On est terriblement tenté par ce jeu de mots, parfois malsain, car Essebsi signifie en arabe dialectal, cannabis, zatla, hachich, marijuana, etc…Si l’affaire n’était pas aussi grave! D’autre part, ni le statut du Président de la République, ni son côté libéral ne nous autorisent à une telle transgression. Toutefois, l’affaire semble très grave et tellement grave à tel point que le Président de la République ait décidé de réunir en urgence le Conseil National de Sécurité, une haute autorité de l’État, que généralement n’est convoquée, que lorsqu’il y’a un danger imminent qui menace la Nation Tunisienne. C’est donc une grande affaire d’État, qui aurait imposé au Président de la République de convoquer en urgence cette grande instance : Il s’agit de la « zatla-connection ». Mais le hic, c’est que la réunion ne traitera pas, comment il faut faire pour mettre aux arrêts les grands contrebandiers mafieux qui s’adonnent à cœur joie à intoxiquer notre jeunesse, toutes classes confondues, en lui livrant à domicile et devant les lycées, les précieux joints, et que la police connaît parfaitement.

Ce haut conseil de la sécurité ne traitera pas non plus de la connivence et les connections entre les réseaux mafieux qui inondent notre pays de drogues dures et moins dures, et les organisations terroristes dont celles qui ont tenté d’instaurer un Califat salafiste à Ben Guerdane. Il ne traitera pas non plus les connections entre les réseaux mafieux qui contrôlent le trafic d’armes et la Tunisia-connection qui a transformé notre pays en plaque tournante de la drogue. Le Conseil National de Sécurité, qui sera présidé par le Commandant en chef des forces armées qui n’est que le Président de la République lui même et qui est le seul habilité à lui fixer son ordre du jour, décidera plutôt, du comment faire en sorte que les milliers de jeunes arrêtés par la police, ne passent pas devant le juge d’instruction, qui au vu de la loi en vigueur, ne peut que les envoyer sine die en prison. Cela a été dit en clair par BCE lui même devant des millions de téléspectateurs médusés. Bref, il s’agit, selon le Président, non pas de détourner la loi sur les stupéfiants, mais du comment la rendre inutilisable.

Les intentions du Président de la République sont certes louables et dénotent d’un esprit libéral, qu’on ne peut que s’en féliciter, mais faut-il pour autant réunir ce haut conseil, regroupant tous les grands décideurs du pays, dont les chefs de l’Etat-major, pour régler un problème de basse police, où il aurait suffit de donner des consignes aux policiers de ne plus obliger par la force ces victimes de la drogue à faire le test de dépistage. Car l’on sait que ce dépistage, qui selon la loi est volontaire, est devenu par l’usage, un test imposé à tous ceux qui sont soupçonnés de consommer de la zatla ou autres drogues. Il y’a eu même des cas où le consommateur a pris ses doses hors de nos frontières pour se trouver en prison pour un délit qui n’a pas été commis sur le sol tunisien, par la magie du « tahlil », test de dépistage de la drogue.

A la police de trouver d’autres moyens, en dehors des méthodes musclées, pour prouver le délit comme on fait dans tous les pays où le cannabis est interdit. Il existe aussi d’autres moyens pour poursuivre les trafiquants, qui pour la plus part, sont connus des services de police quand ils ne sont pas eux mêmes de simples indics. Le Président de la République pourrait aussi, utiliser les pouvoirs qui lui sont attribués par la constitution, ainsi d’ailleurs que le Président du gouvernement, sans pour autant impliquer cette haute institution, qui est le Conseil Supérieur de Sécurité, dans une affaire qui relève de la basse police. A moins qu’il y a un arbre qui cache la forêt.

« Révolution » et Zatla, vont de pair !

Tout d’abord la consommation des drogues dites douces, n’est pas une nouveauté pour le peuple tunisien. Avant même le protectorat, la consommation du « takrouri », plante hallucinogène locale, était répandue, et notamment dans les hautes sphères du pouvoir beylical à tel point qu’un présupposé au Sebsi a systématiquement été nommé au près du Bey. Il s’agissait d’une personnalité qui avait la confiance absolue du souverain et du coup, avait de par ses fonctions, l’oreille de sa majesté. On l’appelait Caïd Essebsi. L’ancêtre de B.C.E, était un illustre représentant de cette caste intégrée à la cour beylicale, caste anoblie par le prince, et qui s’était vue confier de hautes charges de l’État. Le protectorat français encouragea la consommation du Takrouri, et l’on a vu fleurir des cafés dans Tunis et sa banlieue, dont la fameuse « quahwa al aliya » de Sidi Bousaid El Beji (d’où le prénom Béji de notre Président, que sa mère a voué au Saint), et où les adeptes du sebsi (la drogue) se réunissaient pour goûter aux plaisirs de cette plante. Le takrouri se vendait légalement dans les bureaux du Tabac, alors qu’il était interdit en France, pour ramollir la résistance à l’occupant. C’était l’opium du peuple au vrai sens du mot que le mouvement national avait combattu avec force. Un des premiers actes de Bourguiba fût d’interdire cette drogue et d’éditer par la suite une loi, qui punit jusqu’à 20 ans de prison le consommateur et le dealer, loi qui fût assouplie en 1992 sous Ben Ali abaissant la punition à un an pour le consommateur et cinq ans pour les trafiquants de la fameuse zatla. Mais à l’époque le nombre de consommateurs s’élevait à quelques centaines de jeunes personnes, appartenant pour la plupart aux hautes sphères de la société. Les enfants du peuple se shootaient alors, avec de la colle ou el « mkoukhra »…

Aujourd’hui, on estime à trois millions le nombre de personnes qui se sont adonnées au moins une fois à ce plaisir encore interdit. Cette progression vertigineuse, on la doit à la fameuse « révolution du jasmin » qu’on aurait mieux fait d’intituler « la révolution de la zatla ». En effet, avec la chute du pouvoir politique en 2011 et la destruction systématique de l’État, qui s’en est suivie, il y’a eu aussi libération de tous les bas instincts, contenus jusqu’à un certain niveau par la peur de la répression. Rappelons nous du fameux slogan : « Plus de peur dès aujourd’hui » que scandaient les manifestants, devant le M.I, slogan qui fût appliqué à la lettre par toute la population non pas au sens politique mais au sens stricte. L’État ne fait plus peur et donc la loi aussi. Une partie de la jeunesse surtout de la classe moyenne, s’est « libérée » en se donnant pleinement à la consommation de ce qui jadis était interdit : Drogues, pratiques sexuelles dépravées, alcool, débauche de tout genre, tandis qu’une autre partie s’est réfugiée dans la religion allant jusqu’au jihadisme violent, avec pour les uns et les autres les encouragements et les applaudissements de la nouvelle classe politique, qui, incapable de leurs trouver du travail et de la dignité, revendiqués lors des premiers soubresauts dans les zones défavorisée en 2010, les a entraînés dans les rêves fous de la recherche individuelle du bonheur. De ce fait, la « révolution du jasmin » s’est mutée en « révolution de la zatla » .

Zatla avec la bénédiction d’Ennahdha

Le mutisme total observé jusqu’à maintenant chez les nahdhaouis concernant la zatla n’est pas dû uniquement à leur méfiance politique de se prononcer sur un thème aussi populaire. Il est dû aussi à une vision stricte et littéraliste de la religion. En effet la drogue, zatla comprise, n’est pas interdite par la religion, car aucune sourate ne la mentionne, ni en bien ni en mal, contrairement au vin qui est mentionné à deux reprises d’une façon contradictoire. Plus que cela beaucoup de courants radicaux en Islam ont, non seulement toléré le hashish mais ils le consommaient avec beaucoup d’exaltation, comme la secte des hashashin (consommateurs de hashish) et qui inventa le terrorisme et les assassinats politiques, et dont les adeptes se droguaient à mort avant d’assassiner leurs victimes. Le mot français assassin vient de là. Les Talibans, autre secte wahhabite, financent leurs activités grâce à la culture de l’opium et le trafic de l’héroïne. Le Calife de l’Etat Islamique Baghdadi, était et est toujours un grand consommateur de drogues dures et ses kamikazes se shootent avec des drogues diverses avant de commettre leurs horribles exactions. Aucune fatwa jusqu’à maintenant, énoncée par une grande autorité religieuse n’a clairement considéré la consommation de drogue comme illicite. Ennahdha n’a donc aucun impératif religieux pour s’opposer à la dépénalisation de la zatla. Il n’est pas de son intérêt de se mettre sur le dos la frange libérale de la société, qui lui est déjà très hostile. Mais Ennahdha n’ira pas jusqu’à voter pour une forme de dépénalisation, car sa base électorale très conservatrice ne lui pardonnera pas. Or BCE ne pourra tenir sa promesse électorale de ne pas incriminer les consommateurs de drogues douces, qu’en forçant la main d’Ennahdha, non pas politiquement car il ne peut pas, mais en utilisant l’exécutif. D’où sa sortie médiatique et électoraliste, pour essayer de récupérer cette frange de la société. Ennahdha, tant qu’elle n’est pas directement impliquée laissera faire, ce qui est une forme de bénédiction, « ettawafik » oblige !

Reste que la grande question est : Pourquoi un tel branle bas de combat pour une affaire qui ne relève nullement de la sécurité nationale ? Un train cache souvent un autre !