Je m’abstiendrais dans cet article de juger sur le fond l’ IVD, que la loi dite de « la justice transitionnelle », ainsi que les errements et les scandales, qui ont jalonné la création et l’action de cette instance. J’attendrais pour cela la fin du processus entamé, ainsi que la mission de cette instance a-constitutionnelle. Je m’abstiens aussi de porter un jugement sur la personnalité de sa présidente, car il semble que cette instance a été crée sur mesure pour ce personnage, dont le rôle et la mission, restent encore une énigme et que seule l’avenir nous révélera. Je me limiterais au conséquences d’un show, qui se veut être un élément fondateur d’une nouvelle Tunisie, comme l’ont toujours affirmé les islamistes et une frange de l’extrême gauche, ainsi que la présidente de l’I.V.D elle même. Je me limiterais à commenter les effets dévastateurs du show en continue, sur des chaînes Radios et TV, sur le futur d’une Tunisie martyrisée par ses propres enfants, dont on vient d’ouvrir les plaies déjà trop infectées. L’objectif annoncé par les producteurs et réalisateurs de ce show : nettoyer et guérir les plais pour que le corps Tunisie retrouve sa santé et pour que le pays reparte de bon pied, pour affronter les énormes défis qui se posent au pays. Pourtant, tout pousse à croire que les plaies ouvertes, ne seront pas fermées de si tôt, et que le show organisé, participera à l’infection de la plaie, voire même à empêcher toute cicatrisation. Car, les plaies sont si profondes et jamais traitées, à tel point qu’on ne peut les ouvrir, si on n’a pas pris toutes les précautions et évité toutes les embûches et les risques qui peuvent les pourrir, sans prendre parler du risque d’aggraver la blessure déjà béante et accentuer son infection.

Un show macabre

On ne sait rien d’abord, sur les séances non publiques, que l’I V D affirme avoir organisées et qui seraient au nombre de dix milles. Mais, il est clair que les émissions TV, dont la principale animatrice est la présidente même de l’instance, qui, comme tout le monde le sait est juge et partie, ont été orientées pour accabler des générations d’hommes d’État, et non pas les bourreaux des victimes, qui restent inconnus du grand public, hormis les noms balancés. Parmi ces hommes d’État, certains sont morts, d’autres ont atteint un âge qui ne leurs permet pas de faire face aux déluges d’accusations graves, et certains encore vivants, ne peuvent affronter les cris de haine et les propos revanchards, surtout que le terrain est biaisé d’avance. S’il est certain que l’État tunisien a toujours pratiqué la torture à grande échelle, et rien ne prouve que cela s’est arrêté le 14 Janvier 2011, il est aussi certain que beaucoup de hauts responsables politiques savaient ce qui se passait dans les geôles du MI ou de certains postes de police, et ne voulaient pas ou ne pouvaient pas le dénoncer, ni en public ni en privé. Pas toujours par lâcheté, mais souvent par une vision de l’État, qui frise le sacré ! Un débat serein entre toutes les parties, victimes, bourreaux, responsables politiques, juristes, sociologues, politologues, psychiatres, historiens, aurait pu être organisé, loin des shows médiatiques, où se mêlent les cris horrifiés des torturé(e)s, l’amalgame politique, les accusations unilatérales et les appels déguisés, au meurtre, et aurait permis à ces hauts dignitaires de l’ancien régime, de témoigner en leur âme et conscience et de participer à tourner la page de ces périodes douloureuses. Cela a-t-il été fait dans les séances secrètes ? En dehors des affirmations des responsables même de l’I.V.D, rien n’indique que cela a été fait. Rien ne prouve aussi que ces séances secrètes ont respecté les règles propres à la justice transitionnelle. Ce qui est certain, c’est que le choix des cas exposés dans les shows ont étés minutieusement triés pour délivrer un message politique visant à diaboliser les Destouriens de toutes les générations sur une période allant de 1955 à 2011 et non pas à les amener à faire leur autocritique pour les errements et les erreurs commises lors de la longue route de la construction de l’État National. Car, quel est le parti ou la famille politique dans le monde, qui a perduré pendant bientôt un siècle et dont l’histoire n’a pas été entachée de sang et de larmes ? Faut-t-il rappeler que cela a été le point commun de tous les mouvements nationalistes et patriotiques, qui, dans leurs combats pour libérer leurs pays où pour construire leurs États, ont du, faire face à des mouvements putschistes, insurrectionnels, violents et terroristes et qu’ils n’avaient trouvé que la violence d’État, parfois poussée à l’extrême comme moyen pour se défendre ? Faut-t-il rappeler que les communistes dont se réclament encore nos gauchistes ont tué et torturé des millions d’hommes pour asseoir leurs pouvoirs ? Faut-t-Il rappeler que les islamistes dont les daechistes ne sont qu’une variante continuent jusqu’à nos jours de commettre les crimes les plus abjects, que l’humanité ait connu ? Il en va cependant, de l’intérêt même de la famille politique destourienne de faire son mea-culpa pour ne plus avoir à supporter le joug de ces aspects négatifs, tant son œuvre pour la construction d’un État National fort et souverain et pour une société moderne et évoluée est grande. Il aurait même fallu que cette famille lave son linge sale, avant même que ses détracteurs ne le fassent à sa place et à ses dépens en instrumentalisant cette loi de la justice transitionnelle. Mais il semblerait que le courage et la maturité politique manquent aux représentants déclarés de cette obédience, dont certains se sont jetés pourtant honteusement, dans les bras de ses adversaires dans le but de recevoir quelques miettes de ce qui reste du pouvoir, après avoir tronqué leurs épées contre des faucilles. Il y en a même qui sont allé jusqu’à applaudir ce show macabre, se pavanant devant les caméras, avec leurs propres ennemis d’hier, dans un spectacle qui a recouvert de honte tout un pan de la société politique. Heureusement, que l’État, à travers ses trois ultimes représentants, n’est pas tombé dans ce piège et donc fût préservé de participer à ce simulacre de procès, qui pue l’inquisition et l’esprit revanchard ! Un show macabre que les vautours des médias, ont exploité pour se remplir encore une fois les poches ou pour retrouver une virginité, hélas impossible à refaire !

Une Catharsis ou une transe funèbre ?

Les cris et les larmes des victimes de la torture ou de leurs parents, sont une manifestation tout à fait humaine et l’on peut que compatir avec eux quelques soient leurs appartenances ou leurs délits, car rien ne justifie le sadisme des tortionnaires, ou les crimes commis de sang froid. Mais pourquoi exposer ces malheureux au voyeurisme de la plèbe ? Beaucoup parmi les torturés et parmi ceux qui ont subi les violences et les exactions, ont choisi la dignité de la pudeur et ont refusé de s’exhiber en public et c’est en leur honneur. Car on peut témoigner autrement, non seulement pour ne pas verser dans la manipulation politique, mais pour que cette catharsis, qui se manifeste spontanément dans les deuils, se fasse dans une ambiance et dans un environnement qui dégagent un air solennel et qui permet à la dignité de la personne d’être recouverte et à son équilibre mental d’être préservé !

Ce qui s’est déroulé sous les yeux médusés de centaines de milliers de téléspectateurs, ressemble plus à une transe funèbre collective (nadba jamaia), qu’à une séance de catharsis, qui aurait permis d’extirper la haine des cœurs des victimes et poussé leurs bourreaux à demander pardon, quand cela est justifié ! Ces shows de mauvais goût ont au contraire, permis de raviver la haine, si l’on croit la déferlante de mots et d’expressions de vengeances, sur les réseaux sociaux et dans la rue. Cela ressemble à une transe post-mortem des tribus primitives, qui après avoir enterré leurs morts après une bataille sanglante se préparent à partir en guerre pour exterminer leurs adversaires. C’est toute la différence entre une Catharsis d’une société civilisée et la transe funèbre d’une société primitive. Il est certain que notre civilisation, vieille de quelques milliers d’années, fait partie de la première catégorie, alors qu’une partie de ses élites tente de la ramener quelques siècles en arrière au moins. Il ne serait donc pas étonnant, que les effets morbides de ces shows se fassent sentir dans l’avenir, à travers des actes spectaculaires, peut être mêmes sanglants, comme lors d’attentats terroristes, où l’on a vu même des manifestations de soutien et de légitimation qui expriment chaque fois un esprit de vengeance sanguinaire. C’est ce genre de show et la diabolisation à l’extrême de l’ancien régime, opérée par ces mêmes médias pendant quatre ans, qui expliquent la survivance de ces sentiments primitifs et sanglants. Il n’est même pas exclu que face à cette violence, la partie incriminée par ces shows, certainement sous une forme individuelle, soit tentée de répondre à la violence par la violence, comme l’attestent encore les slogans et discours tenus sur les réseaux sociaux. On est donc loin d’une Catharsis salvatrice et on s’approche plus vers le retour à une confrontation violente. Rappelons nous que beaucoup parmi les dignitaires des anciens régimes au Yemen, en Libye ou en Irak ont carrément rejoint Daech , non pas par conviction religieuse ou politique mais pour détruire ceux qu’ils accusent d’avoir exercé des actes revanchards, sur eux et sur ,leurs familles. Certes la Tunisie a été jusqu’alors immunisée de ce phénomène parce que l’État est toujours là, et que la confrontation est encore politique et juridique, mais des lignes rouges ont étés franchies lors de ces shows. Mais il est toujours possible d’empêcher cela. Il faut cesser d’exhiber les malheurs et souffrances des autres à des fins strictement politique. Il faut organiser ça autrement en respectant le deuil et la dignité des victimes, ainsi que la dignité et l’intégrité physique du supposé agresseur, loin des caméras et des voyeurs.

C’est en fin de compte à l’État de faire son mea-culpa et de se débarrasser de ce lourd fardeau qui empoisonne la vie politique. Sans cela, on ne peut pas reconstruire l’État ! Et l’ I V D n’est pas l’Etat !

C’est aussi aux historiens, sociologues, psychologues et autres intellectuels de se pencher sur cette question pour purger la plaie de la pue qui continue à l’infecter, sans l’amputer de l’organe, comme on l’a fait avec le fameux services de la Sûreté de l’État dans la foulé des événements du 14 Janvier 2011. Cela doit se faire dans la durée, sans précipitation, tout en ayant comme objectif l’intérêt supérieur de la Nation, car on est loin d’être la Nation la plus impliquée dans ce bourbier. D’autres États plus démocratiques et plus civilisés ont commis des crimes horribles s’élevant parfois au rang de crime contre l’humanité. La Tunisie Dieu merci, pourrait se débarrasser de ce legs plus rapidement que l’on croit. A condition d’éloigner les pyromanes et les revanchards !