Le fait de participer à ce débat creux et inutile concernant le pseudo concept de « Diplomatie populaire » traduit deux réalités négatives : l’extrême pauvreté de la pensée politique tunisienne et l’extrême domination idéologique et politique du parti Nahdha sur les termes des débats nationaux.

En effet, ces deux réalités résument bien le mal tunisien. Ainsi doit-on réinventer la roue aujourd’hui pour éclaircir le débat. Il n’y a de diplomatie qu’entre États. Tout le monde sait cela. Tous les théoriciens du droit international et des relations interétatiques l’ont écrit et enseigné. Tous les étudiants, l’ont appris de tout temps et partout dans le monde….et voilà, qu’un enseignant adjoint en éducation civique et islamique, devenu « docteur en fiqh » invente un concept radicalement nouveau : « Diplomatie populaire… » ; Pour que tous les genres des grands esprits se mettent à gloser dessus. Ainsi, on a assisté avec humilité et humiliation à des vrais faux débats… La Nahdha, n’étant pas un État, ses réseaux et contacts sont dans la galaxie du mouvement des Frères Musulmans, et qu’en dehors de celle-ci, ce ne sont que des relations extérieures d’un parti (politico-religieux de surcroît!!!). Il s’agit de relations politiques, organisationnelles, théologiques, idéologiques, financières…etc. Et non pas de relations diplomatiques, puisque la Nahdha, n’est pas un État, mais un simple parti politico-religieux.

A qui R. Ghannouchi doit-il faire son rapport de mission ?

Même si le président de la Nahdha, exploite ses relations en dehors du pays, en faveur de quelques initiatives de la diplomatie gouvernementale tunisienne (avec la bénédiction du Président de la République..) ces actions ne sont pas une « diplomatie populaire »…Car « diplomatie » et « populaire » ne vont pas ensemble.

Le spectacle est plus ridicule lorsqu’on laisse ou on suggère à un État voisin le soin de charger le chef du parti de la Nahdha de quelques missions « diplomatiques »…C’est un ridicule qui ne tue point des demi-cadavres politiques, ou les demi-hommes d’État et les demi-patriotes. Est-ce que nous sommes en train de mesurer la portée de ce genre de marchandage de notre souveraineté…et d’atteinte à la raison d’état (national), et à la diplomatie de notre pays?

Les États dignes de ce nom, ne se conduisent pas à la légère et ne brillent pas avec la participation des politiciens amateurs et non qualifiés….

A qui la Nahdha fera des rapports de missions : Au gouvernement de l’Algérie ou à celui de la Tunisie ? Qui certifie cela ? L’ordonnateur (Algérie), l’exécutant (Nahdha) ou le spectateur enchanté la Tunisie ?

Quelle époque vivons nous ? Si Ghannouchi est aussi excellent en religion, en politique et en diplomatie, pourquoi ne pas le nommer Ministre avec deux ou trois portefeuilles? Ainsi ; les choses seraient plus claires et évidentes pour tout le monde. Alors pourquoi tout ce bricolage ?

Plusieurs facteurs entrent en jeux, mais il en est un qui mérite notre attention : La stratégie de prise de pouvoir au sein de l’État opposée par la Nahdha, et qui constitue, certainement un prélude à une prise de pouvoir de l’État.

« Diplomatie parallèle » et prise en tenailles de l’État

Avant de discuter le fond même des objectifs réels de la Nahdha, à travers ce camouflage stratégique, il serait utile d’indiquer que le bricolage politico-idéologique qui a fait qu’un certain Ghannouchi, devenu VRP pour le compte de l’Algérie ou des islamistes Lybiens s’enveloppe de jours en jours par des clarifications de la part des officiels tunisiens et des explications ( de la part de la Nahdha) ou démentis (de la part du gouvernement algérien) ou de stupéfactions de la part de l’Égypte…au point de ne plus comprendre qui fait quoi et pour le compte de qui ? Réveille-toi Bourguiba, ils sont devenus fous… Jamais l’État tunisien (son action diplomatique du moins) ne s’est dégradé autant que cela !!

La « diplomatie  populaire » est un concept qui ferait sourire les diplomates des grandes nattions ; Cependant prenons le « au sérieux » un moment!

Que vise- t- il ? (même s’il ne vaut rien académiquement) La Nahdha ayant une conscience profonde qu’elle est un corps marginal dans la société tunisienne, s’est articulée sur le processus « révolutionnaire » d’après le Janvier 2011, pour se rapprocher au maximum du centre du pouvoir, et des grandes décisions. L’opération a réussi grâce à des complicités extérieures et des alliances domestiques contre nature. Le projet national tunisien a subi ainsi une casse historique. A travers les élections de 2011 et 2014, l’expérience du gouvernement de la Troïka, de l’assemblée constituante et du pouvoir Nahdha-Nida, l’emprise du parti islamiste sur l’État tunisien s’est amplifiée et a pris plusieurs formes.

La Nahdha a réussi à y être très influente au sein de la haute instance pour l’application des objectifs de la révolution et à structurer avec ses alliés les fameux comités de la protection de la révolution. Après les élections de 2011, la Nahdha a pris d’assaut les centres névralgiques du pouvoir : Présidence de la République, Ministère des affaires étrangères, Ministère de l’intérieur, Ministère de la justice, Ministère de l’agriculture, santé, transport, etc… Ensuite vint la période de l’implantation verticale (cabinets, directions, hautes responsabilités) et horizontales (les principales responsabilités dans les régions).

Plusieurs aspects de cette stratégie ont réussi, sans peine et sans résistance- puisqu’une « chasse à l’homme » et aux compétences a été organisée et qui a abouti-entre autre- à décapiter l’administration et l’élite du pays.

Dans les domaines « où les choses ne sont pas sûres », comme disait Rached Ghanoouchi, dans une vidéo célèbre, on a procédé à la création de pouvoir parallèle, comme ce fût le cas du fameux « service sécuritaire parallèle ». La même logique a inspiré la constitution dans le passé de l’UGTE pour briser l’UGTT et la constitution après 2011 d’un syndicat ouvrier-islamiste- pour concurrencer l’UGTT.

Nahdha vise l’hégémonie totale

Lorsque la Nahdha n’investit pas la totalité du lieu du pouvoir, elle en crée un double, un centre parallèle, qu’elle exploite pour épuiser le premier et l’abattre ensuite. Sa stratégie de prise de pouvoir au sein de l’État passe par plusieurs étapes et à travers plusieurs procédés.
La Nahdha se diffuse dans l’État. Elle se propage en douce et en silence (Le Ministre de l’Industrie et Secrétaire général de ce parti a nommé dix huit conseillers dans son cabinet ministériel) Elle occupe toutes les places à tous les niveaux, elle place ses hommes partout et surtout là où la vigilance de ses adversaires est la plus faible. Et lorsque le secteur visé est très important politiquement, tel le domaine agricole et paysan, la Nahdha mise le tout : Le Ministre de l’agriculture Mohammed B. Salem, le directeur général de la banque agricole (BNA) et la direction de l’organisation des agriculteurs (UNAT), même au prix d’un coup de force honteux.

Cette volonté de devenir la force hégémonique (que les petits démocrates n’ont pas vu) au sein de l’État, obsède la Nahdha et la pousse à une option de saucissonnage de l’État pour pouvoir le maîtriser et le dominer. Nous nous souvenons tous du bruit fait par la Nahdha pour le retour du rôle éducationnel de la mosquée Ezzeitouna, face aux rôles des facultés des sciences humaines tunisiennes. En créant un double ou une entité parallèle, la Nahdha est en mesure d’anéantir l’original. Voilà le fond de l’affaire.

En saucissonnant, on tue la résistance du corps d’origine, en le morcelant on le remplace ensuite ou bien on le recompose autrement. Cela s’appelle en philosophie savante : la déconstruction. Mais au sens commun du terme, c’est presque une destruction. C’est un terrorisme, soft, et light, une sorte de prise du pouvoir en douce, à la manière célèbre du voleur chinois, celui qui déplace à l’infini l’objet à voler avant de le voler.

Par ailleurs le saucissonnage de l’État en vue de le prendre en assaut est à la base des efforts pour l’établissement d’un régime parlementaire lors des débats sans fin au sein de l’assemblée constituante, et dans le document de la constitution de 2014. Si on met de côté, le puéril soutien politique de la gauche radicale à cet avis, la vision stratégique de la Nahdha était d’affaiblir au maximum l’État tunisien et d’en faire une machine entre les mains d’un parti fort ou bien de transformer l’État en un assemblage de petites puissances dispersées entre plusieurs acteurs politiques.
La « diplomatie populaire » est un avatar du même acabit. Il ne vise qu’à réduire les mêmes acabits. Il ne vise qu’à réduire les capacités de la puissance souveraines de l’État. Depuis que cette histoire de faire participer le R. Ghannouchi et la Nahdha à la fabrication d’une solution à la crise en Libye, et les démentis et les précisions, tant en Tunisie, au Caire, à Alger ne cessent d’obscurcir une chose claire. L’Algérie et l’Égypte, qui ont les appareils diplomatiques les plus puissants d’Afrique et du monde arabe, ne peuvent avoir besoin d’un quelconque chef d’un parti politico-religieux tunisien pour appliquer ou élaborer une stratégie de sécurité régionale. Les pressions turco-qataries peuvent être un élément à prendre en considération, elles ne visent que la garantie de l’avenir des Frères musulmans libyens. Mais avec cela, nous sommes loin de la défense des intérêts supérieurs de la Tunisie. Tant pis pour la légèreté de certains politiciens qui gravitent autour de la question.

Et voilà que le saucissonnage de l’État continue sous l’effet de l’exemple de la Nahdha. Le parti Macsrou Tounes se met en contact avec M. Hafter pour riposter aux contacts des islamistes nahdhaouis avec Fajr Libya. Ainsi, au lieu d’exporter à la Libye une solution d’entente, nous importons de Libye une division supplémentaire des tunisiens.

Je le répète, la Nahdha domine tellement notre paysage politico-idéologique que ses niaiseries peuvent nous occuper et peuvent prendre l’allure d’une chose sérieuse. Cela fait quelques années déjà, que notre diplomatie marche sur la tête…ajoutons y « la diplomatie populaire » !!

 Par Mohammed zied Boughenmi