Selon les résultats quasi-définitifs des élections générales en Turquie, le Parti de la justice et du développement (AKP) recueille autour de 49,5 % des suffrages, et remporte 316 sièges de député (sur 550). Le parti fondé en 2001 par l’actuel président turc Recep Tayyip Erdoğan, et aujourd’hui dirigé par le Premier ministre Ahmet Davutoğlu, réussit ainsi à retrouver la majorité absolue qu’il avait perdue lors des élections de juin dernier, dans lesquelles il n’avait obtenu que 258 sièges.

Dans ce « second tour » qui a enregistré une plus forte mobilisation des électeurs (quelque un million de votants supplémentaires), l’AKP recueille 58 sièges de plus que lors du dernier scrutin, presque autant que les 60 sièges perdus par les ultranationalistes du MHP et le Parti démocratique des peuples (HDP), qui dégringolent respectivement de 80 à 41 sièges et de 80 à 59 sièges. Après avoir constitué la grande surprise du scrutin de juin, ce dernier parti, de gauche et pro-kurde, a failli manquer de peu le seuil des 10% nécessaire à son entrée au parlement. Si le parti kémaliste du CHP parvient à se maintenir (132 sièges en juin, 134 dans le parlement actuel), il ne réussit pas à menacer l’hégémonie de l’AKP.

Ce résultat devrait permettre au parti de M. Erdoğan de gouverner seul, comme il le fait depuis son arrivée au pouvoir en 2002. MM. Erdoğan et Davutoğlu, que certains accusent de ne pas avoir souhaité, à l’issue du scrutin de juin, la formation d’un gouvernement de coalition, ont réussi à obtenir une seconde chance pour leur parti de gouverner seul. Avec leur argument « Nous ou le chaos », les dirigeants de l’AKP ont sciemment entretenu une stratégie de tension entre les deux scrutins pour provoquer un sursaut de leur électorat et discréditer leurs adversaires. Il semble que la fermeté du président turc à l’égard de l’organisation séparatiste kurde du PKK lui a attiré les faveurs d’une partie de l’électorat ultranationaliste, et que sa dénonciation d’un HDP présenté comme jusqu’au-boutiste et lié au PKK a détourné vers l’AKP une partie de l’électorat du parti dirigé par Selahattin Demirtaş.

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L’AKP REPREND 18 SIEGES AU HDP, 37 SIEGES AU MHP (INFOGRAPHIE DE L’AGENCE ANADOLU)

C’est l’argument de la stabilité, sans cesse martelé par les dirigeants de l’AKP qui semble avoir convaincu les électeurs, chez lesquels le souvenir des l’instabilité politique des gouvernements de coalition, avant l’émergence de l’AKP, est encore vivace. « Les résultats de cette élection montrent que notre nation a pris le parti de l’environnement de stabilité et de confiance qu’avaient menacé les élections du 7 juin », s’est félicité M.Erdoğan à l’issue du scrutin, ajoutant que les électeurs se sont prononcés « contre le terrorisme » du PKK et des structures sous son contrôle, faisant référence au HDP.

Un pays divisé et polarisé    

Deux défis politiques prioritaires attendent le parti vainqueur. Le premier est le maintien de la cohésion de la République turque, menacée par l’instabilité régionale et par la politique étrangère d’Ankara. Le spectaculaire et tragique attentat d’Ankara, le plus meurtrier de l’histoire du pays, est venu rappeler que la Turquie n’est pas à l’abri de la violence qui secoue la région, et qu’elle risque de payer au prix fort son ambigüité envers les groupes jihadistes combattant en Syrie. D’un autre côté, les bombardements à répétition des combattants kurdes du YPG en Syrie, ont fini par raviver, en Turquie même, la guerre larvée entre l’Etat turc et le PKK, polarisant de nouveau le pays sur cette question. Enfin, le soutien affiché par Ankara aux Frères musulmans, et sa constitution d’une troïka sunnite avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, s’est traduit, sur le front intérieur, par une crispation idéologique et identitaire qui menace de diviser le pays entre laïques et religieux d’une part et entre Sunnites et Alévis d’autre part.

Le deuxième défi est la poursuite (ou non) des réformes politiques. L’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement, formation issue de l’islamisme politique turc, a été la traduction électorale d’un long processus de transformation socio-économique de la Turquie, entamée dès les années 80, et caractérisée par la montée en puissance des populations anatoliennes demeurées à l’écart de la modernisation kémaliste du pays. Sur le plan politique, l’AKP a été le porte-voix d’une demande populaire de démocratisation de la vie politique turque, et de prise en compte de la diversité sociologique et culturelle de la société par un Etat tutélaire et autoritaire. Opportuniste, M. Erdoğan a profité des négociations avec Bruxelles sur l’adhésion de son pays à l’Union européenne et du soutien de l’opinion publique intérieure à cet objectif, pour entreprendre une série de réformes visant à mettre fin à la mainmise de l’Etat sur la société et d’une caste militaro-administrative sur l’Etat. C’est en partie cet engagement réformiste de l’AKP qui explique ses succès électoraux entre 2002 et 2015. Depuis 2011 cependant, dans la perspective de sa candidature à la présidence de la Turquie au suffrage universel direct, M. Erdoğan s’est rapproché des milieux nationalistes et des clients de l’  «Etat profond » (ce concept en vogue est né en Turquie), en adoptant une politique plus autoritaire et moins respectueuse des droits de l’opposition et de l’indépendance des médias. Tout se passe comme si le président turc, après avoir dressé la société contre l’Etat, dresse désormais l’Etat contre la société. Le dernier sujet de dispute entre M. Erdoğan et ses adversaires est l’intention du premier de transformer le régime politique turc en un régime présidentiel, ce qui lui permettrait de jouer un rôle à sa mesure.

Une victoire de M. Erdoğan ?

Cette victoire de l’AKP, aussi éclatante soit-elle, est cependant insuffisante pour permettre au parti d’introduire les amendements à la constitution voulus par Erdoğan. Avec ses 316 sièges, l’AKP n’est pas en mesure d’amender la constitution au parlement, ni d’appeler les électeurs à un référendum constitutionnel sans le concours d’autres formations politiques. Mais avec l’extrême polarisation entretenue par le président Erdoğan et son équipe, les compromis nécessaires sur cette question seront difficiles à trouver. Plus encore, l’opposition à une présidentialisation du modèle politique turc se retrouve au sein même de l’AKP . L’ancien président Abdallah Gül, par exemple, n’y était pas favorable. Les sondages montrent également que les Turcs hésitent à changer de système politique, et voient dans le présidentialisme une porte ouverte à l’autoritarisme. Face à cette situation, M.Erdoğan pourrait être tenté d’abandonner son projet d’amendement de la constitution, et se contenter d’assurer de facto une présidence forte, au risque de se confronter à son Premier ministre et chef de l’AKP, dont la posture est renforcée par ces élections. La question, pour ce dernier, est de savoir s’il peut dissocier l’agenda du parti de l’agenda présidentiel.