La question de la mutation d’Ennahdha, d’un parti politique religieux à un parti ordinaire, taraude plus d’un esprit libre et constitue le principal centre d’intérêt des think Tanks spécialisés dans l’Islam politique, notamment américains. Car comme la Tunisie, déjà considérée par les stratèges américains et européens comme un laboratoire où on essaye de tester la compatibilité de « l’islam avec la Démocratie », Ennahdha, est devenue un laboratoire où on essaye de transformer un parti religieux, membre d’une internationale islamiste, nommée « Frères Musulmans », en parti politique, conservateur, de droite, à l’instar des partis européens comme la Démocratie Chrétienne en Italie ou d’autres qui ont des présupposés religieux. Nonobstant les incertitudes qui pèsent sur de tels paris, les informations filtrées à escient par la direction d’ Ennahdha, sur une probable refonte idéologique totale de ce mouvement, refonte qui renierait les principes fondateurs, sur lesquelles fût construit le mouvement islamiste tunisien, prouvent, en attendant le congrès, qu’on est plus en face d’une grande opération de communication qui vise à changer l’image de ce parti, chez les élites modernistes tunisiennes et arabes, ainsi, que chez les décideurs à l’échelle internationale, qu’ en face d’une véritable remise en cause des fondements théocratiques qui ont fait que ce parti soit profondément un parti religieux, à l’instar de Hizb al tahrir et Ansar al Shariaa, qui eux, ont choisi d’avancer à visage découvert.

Peut on renier sa foi ? 

Tous les mouvements islamistes du 20ème siècle, ont pris naissance dans le monde musulman, après l’abolition du Califat en 1924 par Mustafa Kemal Atatürk. Istanbul étant jusqu’à lors, la capitale du Califat musulman, qui, même s’il n’avait qu’un pouvoir symbolique, remplissait cependant toutes les conditions de légitimité imposées par la shariaa. Les frères musulmans, dont Ennahdha n’était et n’est jusqu’à aujourd’hui qu’une filiale, avaient et ont toujours pour objectif religieux et politique, le rétablissement du Califat, car c’est l’ultime aspiration de tout musulman, selon eux, d’être conforme à la charia comme le stipule le dicton attribué au prophète de l’Islam : « Celui qui décède sans avoir fait allégeance à un Calife, meurt comme à l’époque du paganisme » (mata mawtatan jahiliya). Sur cette base, tout adhérent à Ennahdha, doit faire son allégeance (bay3a) à son fondateur Rached Ghannouchi. L’objectif politico-religieux du mouvement est de rétablir le Califat et d’appliquer la loi de Dieu sur terre (ahkem allah). Du point de vue du texte sacré, le Coran, et de la tradition musulmane pendant 13 siècles, cette revendication est légitime, conforme à la charia, telle que lue et relue par les hanbalites, les adeptes d’Ibn Taymiyya, de Abu Alaa al Mawdudi, de Hasan el Benna, de Saïd Kotb et de … Rached Ghannouchi, qui malgré toutes les vicissitudes et les aléas de la politique n’a jamais renié sa foi et c’est à son honneur. Sauf que ne pas renier sa foi, n’est pas une raison pour ne pas user de tactiques politiques et de manœuvres politiciennes pour tromper l’adversaire car la guerre est une ruse et Rached Ghannouchi a toujours été en guerre, pour atteindre non seulement son objectif politique, mais surtout honorer sa foi religieuse. Un militant islamiste ne renie pas et ne change pas un article de foi, même au péril de sa propre vie, que dire quand il ne s’agit que de pressions exercées par d’insignifiantes élites laïques, voire athées et quand les maîtres du monde ne demandent pas autant. Mais ce mêmes maîtres exigent de partager le pouvoir avec ces satanés modernistes et de mettre en veilleuse l’application de la charia, ce qui sera fait, en mettant en avant lors du prochain congrès, sous l’appellation, oh combien révélatrice, « séparer le politique du prosélytisme », autrement dit, laisser les prosélytes développer leur action (da3wa) et leur prêches sans gêner les politiques ( R.G et ses apôtres) qui se chargeront de récolter les dividendes politiques des prêches religieuses.

Pourquoi Ennahdha ne compte pas des juifs et des chrétiens ?

L’argument avancé et propagé à coup de propagande, «  Nous sommes ( Ennahdha ), dans le même cas de figure que la démocratie Chrétienne en Italie », en oubliant au passage que l’ Église Catholique a un Pape et qu’elle est fondée sur le principe de la séparation de l’Église et de l’État selon le principe, « Ce qui est à Jésus est à Jésus et ce qui est à César est à César ! », ce qui ne l’a jamais empêchée d’ailleurs de se mêler de politique, de diriger l’inquisition au moyen âge et de s’engager dans la lutte contre le communisme au 20ème siècle, cet argument ne tient pas debout.

Car, dans les partis européens, aux présupposés religieux, on trouve des libres penseurs, des athées, des juifs, des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes, etc…. Ce qui les unis, ce sont les idées conservatrices, d’ordre profane, comme le Nationalisme, l’anti- communisme, le libéralisme sauvage, et non un dogme ou une doctrine religieuse. Cet argument utilisé souvent par les propagandistes d’Ennahdha pour amadouer les occidentaux, souvent ignorants de la réalité des sociétés arabo-musulmanes ne tient pas debout devant les données concrètes qui prouvent qu’Ennahdha est encore un parti politique religieux. N’importe quel membre de cette organisation, est tenu de pratiquer scrupuleusement tous les rites de l’Islam sunnite, sous peine de se trouver exclu de la jamaa ( Collectif) islamiya, non forcément par une décision organisationnelle, mais par une sorte d’excommunication, selon le principe de la walaya et la baraa. Ce n’est d’ailleurs pas propre aux « Frères musulmans », mais à toutes les communautés religieuses, exactement comme dans les Ordres chrétiens.

Les vraies questions qu’il faut poser à Ennahdha

Pourquoi Ennahdha, n’a jamais recruté dans les communautés juives ou chrétiennes, contrairement au parti destourien ou au parti communiste tunisien qui comptaient des membres et des dirigeants juifs, avant et après l’Indépendance ? Tout simplement, parce que la pratique scrupuleuse de la charia est la base de l’engagement et de l’adhésion à la jamaa et c’est un article de foi et non une position politique. Pire encore, la grande majorité de ses membres et adhérents sont d’obédience hanbalite donc salafiste, même si la propagande officielle d’Ennahdha clame l’appartenance au Malékisme, la doctrine juridique historique de la majorité des tunisiens. Leurs références sont Ibn Taymiyya, al Mawdudi, Saïd Kotb et surtout l’Imam Ahmed Ibn Hanbal et enfin la version tardive et caricaturales du Hanbalisme, le wahhabisme. Jusqu’à une date récente la littérature officielle d’Ennahdha ne reconnaissait point les grandes références religieuses tunisiennes comme Tahar Ben Achour et autres grands réformateurs religieux tunisiens comme le shayh Taher El Haddad, auteur d’un ouvrage de référence « Le statut de la femme dans la charia et dans la société ». Car Taher El Haddad, est avant tout un shaykh de la grande Université de la Zitouna, doublé d’un réformateur et d’un grand patriote. S’il est vraie, que pour des raisons politiques évidentes, Ennahdha tente de présenter l’image d’un parti politique a-religieux et multiplie les déclarations dans ce sens, il n’en est pas moins vraie, que l’écrasante majorité de ses adhérents adoptent le rite hanbalite et salafiste, l’organisation elle même étant été fondée sur cette base et qu’ils refusent catégoriquement de séparer l’Islam et la politique sachant qu’ils adoptent toujours le même slogan, « l’Islam est la solution », et toutes les élections post 14 Janvier 2011 l’ont prouvé. C’est donc à l’aune des pratiques concrètes et sur le terrain qu’il faut juger Ennahdha et non en vertu de ses élucubrations politiques quotidiennes dont le seul but est d’anesthésier ses adversaires. Qui pourra croire sérieusement qu’Ennahdha est pour le respect des droits des homosexuels, alors que la jurisprudence musulmane et non seulement hanbalite, ainsi que la loi positive dans tous les pays musulmans ne les reconnaît pas ? Qui pourrait croire qu’Ennahdha pourrait émettre une fatwa ordonnant la parité homme-femme dans l’héritage. Seuls des esprits crédules ou des opportunistes qui cherchent à s’accorder la bénédiction des islamistes peuvent l’affirmer ! Certains se sont même transformés en chantres de la défense de la compatibilité d’Ennahdha avec la modernité la plus rigoureuse.

Un machiavélisme à toute épreuve

Qu’ Ennahdha use de subterfuges politiques, c’est son droit le plus absolu, mais que ce parti tente de nous faire avaler la couleuvre qu’il est en train de faire sa mutation idéologique, cela frise le machiavélisme et pue la manipulation de plein nez. Nous pensons d’ailleurs qu’ Ennahdha a le droit de rester un parti religieux même si la loi sur les partis l’interdit. Il faut donc adapter la loi. Pourtant ce parti a reçu son visa selon cette même loi ! Hypocrisie quand tu nous tient ! D ‘autre part, ce qui est demandé, c’est de séparer État et Religion, non séparer un parti religieux de sa base idéologique, car c’est lui demander de se faire Hara-Kiri, ce qu’Ennahdha a compris et ne fera jamais car ça serait un suicide pur et simple. Mais ce parti tenterait tout pour faire croire qu’il l’a fait. Il y ‘en aura qui seront là, pour lui délivrer l’attestation de « fréquentabilité » politique, et de conversion non à l’Islam mais à la laïcité, en usant de faux témoignage, ce qui est banni par la loi et la religion musulmane. Rappelons nous de la fameuse charte de 2005, où des extrémistes de gauche ont juré leurs Dieux qu’Ennahdha a changé, ces mêmes extrémistes, qui maintenant jurent du contraire parce que la Parti Ennahdha a préféré s’allier avec leurs anciens ennemis communs les Destouriens et elle a bien fait du point de vue de ses intérêts politiques. Après tout qui peut mettre en doute que les Destouriens sont de bons musulmans, même plus bons que les Nahdhaouis ?

Le prochain congrès d’Ennahdha ne serait donc qu’une grande opération de Com et de charme pour faire avaler la pilule au naïfs et à ceux qui cherchent un alibi pour s’accoquiner avec ce parti. Cela ne changera rien à la nature religieuse de ce parti. Tout au plus, les islamistes changeront leur façade. C’est vrai elle sera moins hideuse !