Nous appelons Sebsisme cette ligne politique qui consiste à ne pas en avoir une ! Un pragmatisme total et dont les positions s’inspirent toujours des rapports des forces du moment et dont l’objectif est constamment de chercher à être au pouvoir, quelque soit le pouvoir, et de s’y maintenir coûte que coûte, quelque soit le prix idéologique ou politique à payer, quelque soient les reniements et les renoncements qu’il faut opérer et quelques soient les sacrifices et les sacrifiés qu’il faut offrir en offrande sur l’autel des alliances et des compromissions de l’heure. Certains appellent ça: faire de la politique, la vraie politique telle que définie et décrite par Machiavel, mais nous appelons ça une survivance de la politique de l’époque moyenâgeuse, même si elle s’appuie sur des mécanismes issus de la modernité, comme les élections et les partis politiques. Dans les vrais démocraties, ce sont les grandes idées, les programmes économiques et les positions politiques qui départagent les candidats et les partis et quand une formation ou un dirigeant décident de changer de cap totalement (et c’est leur droit), ils informent leurs électeurs et remettent leurs sièges en jeu, soit au sein des partis ou des institutions de l’État. Cette éthique et cette déontologie sont complètement absentes au sein de toutes les formations politiques tunisiennes, sans exception, aussi bien avant qu’après le 14 Janvier 2011. Sauf qu’avant 2011, le pragmatisme, digne héritage de Bourguiba avait acquis ses lettres de noblesse dans le feu de la lutte pour l’Indépendance et dans le feu de l’action pour la fondation d’un État souverain et indépendant. Le « pragmatisme » actuel pratiqué par plus d’un parti, mène directement à l’abandon de la souveraineté et au renoncement national. Il y’ a donc pragmatisme et pragmatisme. L’un, d’essence bourguibienne a permis de construire un Etat et une Nation, l’autre, dont une des variantes est le Sebsisme, ne vise qu’à durer au pouvoir au mépris de ses engagements passés, dont la restauration du prestige de l’Etat (haybat eddaoula) et la justice sociale sans parler du recouvrement de la souveraineté nationale mise à mal par des années d’anarchie et de populisme douteux qui ont fini par détruire les institutions de l’Etat.

Nous pouvons affirmer, après l’issue de la crise de Nidaa, que le Sebsisme a fait école, puisque lors de longs mois de luttes intestines, de complots et de coups bas, aucun débat d’idée n’a émergé, aucune différenciation sur les programmes ne s’est faite et aucune ligne politique claire n’a vu le jour et ce, pour les deux camps. Le seul objectif de cette lutte fratricide était de s’accaparer le pouvoir au sein du parti au pouvoir. Cela ressemblait étrangement à la fameuse lutte entre les Housayniya et les bachiyas au début de la dynastie husseinite, sans la guerre civile évidement ! Encore un avatar de l’époque beylicale et c’est loin d’être le dernier ! Il est plus que temps de s’en débarrasser radicalement et définitivement, d’abord au sein des élites politiques modernistes.

L’alternative au Sebsisme, c’est une refondation du patriotisme

Depuis l’Indépendance quatre grands courants de pensée politique, qui proposaient quatre grands projets pour la Tunisie se sont partagés les élites :

1- Le principal courant est le courant destourien qui a dirigé le mouvement de Libération Nationale et la phase de la construction de l’Etat et de la société modernes et dont la thèse fondamentale est la construction de l’Etat-Nation tunisienne

2- le second courant est la gauche marxiste avec toutes ses variantes et dont la thèse principale était « l’Internationalisme prolétarien » et dont la construction de l’Etat National n’est qu’une étape sur cette voie. Malgré les différentes remises en cause de cette thèse par les différentes franges de cette gauche, la réconciliation avec l’idée de l’État-nation n’a été que partielle et tactique.

3- Le nationalisme arabe avec toutes ses variantes baathiste, Nassérienne, khaddafiste,… est toujours partisan d’un État-nation arabe et ses différentes franges ont jusqu’à maintenant plus fait allégeance à des Etats arabes autres que l’Etat tunisien, si non au détriment de l’Etat tunisien.

4- Les mouvements islamiste et particulièrement Ennahdha qui défendent l’idée d’un Etat musulman transnational, et certaines franges défendent même le retour du Califat comme Hizb al-tahrir ou Daëch. L’Islam politique rêve toujours d’un Etat qui règne sur tout le monde Islamique. Ennahdha, par exemple ne reconnaît pas dans toute sa littérature idéologique et politique l’État-nation tunisien. Membre des « Frères musulmans » ce parti milite toujours pour « l’unification de la Umma » sous la férule des frères musulmans.

Malgré les revirements théoriques observés chez les trois derniers courants, sous l’effet des évolutions rapides que connaît le pays et l’apparition de la « tunisianité » comme un fait incontournable, l’idée patriotique reste chez eux un simple slogan, même si l’écrasante majorité de leurs dirigeants et cadres sont des patriotes convaincus, d’où le paradoxe entre le discours et la pratique.

Refonder le patriotisme actuellement s’apparente, plus à un travail de synthèse théorique, après des débats de fond et confrontations des thèses et antithèses, qu’à un rassemblement autour d’un seul homme soit-il B.C.E, comme cela a été fait lors de la fondation de Nidaa. Pas besoin non plus d’être dans une seule formation politique ou dans un seul parti. Mais l’émergence d’un grand parti patriotique qui rassemble des représentants de ces courants, qui soit le réceptacle de ce débat et qui l’encadre, mais sans et contre l’Islam politique, qui a son propre parti et qui ne semble pas renoncer à son projet d’un Etat islamique transnational, s’avère une étape indispensable.

L’époque des grands chefs charismatiques et politiques, comme Ghandi, Bourguiba ou De Gaulle qui illustraient à eux seuls par leurs pensées et actions, l’idée patriotique est révolue. A l’époque de la mondialisation, les grands desseins doivent s’illustrer par des grandes idées et pas forcément à travers des personnalités exceptionnelles. Ce parti doit avoir une idéologie et rompre avec « le pragmatisme » ambiant et doit s’appuyer sur le nationalisme tunisien et l’allégeance totale à l’Etat tunisien, cet Etat fondé par les patriotes (destouriens, syndicalistes, progressistes, libéraux…) depuis l’Indépendance, est le principal acquis politique, sans le quel les autres acquis, (comme l’émancipation de la femme, la scolarisation, l’œuvre de développement, les institutions, etc…) n’auraient jamais eu lieu. Sans idéologie aussi un parti, sombre inévitablement dans le pragmatisme et l’opportunisme comme c’est le cas de Nidaa qui a connu un revirement total dans ses politiques et ses objectifs par la seule volonté de son chef. Donc, plus jamais ça !

Oui le Sebsisme a vécu. Parce qu’il ne présentait pas un projet d’avenir basé sur l’idée patriotique, même s’il s’est proclamé faussement et pour des usages de propagande du Bourguibisme. D’ailleurs le Bourguibisme, tout en illustrant à un moment de l’Histoire le projet patriotique par excellence, reste un projet du passé, car il a eu lieu avant la mondialisation. Le patriotisme a changé de signification depuis lors.