Autant le Président de la République BCE, élu au suffrage universel est légitime, autant, le Président de gouvernement, Youssef Chahed ne bénéficie, dès son parachutage à la tête du gouvernement d’aucune légitimité, ni politique, ni populaire, ni d’une légitimité acquise par les actions et les réalisations qu’ils aurait pu accomplir. Car il ne suffit pas qu’un chef de l’exécutif soit désigné par une majorité du parlement, qui change de composition à l’occasion de chaque vote de lois, pour qu’il soit légitime. Parlement, soit dit en passant, qui a perdu à son tour toute légitimité populaire à tel point que si des élections législatives anticipées ont lieu maintenant, une grande partie de ses membres rejoindra les rangs du million de chômeurs. Ceci est du essentiellement à la nature perverse de notre constitution, mais aussi au caractère volatil et volage du personnel politique, charrié par la révolution de la charrette.

Illégitimité populaire 

Le peuple est en colère contre le gouvernement, qui malgré ses promesses lors de son investiture, n’a pas pu empêcher la dégringolade du pays, entamée depuis Janvier 2011. Pire encore en voulant appliquer les directives du FMI et de la Banque Mondiale, qui imposent un dégraissage total de l’administration, en licenciant les quelque centaines de milliers de fonctionnaires de trop, embauchés par les différents gouvernements qui se sont succédé, le gouvernement Chahed s’est mis sur le dos et le peuple et les institutions internationales. La raison est toute simple : Le chef du gouvernement est un vrai novice en politique et pire encore il ne s’est entouré que de novices, malgré le chiffre effrayant de « conseillers » qu’il a nommés dans les différents cabinets (On parle de plus de trois cents conseillers alors qu’il est fermement interpellé par les institutions financières pour réduire le nombre de fonctionnaires).

L’autre illégitimité populaire découle de son incapacité à faire face politiquement, à la levée de bouclier des différents syndicats, enseignement, agriculteurs, médecins, avocats, patrons des usines textiles … Il n’a pas pu par exemple se débarrasser de l’encombrant ministre de l’enseignement sans pour autant céder au chantage des excités du syndicalisme, pour la simple raison qu’il n’est pas le maître à bord de son gouvernement.

Son illégitimité populaire provient aussi du mode et des raisons de sa nomination. Beaucoup d’encre a coulé, sur ses rapports avec les américains, pour avoir été un simple employé de l’US AID, ainsi que de sa proche parenté avec le Président de la République et ses multiples liens avec la famille de ce dernier, malgré qu’il soit un des petits fils de Radhia Hadded, une militante de la première heure pour l’indépendance.

Ne disposant donc d’aucune légitimité populaire, Y. Chahed ne peut bénéficier d’un état de grâce, mais il était tombé dès le départ dans la disgrâce populaire et ses airs hautains et fanfarons quand il apparaît en public pour donner l’image d’un homme fort, font sourire plus d’un.

Illégitimité politique

L’on sait que dès que son nom a commencé à circuler pour occuper le poste du chef du gouvernement, on a entendu des grincements de dents partout, à tel point que le plus cancres de tous les premiers ministres Habib Essid est devenu tout un coup une lumière, comparé à lui. Au moins l’autre avait servi longtemps l’État comme un petit fonctionnaire, avant d’être propulsé par la magie des « combinazione » au plus prestigieux et plus puissant poste dans cette deuxième république selon la constitution. Mais Chahed n’avait aucun état de service à faire valoir, hormis son passage comme « expert agricole » dans une agence américaine l’US AID que tout le monde sait qu’elle n’est que le bras « séculier » de la redoutable CIA. Pas de quoi être fier.

Mais l’on se souvient que le deuxième parti au pouvoir Ennahdha, avait refusé jusqu’au dernier moment de changer Essid, pour un homme qu’il savait pertinemment qu’il ne sera que l’ombre du Président de la République. Et comme Ennahdha n’a aucune confiance en BCE (Et vice versa), le parti de Rached Ghannouchi fût obligé d’avaler encore cette couleuvre, apprenant que les institutions mondiales ne veulent plus d’Essid, car il leurs a menti sur tout. Le cas de Chahed a aussi divisé à l’époque Nidaa tounes, dont le clan anti Hafedh, qui était monté sur ses grands chevaux pour empêcher l’accession de ce nouveau venu, aux mains, disaient-ils du directeur de l’exécutif de leur propre parti. C’est hallucinant, mais c’est ainsi que coule la vie politique dans la Tunisie « révolutionnaire ». Usant de son pouvoir et de son charisme, BCE a enfin imposé à tout le monde de valider par le vote et Y. Chahed et son gouvernement, qui d’ailleurs a vite commencé à craquer, avec le limogeage humiliant d’un représentant de l’UGTT, le dit Abid Elbriki, qui semble-t-il a commencé à tisser des liens douteux avec certains ennemis de BCE. Son limogeage n’a rien à voire avec l’exercice de sa fonction. Jusqu’à cette date, seul le fils BCE et ses apôtres soutenaient Chahed. Mais voilà que tout d’un coup, des vidéos filtrés à escient, nous informent que Y.Chahed aurait trahit même Hafedh, son mentor principal. Pour le compte de qui ? Du moins c’est Hafedh en personne qui l’affirme. Crime de lèse majesté. Rien d’étonnant, dans un pays qui renoue avec les intrigues du sérail beylical. Cela nous rappelle Yousef Sahib Ettabaa et son exécution par son propre maître (19ème siècle), après une intrigue du consul de France, qui aurait susurré au Bey que son ministre complote contre lui avec la Sublime Porte, pour prendre sa place. Toute proportion gardée, c’est ce qui est arrivé à Y.Chahed. Sauf que Yousef continue à résister mais pas pour longtemps. Si Chahed, pour une raison ou une autre, est obligé maintenant de se présenter devant le parlement pour un vote de confiance, rien ne prouve qu’il l’emportera ayant contre lui, l’opposition, Nidaa avec ses deux factions, les députés du Mashrou, les députés de l’UPL, une partie des députés de Afek, la majorité des députés d’Enahdha. Au fait jamais dans l’histoire de la Tunisie un chef de gouvernement n’a été aussi isolé politiquement.

Illégitimité de l’action

Un gouvernement, même issu d’un putsch illégitime, peut acquérir une légitimité qu’il aurait gagnée par l’action et des politiques populaires ou même populistes. Or le gouvernement Chahed, en dépit de ce qu’il déclare n’a fait aucune réforme de fond, car il n’est guidé par aucune vision de l’avenir de la Tunisie. Ce qu’il appelle « réformes », c’est surtout ses tentatives de mettre à exécution, les recommandations (ordres) du FMI et même là, il échoue lamentablement, à tel point que cette instance refuse de lui accorder la deuxième tranche du prêt le déclarant ainsi « élève médiocre ». La réforme de l’enseignement tant vanté par le ministre de l’éducation a été arrêtée net, étant inapplicable et vide de contenu. Celle du système bancaire est encore au point zéro. Celle de l’agriculture n’a encore pas vu le jour. Celle tu tourisme est complètement oubliée. Celle de l’impôt continue à appauvrir les pauvres et enrichir les riches. Celle de la fonction publique est partie avec son éphémère ministre.

D’autre part les prix continuent à flamber avec une inflation de 10%, un dinar en chute libre par rapport à l’euro et au dollar, un déficit budgétaire qui s’aggrave, et le pire c’est que l’État est incapable de financer le 1/3 du budget qu’il a lui même dressé. Nous n’avons jamais connu un gouvernement aussi nul. Les gouvernements médiocres de la troïka, font figure de gouvernements compétents, malgré leur incompétence notoire devant les résultats commis par l’actuel de Y.Chahed.

0ù allons nous ?

Droit dans le mur. Sommes nous tentés de l’affirmer. Les soubresauts populaires qui touchent toutes les régions et qui ne font qu’aggraver la situation déjà désastreuse de l’économie, ne sont que les signes avant coureur d’une crise sociale généralisée, fruit de six ans de gabegie, de mauvaise gestion, de l’absence de l’État, de surenchères « révolutionnaires», de corruption, de népotisme, d’amateurisme politique et d’absence de patriotisme. C’est six ans de déclin, de dégénérescence sociale et morale, de mensonges au plus haut niveau de l’État, d’abandon de la souveraineté nationale, de trahison, le tout maquillé d’un démocratisme de pacotille et de pseudos libertés, non acquises de haute lutte comme on dit, mais fruit d’un affaiblissement systématique de l’État, seul grand acquis après l’Indépendance.

Il n’est donc pas exclu que le processus ainsi engagé depuis six ans, et qui s’empire de jour en jour, ne nous conduise vers un chaos généralisé, un éclatement de la société en multiples entités, régionales, tribales, à coloration religieuse ou culturelle, mettant ainsi fin au rêve d’un État-nation, qui a caressé les pères fondateurs de la Nation dont l’illustre Habib Bourguiba. Le retour du règne des familles, n’en est qu’un des symptômes, sans parler des nouvelles mafias qui s’installent partout et contrôlent à distance le pouvoir exécutif. On existe désormais parce qu’on appartient à une tribu, une famille, une région et non parce qu’on appartient à la République. Ce qui s’est passé à Sfax, Tatouine, El Kef, et avant dans d’autres régions prouve que désormais, la confiance en l’État de la république n’est qu’un lointain souvenir.

L’existence du gouvernement Y.Chahed, constitué sous l’influence de certaines familles, certaines régions, des lobbys, des groupes de pressions et d’hommes d’affaires véreux, le prouve aussi. Sa chute ne signifie pas pour autant que le calvaire est fini. Un autre calvaire nous attend. Mais Y.Chahed servira comme un énième bouc émissaire.