alliances que de ses dirigeants actuels. En tout cas un partenaire aussi affaibli et qui continue à chuter n’est pas dans l’intérêt du parti islamiste, car sans ce partenaire alibi, comme avant à l’époque de la Troïka, Ennahdha n’est plus fréquentable, tant à l’échelle nationale qu’internationale, malgré les affirmations hypocrites des gouvernements occidentaux.

L’autre facteur décisif est que les États européens ne laisseront jamais s’installer à leurs frontières des États islamistes. La Turquie elle même faisant partie de l’OTAN, s’est vu refuser l’adhésion à l’UE parce qu’elle est tombée dans les mains de l’Islam Politique. Il ne faut pas croire que le classement de la Tunisie sur les listes noires de l’UE est uniquement pour des raisons techniques ayant trait à ce qu’ils considèrent comme un manque de transparence (Sic!!…). La situation aussi dans les pays voisins de la Tunisie est loin d’être rassurante, et tout peut basculer d’un moment à l’autre. Le premier parti au pouvoir, en l’occurrence Ennahdha, pourrait subir en premier les conséquences.

Enfin, la situation politique et sociale actuelle, font que le pays et actuellement assis sur un baril de poudre. S’il est vrai que la coalition au pouvoir Nidaa-Ennahdha, arrive à couper les mèches enflammées, il n’en est pas moins vrai, que la situation de faillite totale de ce gouvernement risque elle même de provoquer l’incendie ravageur. 

La victoire électorale du parti islamiste, a aussi révélé du même coup que les forces anti-Nahdha sont majoritaires électoralement parlant, ainsi que dans la société et l’émergence d’un pôle moderniste constitué par les listes indépendantes le prouve même s’il est fragmenté et éparpillé. Le taux très élevé des abstentionnistes, qui pour la plupart sont des ex électeurs de Nidaa, déçus par la trahison de leur parti (Plus d’un million), prouvent que le potentiel des forces anti compromission avec l’Islam politique va en grandissant. Cette tendance va s’accentuer avec la gestion qui sera à coup sûr calamiteuse, pour ne pas dire plus, par les nahdhaouis et les Nidaii dans les grandes villes. Le camp anti-nahdha va en s’agrandissant alors que le camp pro-Nahdha se rétrécie. 2019 sera une année charnière pour l’Islam Politique en Tunisie où le tout va se jouer.