Deux catégories de Destouriens adoptent le principe de la constitution d’un Parti destourien. Précisons le sens des mots d’abord ! Le Parti des Destouriens serait le parti qui rassemble tous les « courants », personnes et sensibilités d’origine destourienne, et qui serait de surcroît ouvert à toutes les personnes non destouriennes qui sont proches idéologiquement et politiquement de la pensée destourienne. Il s’agit donc d’un Parti destourien, mais, « ouvert » !…

La première catégorie des défenseurs de ce point de vue est composée de personnes « réalistes » qui, malgré la nostalgie qui les anime ; acceptent la dure réalité politique nouvelle (de l’après Janvier 2011) et qui rétrécit le champ politique que pourrait occuper ou prétendre à occuper le courant destourien dans la scène politique tunisienne à cause de la profondeur des mutations qu’elle a connu depuis cinq ans.

Et pour ne pas être dans une logique sectaire et groupusculaire, les  destouriens « réalistes » appellent à ouvrir leur projet à la participation individuelle des non destouriens, sans évoquer les épineuses questions du bilan critique, de la synthèse politique et du projet politique national et collectif : La méthode serait une sorte de lifting, ou d’un maquillage d’une option cacique qui ne rompt pas quant au fond avec la logique de la construction d’un parti destourien pur et spécifique.

Le résultat serait un Parti Destourien auquel appartiendrait des cadres et militants qui ne seraient pas, à l’origine des destouriens mais qui accepteraient la direction idéologique et politique de ces derniers. Il va sans dire, qu’après Janvier 2011, ce type de projet apparaît comme chimérique.

La deuxième catégorie de défenseurs de cette option est plus complexe à saisir parce que son approche n’est pas politique mais politicienne. Il s’agit, quant au fond, d’un mécanisme d’assemblage de toutes les formations destouriennes tel la Haraka destouria et des forces de la même origine qui (tel Nidaa) ont intégré des partis non destouriens ou proto destouriens (tel al Moubadara). Ces partis, faibles originairement, ou faisant face à des crises et des dissidences, cherchent à dépasser leurs faiblesses structurelles par le truchement de l’unité des destouriens avec l’appui d’autres forces ou composantes politiques. Cette approche est quant à son objectif ultérieur et non avoué à ce stade à établir une alliance de pouvoir qui pourrait inclure l’islamisme politique d’Ennahdha.

Laissons de côté pour le moment, ce dernier aspect de la question (alliance avec Ennahdha) ; Cette approche ne présente pas la question en termes de projet politique pour le pays, mais se limite à des aspects conjoncturels et tactiques (dépasser une crise politique ; augmenter la taille politique et l’audience de certaines formations). Cette approche ne résout pas les problèmes de la légitimation des initiateurs de cette perspective et de celle des directions des petits partis existants, (Aucun groupe de chefs, voire même aucun chef de ces petits partis ne reconnaît le leadership des autres ..!!) et leurs projets restent vagues et silencieux sur les grandes questions et défis qu’affronte le pays ; négligeant en fait que l’unification des destouriens n’est pas perçue par l’opinion publique comme une cause nationale, d’autant plus qu’aucun bilan critique des expériences passées ( d’avant et après Janvier 2011) n’ a été opéré.

L’absence d’un bilan critique est un barrage dressé face à toutes les forces politiques et sociales qui seraient tentées de participer à l’œuvre d’unification des destouriens ou d’accompagner ces efforts.

Le Parti des Destouriens (unifiés) même ouvert aux autres forces politiques est un projet qui n’intéresserait que les destouriens, donc qu’il soit ouvert ou non, cela ne change rien. Ainsi, l’hypothèse de la constitution d’un Parti des Destouriens ne peut se concrétiser que dans une perspective d’alliance plus large. Par conséquent, l’analyse de la portée et des objectifs de cette alliance s’avère être l’élément le plus important de cette approche. Or cet aspect reste ambiguë et obscur ; mais rien n’est plus obtus et boiteux que de lier une initiative stratégique telle la reconstitution ou la construction d’un parti politique de surcroît un parti d’origine historique glorieuse) juste pour les besoins d’une nécessite tactique (établir une alliance pour le pouvoir…) : Cette logique n’a rien d’un projet politique national qui devrait être patriotique, démocratique, progressiste et moderniste, mais aussi qui doit être un projet national et rassembleur . Il y a une différence de nature entre la politique et le jeu politicien.

Les destouriens qui ont observé le jeu malicieux dont ils ont fait l’objet au sein du Nidaa, ont été conduits à en tirer de bonnes et de mauvaises conclusions. Ils ont décidé de ne plus êtres la « chair à canon », d’êtres « utilisés » ou manipulés, ou d’êtres une « super-machine » électorale (makina) alors que la « vitrine » du Parti est occupée par d’autres forces politiques. Ils ont aussi décidé de devenir « une vitrine » à leur tour utilisant les autres comme « makina ». Ce sont là, parce qu’elles sont des conclusions sectaires, de mauvaises conclusions !! Et cet état d’esprit n’ouvrira pas des perspectives pour l’avenir , pour des raisons de bon sens politique : Aujourd’hui, la force des Destouriens est en état de débris dispersés s dans plusieurs partis politiques ou en attente d’un projet sérieux et efficace, et s’ils arrivent à renaître, dans un avenir proche , les destouriens ne peuvent êtres comme tous les représentants des courants politiques (et idéologiques) qu’une « vitrine » et une « makina » à la fois et ce à côté et avec d’autres forces.

 L’hypothèse d’un parti avec les Destouriens

Cette hypothèse procède d’une lecture réaliste du processus de recomposition du paysage politique tunisien d’après Janvier 2011. Il s’agit de faire renaître le projet national démocratique progressiste et moderniste dans de nouvelles conditions du pays, en s’appuyant, sur les acquis de l’État National (1956-2011) et à les renforcer par de nouveaux acquis démocratiques de l’après 2011, et en relevant les défis et dangers nés durant ces cinq dernières années.

Les Destouriens, héritiers du mouvement réformiste tunisien (né depuis le XIXème siècle) et du mouvement national tunisien (1956-2010) et de l’expérience de l’édification de l’État National tunisien (1956-2011) ne peuvent en aucun cas êtres exclus de l’effort patriotique du redressement national tunisien. Mais ils ne peuvent pas prétendre réaliser cette tâche à eux seuls ! Ou en dehors d’une symbiose/alliance/partenariat/fusion/ synthèse, avec d’autres forces politiques et sociales (d’avant et d’après Janvier 2011). Cette condition se fait sur la base d’un bilan critique des réalisations des acquis et des échecs de l’expérience de l’édification nationale et d’un bilan critique de la critique elle même opérée dans le passé et le présent de cette expérience par les différents courants politiques patriotiques, progressistes et modernistes concernés par l’élaboration d’un nouveau projet national.

Ce double effort critique permet de baliser les fondements et les thèmes de l’élaboration d’un nouveau projet national, rassembleur des forces démocratiques, progressistes et modernistes qui aurait pour base, les acquis de l’État National et pour objectif, de relever les nouveaux défis que connaît le pays, en s’inspirant des valeurs et principes qui ont gouverné l’édification nationale et en les enrichissant par de nouvelles perspectives et aspirations révélées au pays depuis 2011. Cette démarche de synthèse se traduit au niveau politique et organisationnel par la constitution d’un mouvement politique, ouvert, large et rassembleur avec les Destouriens, dans lequel cohabiteraient sur la base d’une fusion dynamique et consciente des destouriens patriotes, des démocrates, des progressistes modernistes de toutes les tendances politiques et idéologiques qui pourraient constituer le vecteur d’une alternative réaliste et prometteuse à l’aventurisme puéril du radicalisme idéologique de l’extrême gauche (Jabha Chaabiya) et au danger de la destruction du modèle de société et du mode de vie des tunisiens et des acquis de l’État National par le projet de l’Islam Politique (Ennahdha).

Cet espace politique et sociétal large et majoritaire entre les deux pôles extrémistes menaçants et destructeurs des acquis (de tout genre) que sont le radicalisme gauchiste et l’intégrisme islamiste est à prendre, à conquérir et à récupérer par une force modérée mais combative, pragmatique mais démocratique et progressiste, non articulée sur des agendas extérieurs mais moderniste, ambitieuse, patriotique, réaliste, et enfin compétente …

Cet espace est aujourd’hui constitué de débris de partis, associations, indépendants, organisations et personnalités de divers courants politiques et idéologiques qui sont mobilisés et intéressés par un combat pour la stabilisation et la réforme de la société (à tous ses niveaux) et au renforcement et la réforme de l’État.

Aucune de ces forces et acteurs ne peut prétendre à réaliser toute seule les tâches inaccomplies. Plusieurs d’entre elles ont échoué ou ont été incapables de se développer à cause du sectarisme ambiant ou des apriorismes aveuglants ou enfin à cause de l’infantilisme politique.

La tâche centrale, aujourd’hui des forces patriotiques et progressistes (y compris les Destouriens…) est d’élaborer un projet, un plan et une méthode qui visent à rassembler, convaincre, et réaliser une feuille de route de l’édification d’une force politique qui se dote d’un projet politique de Salut National qui redresse le pays. Le premier élément de ce plan est la constitution d’un parti qui rassemble dans la synthèse la majorité des forces politico-sociales y compris les Destouriens, qui seraient intéressées par le dessin national évoqué.

L’hypothèse de la constitution d’un parti exclusivement destourien exclue la démarche souhaitée pour le Salut National (telle que nous l’avons exposée) ; mène à la même impasse. Seule la troisième voie est passante et pourrait d’une part traduire l’esprit bourguibien (et destourien d’une manière générale) centré sur l’idée de servir le pays, et d’autre part permettre de rassembler les moyens et les forces capables de relever les défis et d’élaborer un projet national nouveau basé sur les acquis républicains et progressistes et ouvert aux nouvelles aspirations et réalités du pays.

Certes, le patriotisme n’est le monopole de personne et d’aucune force politique et sociale, mais les courants héritiers de combats libérateurs et de réalisations sociétales et nationales majeurs -tels les Destouriens- sont moralement obligés d’être à l’avant garde du combat pour l’intérêt national dans les conditions politiques (de l’après Janvier 2011). Pour ce faire, il faut accepter, réagir, et discuter la critique, les propositions, les visions de l’autre (patriote et progressiste). Cet échange est à la base de l’unité plurielle qui doit être la physionomie du nouveau patriotisme et donc de l’esprit bourguibien.

Le renouveau du « Destourisme » passe, inévitablement par cette voie qui mènera à la Tunisie nouvelle. Le destourisme ne vivra que dans des formes et contenus nouveaux, inattendus, voire dans sa dissolution dans un nouveau corpus du nationalisme tunisien. C’est la loi de l’Histoire.