« Tomber, ne fut que monter vers le fond »

José Angel Valente

 

Il est évident que la caractéristique fondamentale de la situation politique tunisienne actuelle est la profondeur de la crise qui se manifeste par deux éléments majeurs : La défaillance de l’État pour cause d’absence du projet national de reformes et de redressement d’une part, et la dynamique trébuchante de recomposition du paysage politique et associatif sur la voie d’une élaboration d’un projet de Salut National à la suite de la déconfiture générale que connaît le pays depuis cinq ans.

C’est dans ces conditions que la force politique et sociale que représente le courant destourien se remet en branle après une période d’absence organisée/imposée/choisie.

Diabolisés immédiatement après Janvier 2011, les Destouriens sont actuellement courtisés, après un passage par diverses expériences de manipulations hostiles (par des formations politiques traditionnellement opposées au RCD) ou malsaines (par des Leaderships destouriens inefficaces ou ossifiés) qui ont fait d’eux une force absente, molle, et diffuse alors qu’elles constituent le principal élément du paysage.

La chute en enfer, de notre économie, la déliquescence de l’action de l’État, les défis sécuritaires et les tensions sociales ont fait renaître dans l’opinion publique une sorte de prise de conscience que la décapitation des compétences nationales (principalement destouriennes….) organisée après Janvier 2011 par l’alliance Rouge-Noire-Brune (Extrême gauche-islamistes- et populistes de tout acabit… que représentait la Jabha Chaabia, Ennahdha et ses jumeaux opportunistes, type Ettakattul, Tahalef, Likaaetc…) constitue une atteinte grave contre l’État et le peuple.

Cela ne veut pas dire que le peuple réclame le retour de l’ordre politique antérieur à celui du 14 Janvier 2011, mais il est de plus en plus favorable à un réajustement qualitatif du paysage politique et de l’action étatique sur la base du patriotisme et de la compétence. D’où l’intérêt renaissant pour les Destouriens…

Écartons, dès maintenant deux mythologies dangereuses et qui constituent la forêt qui cache l’arbre qu’on souhaite voire selon la formule de J.J. Rousseau ! En effet, d’une part les Destouriens et RCDistes sont totalement synonymes (n’en déplaise aux petits esprits destouriens et autres….). D’autre part les Destouriens ne constituent pas, à eux seuls, la force du Salut National dans le pays.

Ainsi, la résurgence possible des Destouriens, ne peut se faire et voir le jour qu’à la condition d’un effort d’analyse critique de la réalité nationale actuelle, et d’un effort d’analyse critique de l’expérience d’avant et d’après 2011.

Face à ce double défi, trois hypothèses d’évolution s’offrent au mouvement des Destouriens : Examinons les brièvement !!

Le Parti Destourien

Il s’agit d’un choix réactif, exclusif qui s’attache à la réalisation d’un rassemblement et d’une unification de tous les destouriens dans un parti spécifique et autonome. Plusieurs tentatives et expériences ont étés réalisées. Certaines ont défendu l’héritage de l’État national de 1956 à 2011, d’autres, pour des raisons absurdes et politiciennes se sont portées défenseurs de la seule période 1956-1987… Le bilan général des ces expériences partisanes s’avère de faible bilan, voir négatif !

Ce bilan reste à analyser par les Destouriens eux mêmes, mais nous pouvons avancer trois remarques fondamentales qui expliqueraient cet échec :

a- La première remarque, concerne la non prise en compte de la profondeur du changement politique de Janvier 2011. Il a été question de la chute du régime qui a crée une toute nouvelle réalité, et qui impose une refonte totale des rapports des forces sociales et politiques dans le pays (institutions, opinion publique, environnement international et ses imbrications dans le pays….)

Les Destouriens n’ont pas seulement perdu le pouvoir, mais ils ont étés écartés du cœur de la société, des institutions et du corps de l’État et peut être même (pour un moment) du cœur d’un large secteur du peuple tunisien. Ce fait politique, est un fait majeur ! Qu’il soit légitime ou pas, raisonné ou pas, judicieux ou pas, raisonnables et patriotique ou pas ! Cela importe peu, c’est un fait politique majeur !

L’ivresse insurrectionnelle a balayé les Destouriens qui ont fauté par l’absence de résistance, et par l’incapacité d’adaptation à la situation nouvellement réalisée quelque soit l’origine (interne ou externe!!).

L’évolution du pays après Janvier 2011, a bouleversé la donne. Elle a fait émerger de nouvelles forces, de nouvelles idées, de nouvelles conduites et mentalités et de nouvelles aspirations.

Cette effervescence politique, idéologique et sociale, a bouleversé l’environnement et la structure mentale (qui s’y rattache) de la position et du Leadership destourien sur la société et l’État tunisiens.

Ainsi, tout effort d’offre politique destourienne après 2011, ne peut procéder que par une double démarche, humble et efficace, d’une élaboration d’un bilan critique de leur héritage, et d’une conception réaliste d’un nouveau projet national et pour éviter la dérive de paraître ou d’être une simple force du passé, ou d’un courant passéiste tourné vers un âge d’or (attaqué et contesté) par des forces hostiles et capitulardes par ailleurs.. !!

Ainsi la tâche d’unifier les Destouriens après Janvier 2011, s’est avérée (et s’avère encore) comme une nage à contre courant, puisqu’elle ne constitue plus une demande politique collective (nationale). L’accélération de l’histoire tunisienne a imposé de nouvelles tâches et priorités, et l’héritage du passé ne constitue plus une référence exclusive déterminante pour les choix d’avenir. A l’avenir, on ne peut répondre par la simple identité du passé, qu’elle soit religieuse ou culturelle ou politique.

Par ailleurs, et sans verser dans « le complotisme », il faut remarquer que, tout l’événement du 14 Janvier 2011, la chasse organisée contre le RCD, ne sont pas des événements saints, purs, endogènes et spontanés ! Mais cela, l’histoire et l’historien s’en chargeront, clarifieront la chose et écarterons la forêt (dense) qui cache l’arbre … !!

Ainsi, il est à révéler qu’une injustice historique a été commise à l’encontre de l’écrasante majorité des Destouriens, par la diabolisation mensongère, la chasse sélective, les procès iniques, les licenciements abusifs, l’acharnement vindicatif, et le harcèlement hypocrite (parfois) manipulateur (souvent!) qui a favorisé les opportunismes et les compromissions de tout genre… !! Mais le résultat global fût l’injustice, la chasse à l’homme à la compétence, à l’honnêteté, et au patriotisme. La dissolution du RCD a porté atteinte à la capacité de la société et de l’État tunisiens à résister aux défis destructeurs et islamistes sous toutes leurs couleurs..!! et aux convoitises extérieures !!

Tout ce chambardement de la réalité tunisienne n’a pas milité en faveur des Destouriens, qui portent une certaine responsabilité politique quant à la dégradation de la situation du pays jusqu’au Décembre 2010, et a instauré un conteste politique qui dépasse de loin le seul intérêt partisan des Destouriens, parce qu’il a mis en avant des intérêts nationaux. L’avenir des Destouriens n’est plus la priorité du pays, mais l’intérêt du pays est et doit être (et doit être) l’intérêt des Destouriens…

Ce cadre historique a produit les facteurs de l’échec des tentatives d’émergence effective (rapide ou pas) d’un parti destourien, après le 14 Janvier 2011.

b- La question de légitimité du leadership destourien

La direction du RCD (en Janvier 2011) n’a pas été à la hauteur de la tâche historique de l’adaptation à la situation créée par l’événement. La dissolution du RCD a aggravé le problème du leadership du mouvement destourien. Aucun chef autoproclamé ou désigné n’a pu et ne peut prétendre à la légitimité de représenter ou de diriger les destouriens. L’autocratie d’avant Janvier 2011, l’explique partiellement, mais la multiplication des générations, des réseaux politico-financiers ou politico-administratifs et régionaux, la multiplicité des coteries des chefs locaux, les clans, les tendances à plusieurs niveaux ont fait que l’unanimité, ou simplement l’unité ne pouvait se réaliser autour d’un leadership national (ou pas) après 2011.

Même si on écarte les divers opportunismes et défaitismes observés à l’époque, le sentiment qui a dominé les destouriens immédiatement après Janvier 2011 est celui de la nécessité d’un bilan critique de l’expérience destourienne (1956-2011) avant tout autre initiative, mais ce sentiment/idée, a ouvert la voie à la nécessité du bilan des leaders, des personnes, des générations (dirigeantes) elles mêmes. L’élément fondamental de cette approche a été basé sur le fait que les bouleversements de Janvier 2011, a remis les compteurs à zéro et que les réalités, les hiérarchies et les positions d’avant cette date fatidique ne sont plus de rigueur.

Cet éclatement a été aggravé par la diabolisation orchestrée, le défaitisme de certains, le lynchage judiciaire, politique et juridictionnel, le harcèlement administratif sélectif, les règlements de comptes personnels et politiciens, le sauve-qui-peut ambiant. La réaction dominante des Destouriens au Tsunami du 14/1/2011, fût politicienne et non politique, et ainsi nulle initiative de rassemblement ne fût suivie, soutenue et entendue comme telle. Nulle initiative unificatrice des Destouriens (et il y en a eu plusieurs ..!!) ne fût capable de réussir dans sa tâche dans les conditions qui sont évoquées, d’ailleurs, le plan même de « tourisme partisan ou politique » qu’ont pratiqué les Destouriens, se déplaçant d’un parti hôte vers un autre : (El Watan, El Mosteqbel, hizb destouri islahi, Hizb Horr Destouri, el Moubadara, Nidaa…) illustre tant le désarroi que la crise (de légitimité )des ces initiatives) qu’ont connu les militants en mal d’action et de projet patriotique.

– Le style de l’égo-chef destourien ; Aucun chef destourien n’a été reconnu comme légitime après Janvier 2011, tant par ses pairs que par la base des militants. Un autre handicap, a rapidement émergé et participé au blocage du processus du renouveau destourien : L’Ego des chefs (multiples) destouriens. Ces chefs qui ont continué à se comporter à l’égard des militants, comme au temps où ils étaient ministres, loin des dynamiques nouvelles qui se sont exprimées dans le pays après Janvier 2011. La majorité de ces chefs improvisés ont été dans la politique via l’administration et non par le biais du chemin de la lutte politique partisane, associative et syndicale. Les partis destouriens, après Janvier 2011, n’ont été que des corps sans âmes et à faible base militante et populaire. Une sorte d’état major sans armée. Cette armée mexicaine (destourienne) n’a pas pesé dans deux élections (2011-2014), leurs électeurs traditionnels ont suivi d’autres appels (Nida principalement).

– Cet état devrait impliquer une conscience nette qui implique que l’approche et la méthode et le principe même d’unifier les Destouriens doivent êtres corrigés et révisés. La voie d’unifier les destouriens comme seul objectif politique s’est avérée une voie non passante, et les cinq années (après Janvier 2011) ont renforcé la tendance de dispersion des cadres, militants et électeurs (Destouriens) entre les divers partis politiques et courants idéologiques et associatifs, animés et dirigés par des nouvelles élites émergées depuis quelque années (après Janvier 2011). Plus dure encore est la réalité sociologique de la démographie destourienne : L’influence des destouriens se rétrécie de plus en plus dans les milieux de la jeunesse, qui est la force de frappe des partis populaires (en théorie du moins!!), ce qui complique encore plus l’option de construction d’un parti destourien, même si on s’accorde que ce courant est le plus apte à participer à l’élaboration d’un programme de Salut National et de relève des défis qu’affronte la Tunisie.

 

à suivre…