Nidaa Tounes a été créé pour une seule mission, d’ailleurs bien accomplie, porter à la magistrature suprême Béji Caïd Essebsi. Il n’a jamais été un parti politique au sens moderne du terme, puisque sans identité idéologique ou politique, sans programme de gouvernement, sans structures réelles de base ou directionnelles, et sans une véritable stratégie d’alliances politiques.

A l’image de son fondateur et son actuel homme fort, c’est un résidu du passé et même d’un passé fort lointain, malgré une facette moderniste et progressiste qui ne trompe plus personne et qui, par une ruse du destin, a servi à remettre en selle une très vielle souche de la société tunisienne, qui avait jadis régné durant des siècles sur un beylicat, qui a d’ailleurs toujours prêté allégeance aux grandes puissances du moment, pour se maintenir au pouvoir, avant de le céder au colonialisme français. C’est comme si l’Indépendance de l’État tunisien, acquise de hautes luttes menées par des patriotes, ne fût qu’un intermède et revoilà la Tunisie redevenue un État sous tutelle comme à la veille du protectorat. Nidaa Tounes a donc servi de cache sexe à une lente opération de perte graduelle de la souveraineté nationale, à la destruction systématique de l’État National et à la déstructuration graduelle de la société tunisienne, aidé en cela par les forces les plus rétrogrades et les plus réactionnaires de la société que Bourguiba et les modernistes ont combattu farouchement et sans concession le long de plusieurs décennies.

Nidaa a vendu son âme

Comme, les individus et tous les êtres vivants, les partis politiques ont une âme. Non pas l’âme, qui est une émanation « tajalli » divine, mais une création humaine, que synthétisent les principes, idéaux et projets sociétaux et qu’on couche habituellement dans ce qu’on appelle les textes fondateurs dans les congrès constitutifs, et qui constituent les références suprêmes de ses adhérents et de ses dirigeants. Or, comme par hasard, et ce n’en est pas un, Nidaa, après plus de quatre ans d’existence, n’a aucun référentiel idéologique ou politique et n’a même pas de congrès constitutif. Légalement Nidaa est hors la loi et n’existe plus, selon les textes en vigueur. Son discours a toujours varié au gré des circonstances, des portes drapeaux, des portes paroles, de fugitifs leaders qu’on utilise et qu’on met en avant pour les jeter par la suite (comme des malpropres) et dont la liste est longue et qui risque de s’allonger, tant que l’appellation Nidaa durera, et elle ne durera pas longtemps.

L’âme de Nidaa, ne se réincarne pas, contrairement à ce que vient d’affirmer une de ses nouvelles recrues, car elle est née morte dés la période de conception. Un parti sans âme en fait, car sans valeurs qui le fondent, n’en déplaise aux nombreux intellectuels et gens sincères qui l’ont adopté dans sa phase « glorieuse » pour se retirer ensuite sur la pointe des pieds pour certains, couverts de honte de l’avoir un jour fréquenté.

Non Nidaa n’est en rien l’héritier du parti destourien car il n’en incarne ni les valeurs patriotiques, ni la volonté moderniste et progressiste. Il est encore moins l’incarnation de la tradition progressiste de gauche. Nidaa n’a été pour l’essentiel qu’un ramassis d’aventuriers, de nouveaux parvenus de la politique, de faux « révolutionnaires », d’anciens miliciens du parti destourien et surtout d’arrivistes, qui ont été tous portés au pouvoir par une lame de fond de la société tunisienne horrifiée par la déferlante islamiste et le danger de voire détruits tous ce que nos ancêtres patriotes et nous, ont bâti pour fonder un État-nation moderne et prospère.

Ce courant a charrié avec lui et porté au pouvoir une nouvelle classe politique avide d’enrichissement, qui ne recule devant aucun moyen pour gravir les paliers du pouvoir, quitte à s’allier aux pires ennemis de l’État-nation qu’ils ont toujours combattu, au profit d’États supra-nationaux, islamique, internationaliste, ou nationaliste arabe. Leur allégeance à l’État tunisien est toute fraîche et trop rapide pour être sincère et que même qu’en coulisses, ils continuent à faire allégeance à d’autres États, moyennant souvent des pièces sonnantes et trébuchantes.

Les scandales qui secouent Nidaa et d’autres partis sur les financements occultes provenant de pays et d’États étrangers sous une forme légale ou illégale, ne sont que la partie apparente de l’Iceberg. Une mafia politico-financière est en cours de formation, dont les réseaux et les connections tissent leurs toiles dans tous les partis, organisations de masse, et société civile, sans exception et notamment les formations islamistes, ainsi qu’autour des leviers de commande de l’administration, aux plus hauts niveaux de l’État. C’est même devenu un secret de polichinelle de le dire. La pseudo lutte contre « al fassad », corruption est menée tambour battant par ces mêmes agents de ces réseaux. C’est comme en Italie dans les années soixante dix où les magistrats, hommes politiques, hommes d’église, policiers et militaires, étaient tous dirigés par la pieuvre de la Camorra et de la Cosa Nostra, avec la loge P2 et le Vatican et où le premier ministre Andréotti n’était lui même qu’un de ses dirigeants. Les partis politiques italiens de l’époque, notamment, la Démocratie Chrétienne, le Parti Socialiste de Craxi et le Parti Communiste italien sont devenus des instruments dociles aux mains de cette mafiocratie. On était en pleine démocratie libérale. L’exemple de Berlusconi, qui a créé Força Italia a démontré que les hommes passent, mais la mafia reste et change de couleur. Le général, qui avait à l’époque tenté de mettre fin à la main mise de la mafia sur l’État, a été abattu dans la rue comme un chien.

La Tunisie semble aller droit dans ce sens, même s’il existe de vrais patriotes au sein du gouvernement et de l’État. Il est cependant un fait, ce que vit Nidaa en ce moment, n’est que l’expression des luttes internes à caractère mafieux, pour s’accaparer du butin. Jamais le pays n’a connu ça, même à l’orée du pouvoir de Bourguiba et de Ben Ali. Même le langage politique glisse de plus en plus vers un langage ordurier de voyous, dans les chambres noires, mais aussi dans les médias. Une descente rapide aux enfers, caractérisée par les retournements et les voltes faces politiques, de tous les instants, de tous les moments, au gré des compromissions et des combinazione. L’espionnite frappe et l’espionnage des uns par les autres, est devenu le sport favori, les enregistrements espions, le piratage des comptes Facebook, des emails, des courriers et bientôt des vidéos qui frisent le porno, où tout le monde piège tout le monde, sont devenus l’essence même de l’action politique, sans parler d’une dégradation vertigineuse des mœurs avec tout ce que cela entraîne comme népotisme, clientélisme, abus de pouvoir, marchandage, racket, maîtres chanteurs, selon la devise : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». De quoi vomir au seul mot politique. Cela engendrera immanquablement de la violence, beaucoup de violence et de règlements de comptes surtout avec la démission totale du gouvernement, car lui même composé et initié par les lobbies.

Au plus haut de l’État trône un nonagénaire, épaulé par un octogénaire islamiste de son état, tous les deux obsédés, plus que tout, par ce que deviendront leurs progénitures, une fois qu’ils ne sont plus de ce monde. Nidaa a donc non seulement vendu son âme en s’alliant avec l’Islam politique, mais il s’est auto-damné en se jetant aux mains de mafieux de tout acabit, en somme une double damnation.

C’est juste une allégorie, car Nidaa est mort le jour où son géniteur l’a rejeté, sous prétexte de constitution, or l’on sait ce que vaut cette constitution quand on sait que le seul pouvoir réel est à Carthage, comme toujours. On a changé de constitution mais pas de système de pouvoir. Nidaa n’est même plus un cadavre, car un cadavre est un corps entier. Il n’a plus de tête mais beaucoup de queux. En somme un cadavre pétrifié, disloqué, mais qui n’a même pas de squelette ou de colonne vertébrale, car c’est un mollusque.

Écoutez ceux qui parlent et agissent en son nom. Ils profèrent des discours insensés, qui n’intéressent plus personne, ni le million de femmes qui ont voté pour BCE, ni les destouriens, qui, sommés de choisir entre la peste et le choléra ont cru bien faire de choisir leurs bourreaux, les préférant aux tueurs de la troïka. Ni les hommes d’affaires qui continuent à se faire racketter, ni les milliers de jeunes chômeurs à qui on a menti perfidement, qui continuent à s’enfoncer dans la drogue et la violence.

Nidaa ressemble à ces invertébrés que la nature a crée sans cervelle, mais tout juste pour assurer le cycle de la vie en servant comme comestibles à d’autres créatures plus féroces, en l’occurrence l’hydre d’Ennahdha.

Nidaa est devenu un handicap à toute tentative de former une force politique capable de redresser la barre et combattre sur le terrain la propagation insidieuse de l’islam politique, dont le djihadisme n’est qu’une variante. Pire encore, dès qu’il y’a une tête qui émerge, un groupe qui se constitue, on tente de le phagocyter, de débaucher ses membres en utilisant les moyens les plus perfides. Créer le vide pour apparaître comme le seul rempart, le seul recours, le dernier espoir, quitte à entraîner le pays vers la catastrophe. Toutes les têtes qui dépassent doivent être décapitées. A force de casser toutes les formations, on a fini par créer le vide. Même la dernière créature de Nidaa, Y. Chahed devient un homme à abattre comme jadis H. Essid. Une machine à écraser les prétendants ou les suspectés, s’est emballée et elle écartera à n’importe quel prix, celui qui tente de lui tenir tête. Heureusement qu’on n’est plus à l’époque de la guillotine ou du « khazouq ». Le pire c’est que de plus en plus, on a recours à des méthodes indignes d’une classe politique qui prétend être héritière d’une « révolution ».

Ce n’est point le signe d’un dynamisme politique mais d’une dérive mafieuse. Ca annonce même la mort de la politique au sens noble et l’avènement d’une kléptocratie, sans foi ni loi. Cela mène directement au désastre annoncé. Mais l’autisme des actuels dirigeants est sans limite et sans précédent.

La Tunisie a connu le long de son histoire millénaire des dirigeants cruels, despotes, avides de pouvoir. Mais jamais la plèbe n’a autant contrôlé l’État. On vit une drôle d’époque. Tout est possible et ça tout le monde le sait.