L’expérience de Nidaa, quelque soit sa destinée, est une illustration de la théorie des relations triangulaires chère à René Girard, qui expliquent les débuts et fins des histoires d’amour ou de répulsion. Mais, ici, la chose n’est pas littéraire, elle est politique en premier lieu. Le Nidaa doit beaucoup au début de son existence aux positions qu’il a élaboré à ces deux forces, qui sont les islamistes et les nationalistes destouriens. Il a été bâti contre les premiers et grâce aux seconds…

Ce constat est global, bien entendu, et nous épargne la discussion avec des contradicteurs-éventuels- qui évoqueraient d’autres aspects du projet/expérience du Nidaa. Ils pourraient avoir raison sur l’effet d’autres facteurs, mais l’élément fondamental reste -à nos propres yeux- ce que nous avons indiqué… et Lénine disait que dans tout phénomène vivant ; il y’a toujours des détails qui pourraient confirmer n’importe quelle théorie. Alors limitons nous aux facteurs fondamentaux et/ou principaux….Et concentrons nous sur les rapports Nidaa/Nahdha et Nidaa/Destouriens

Nahdha et la stratégie de l’araignée

Le baiser qui étouffe…et tue. Le projet initial du Nidaa (Juin 2012) était de rééquilibrer les rapports de force entre les camps politico-idéologiques (islamiste, moderniste progressiste) en Tunisie, et ce après la victoire des islamistes (Nahdha) et ses alliés albinos idéologiques (takattul et CPR) en octobre 2011. Cette mission a été rapidement réalisée, sur le terrain des luttes démocratiques des masses (partis et société civile, mouvements des femmes et des jeunes…). Le Nidaa a été consacré, rapidement, comme principale force politique du camp démocratique tunisien. Il a su participer aux combats anti-Troïka, pour les diriger, enfin grâce à ses militants et ses sympathisants qui ont grossi ses rangs avec une célérité singulière. Le mouvement Errahil a constitué le point culminant de ces luttes, mais aussi le moment de bifurcation de sa stratégie de prise de pouvoir. Le changement s’est concrétisé sur trois niveaux différents.

1- Niveau B.C.E / Nahdha

La rencontre de Paris entre les deux dirigeants de Nidaa et de la Nahdha, a provoqué une réorientation des alliances des deux partis. D’ennemis, ils sont devenus des alliés/concurrents aimables regardant l’avenir politique de la Tunisie comme un partenariat entre eux

2- De l’ Union pour la Tunisie au Nidaa avant tout

Mal compris et mal expliqué, ce renversement des alliances s’est opéré brusquement. Il a fait avorter le projet d’alliance (électorale) de toutes les forces démocratiques et progressistes (hostiles à l’islamisme) pour refondre l’avenir du pays, et a inauguré une période de vases et hésitations (Dialogue National et Gouvernement M.Jomaa) qui ont conduit aux élections d’Octobre et Novembre 2014, aux résultats partiellement non catastrophiques à l’Islamisme politique.

3- Au niveau des militants de base de Nidaa et de sa base électorale, le discours original de Nidaa (hostile au Parti Nahdha), n’a pas varié. Ce qui fut une tromperie froide et calculée qui a connu son apogée durant la campagne électorale (Octobre-Novembre 2014).

Les trois niveaux de connivence politique ont coexisté au sein de Nidaa durant une année et demi (Juin 2013- Novembre2014), provoquant un discours et des visions politiques non conformes aux réalités pratiques de certains dirigeants et militants, et ce, sous les yeux méfiants et malicieux des islamistes de la Nahdha.

La Nahdha a diabolisé le Nidaa au début de son existence. Le Nidaa lui a rendu la pareille sans aménagements. De cette hostilité, naturelle et légitime, au début, naquit une conscience de combat nécessaire entre les deux. Le discours de la Nahdha, a déshonoré au début les dirigeants et les militants de Nidaa, et a colporté contre ses cadres (surtout féminins) des critiques et accusations perfides… Mais très vite, (après Juin 2013) après le rapprochement, l’hostilité est devenu l’apanage des militants de base et de moyenne responsabilité, Ce qui engendra des approches et des pratiques des plus opportunistes dans la culture naissante de Nidaa.

Diaboliser « la Gauche » de Nidaa

Devenus alliés officiels, au sein du Gouvernement depuis Décembre 2014, le Nidaa et la Nahdha ont mal digéré (au niveau des militants et des électeurs) la mutation. La Nahdha a mieux réagi, parce qu’elle est mieux organisée, structurée et unie politiquement et idéologiquement que le Nidaa. La Nahdha critique au début le Nidaa en le présentant comme un ramassis d’opportunistes, de vieux politiciens recyclés, de destouriens et hommes de « l’ancien régime », et de vulgaires gauchistes, tous unis contre elle. Cette analyse durant la période d’hostilité ouverte entre les deux partis. A partir de la fin de l’été 2013, une période de guerre tiède commença durant laquelle le Parti Nahdha a élaboré une stratégie étouffante et tueuse à l’égard de Nidaa, devenu une « force patriotique positive » à ses yeux !! En effet, la Nahdha, a repris sa vielle théorie stigmatisant les hommes  de gauche éradicateurs qui auraient investi « l’Etat Profond » tunisien depuis les années 1980, et qui auraient noyauté tous les partis politiques (dont le Nidaa) et les associations et divers organisations. Le Nidaa serait aux yeux de la Nahdha, soumis à l’influence négative des gauchistes en son sein, et des destouriens qui l’ont rejoint. Ainsi la Nahdha, a concentré depuis l’été 2013, dans un premier temps, ses critiques contre les « gauchistes » et des destouriens au sein de Nidaa pour assouplir dans un deuxième temps leur position à l’égard des « azlem rcédistes », essayant de les amadouer, et de les dresser contre les éradicateurs de gauche.

Cette finesse tactique, visait en premier lieu à provoquer des dissensions au sein de Nidaa, et de le morceler pour pouvoir maîtriser ses élans ensuite et non corriger sa ligne politique. En effet, avant et durant les campagnes électorales d’octobre et Novembre 2014, la Nahdha a multiplié les canaux de contacts avec « l’aile modérée » du Nidaa avec ses destouriens ; et indépendants, et à concentrer ses critiques contre les gens de Gauche au sein de Nidaa, et ce pour éliminer toute ouverture du Nidaa vers une alliance avec les forces progressistes dans le paysage politique tunisien après les élections. Mais en même temps, le parti Nahdha, a déployé beaucoup d’efforts pour provoquer des candidatures « destouriennes » tant au niveau des élections législatives, que celles présidentielles (contre BCE), et ce dans le but express, clair et motivé de réduire l’ampleur prévue de la victoire de BCE (scrutin présidentiel) et du parti Nidaa (scrutin législatif) et donc de pouvoir réduire la portée de leur pouvoir, autonomie, et liberté de manœuvre post-électorale. Le soutien nahdhaoui aux adversaires de B.C .E, a pris des formes diverses… !!

Les résultats des élections furent proches des vœux islamistes et l’ennemi des années 2012-2013, devient aussi l’allié gouvernemental…

Nidaa paye le prix de sa mauvaise alliance

Du fait de l’alliance avec Nahdha, le Nidaa et B.C.E se sont fourvoyés dans des imbroglios politiques et diplomatiques, sans fins, qui ont provoqué une chute libre de leur crédibilité respective au sein de l’opinion publique tunisienne et auprès des pays arabes et alliés à travers le monde. La Nahdha a procédé à la manière de l’araignée, tissant des fils et cordes qui ont immobilisé le Nidaa.

En Lybie, la Tunisie est devenue partenaire de ses ennemis (Fajr Libya). En Syrie, elle est restée adversaire d’un régime victime comme la Tunisie de la terreur terroriste. L’Algérie ne nous comprends plus à cause de tout cela et de notre engagement soudain pour l’OTAN et les USA. Avec l’Egypte, nos relations sont sous hypothèque. Avec les pays du Golfe, (Arabie Saoudite, Qatar, EAU), rien n’est clair, et rien de positif n’est réalisé car l’héritage et les manœuvres de la Nahdha, plombent les initiatives et la réalité des actions diplomatiques tunisiennes…!!L’araignée Nahdha étouffe le Nidaa et le Gouvernement post-Décembre 2014 et aucun progrès ne se fait que si la Nahdha en est le principal bénéficiaire en image et position….

L’investissement extérieur, ne bouge pas, le départ des jeunes intégristes pour la Libye et la Syrie et même pour les autres pays africains, ne décroit pas comme le trafic de la « Hargua » pour l’Europe via la mer, même si les initiateurs de ces trafics et comme celui du commerce informel et de la contre bande qui sont très proches des réseaux intégristes. Ajoutons au tableau, l’impuissance des autorités tunisiennes de se fixer sur le sort des deux journalistes kidnappés en Lybie depuis plus d’un an. La crédibilité du pouvoir dirigé par le Nidaa, est au plus bas et son impuissance est au plus haut… !! Alors que son allié la Nahdha qui détient les clefs de certains dossiers délicats dans lesquels le gouvernement s’empêtre dans la boue sans qu’il reçoit de la part du parti islamiste la moindre aide, la Nahdha poursuit imperturbablement sa vie de long fleuve tranquille et gagnant sur tous les fronts. Cette réalité est amèrement perçue par les électeurs et les militants du Nidaa, ce qui envenime la vie intérieure d’un parti qui gagne l’image d’une force politique qui trahit le premier de ses engagements : Réduire l’influence grandissante et les méfaits de l’islamisme politique (Nahdha), ce dernier ne cherche actuellement qu’à réussir la séduction des puissances étrangères en exhibant sa capacité à être une force gouvernementale tranquille et rassurante, sans se soucier de l’efficacité du gouvernement auquel elle appartient aujourd’hui.

La Nahdha souffle sur le feu de la crise de Nidaa

Par ailleurs, l’implication indirecte et sournoise de la Nahdha dans la crise de Nidaa est plus subtile. En effet, depuis l’été 2015, la Nahdha est devenue active dans la crise au sein de Nidaa. Elle a choisi le camp du fils du Président de la République, à qui elle a facilité les contacts et aides extérieurs en Turquie et au Golfe. La Nahdha a été jusqu’à soutenir la constitution d’une fondation (au sein de Nidaa et à sa marge) pour unifier les destouriens Nidaïstes !!! Elle a même cautionné (et voire plus) la fameuse théorie du « destourisme islamique » dont l’initiateur serait Abdela Aziz Thaalbi (grand père commun aux islamistes de la Nahdha et des nationalistes modernistes destouriens!!!).

Avec ce positionnement, la Nahdha, réalise trois bénéfices. Soutenir et se ranger aux cotés du Président de la République B.C.E, en manifestant son approbation pour l’action de son fils. Accélérer le processus de dislocation (et donc l’affaiblissement) du Nidaa envolé en morceaux et par la même occasion, réduire son assise électorale dans la perspective des élections municipales. Isoler le courant de la « Gauche éradicatrice » au sein de Nidaa et réduire son influence dans le pays…

Les trois bénéfices évoluent comme une boule de neige dans une triple direction :

  • Après l’éclatement quasi-certain du Nidaa, la Nahdha peut espérer devenir le premier parti au parlement (et dans le pays).
  • Cette donne, augmenterait sensiblement l’influence de la Nahdha, sur le gouvernement et sur son chef qui deviendra probablement prisonnier du soutien des islamistes.
  • Quelque soit l’issue de la crise du Nidaa, la Nahdha est assurée de la victoire aux prochaines élections municipales qu’elle s’attachera à accélérer leur processus à coup sûr !
  • La question des élections municipales est d’une importance historique. C’est la clef qui explique la longue durée du pouvoir islamiste en Turquie et il est certain que le projet nahdhaoui est de vouloir rééditer l’expérience de l’A.K.P. Cela constituera la principale grande conséquence de la trahison du Parti Nidaa, à ses électeurs ; militants et aux forces patriotiques, démocratiques et progressistes.
  • Face à la crise du Nidaa, le Parti Nahdha ne cesse de proclamer haut et fort, à qui veut l’entendre, qu’il ne prendrait pas le pouvoir… !! Cela ne correspondrait pas à son agenda. Il est vrai que des dissensions internes au mouvement islamiste (occupé à bien préparer son congrès) et l’incompétence que leur première expérience au pouvoir a révélée à l’opinion publique, l’empêcheraient. Mais la raison réelle est d’ordre international ! Le Parti Nahdha, cherche d’une part, à faire le dos rond, face au courant de désenchantement de certaines puissances mondiales à la suite de diverses expériences islamistes calamiteuses au pouvoir après les catastrophes du prétendu Printemps arabe…. D’autre part, et les consignes/recommandations/conseils des principaux « partenaires » et maîtres décideurs étrangers concernant le modèle du pouvoir post Printemps arabe dans le seul pays qui n’a pas sombré dans la guerre civile suite à la malheureuse révolution, serait de le gouverner sur la base d’une alliance « contre-nature »… des modernistes et islamistes (modérés). Ces deux facteurs ont commandé la position nahdhaouie. D’ailleurs l’alliance Nidaa-Nahdha, est à analyser principalement dans le contexte des encadrements extérieurs (de divers genres…)
  • Finalement, il est à constater que la Nahdha est le principal bénéficiaire de l’alliance avec le Nidaa et aussi le principal bénéficiaire de sa crise complexe et fatale.
  • Ainsi, le chemin parcouru par le Nidaa avant et après les élections d’octobre et de novembre 2014, a été pavé de catastrophes politiques (pour la souveraineté et la démocratie et pour le présent et l’avenir de la Tunisie…

Tout cela ne fut pas inévitable ?!

                                                                                à suivre