Face à la traditionnelle alliance stratégique entre les Etats-Unis et les monarchies sunnites du Golfe, sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’une alliance rivale entre la Russie et un axe chiite dominé par l’Iran? Plusieurs indices laissent penser que l’intervention militaire russe en Syrie a été concertée avec Téhéran. Selon l’agence Reuters, citant des sources dans la région, le général iranien Qassem Soleimani, commandant de la brigade d’élite Al-Quds, relevant des Pasdarans (le corps des Gardiens de la Révolution), s’est rendu à Moscou en juillet dernier pour coordonner avec les Russes leur intervention en Syrie. Cette visite de Soleimani, rapporte l’agence, avait été précédée par une réunion, politique celle-là, entre le ministre des Affaires étrangères russe, Serguei Lavrov, et le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei.

Pas étonnant donc, à croire cette version, que l’apparition des avions russes dans le ciel syrien se soit accompagnée, au sol, par l’arrivée de nouveaux renforts iraniens pour soutenir l’armée syrienne dans son offensive contre les forces rebelles. Pas étonnant non plus que les missiles russes, tirés depuis des navires stationnés en mer Caspienne, aient traversé les espaces aériens de l’Iran et de l’Irak pour atteindre leurs cibles en Syrie. En Irak, les frappes russes ont été favorablement accueillies par des responsables chiites déçus du maigre bilan de la Coalition internationale conduite depuis un an par les Etats-Unis contre le groupe Etat Islamique. Le Premier ministre irakien, Haider Al- Abadi, qui avait déclaré dans un entretien début octobre à France 24 que son pays étudiera toute proposition de la Russie pour bombarder le groupe Etat islamique sur le territoire irakien, vient d’être appelé par sa coalition gouvernementale à solliciter directement l’intervention de Moscou dans le pays. Pour compléter le tableau, le gouvernement irakien a annoncé un accord avec la Russie, l’Iran et la Syrie, sur la mise en place d’un centre de coordination dans le domaine du renseignement militaire, basé à Bagdad.

La perspective dessinée par cette séquence inquiète sérieusement les Américains, qui ont dépêché à Bagdad le général des Marines Joseph Dunford, tout récemment désigné plus haut responsable militaire des Etats-Unis, avertir les dirigeants irakiens qu’une intervention aérienne russe en Irak entravera la campagne de la coalition conduite par Washington. Doit-on pour autant conclure rapidement à une alliance stratégique entre la Russie et l’Iran?

Plusieurs éléments plaident contre une telle perspective. Géographiquement, les deux pays, seulement séparés par le petit Azerbaïdjan, et riverains de la mer Caspienne, sont trop proches pour ne pas se nourrir mutuellement une certaine rivalité, du moins régionale. Historiquement, ils n’ont pas toujours entretenu les meilleures relations. Du pacte de Bagdad signé par l’Iran du Shah, au soutien soviétique à l’Irak de Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran de Khomeiny, Moscou et Téhéran n’ont pas toujours été du même bord. Idéologiquement, la Russie de Poutine et la République islamique sont trop différents pour se penser un destin commun.

Et d’ailleurs, l’Iran a-t-il souhaité cette alliance ou s’est-elle imposée à lui? Officiellement, c’est le président syrien qui a demandé l’aide de Moscou. Certaines sources, tel le Der Spiegel, indiquent que cette décision de Bachar Al-Assad est en partie motivée par sa méfiance envers les Iraniens. « Assad et son entourage ont peur des Iraniens », a déclaré au magazine allemand un diplomate russe qui a longtemps été en poste à Damas. Les Syriens s’offusquent, selon le magazine, de voir les Iraniens se comporter dans leur pays comme dans une colonie. Le prosélytisme chiite des émissaires iraniens serait particulièrement mal perçu, non seulement par la majorité sunnite du pays, mais également par la communauté alaouite dont est issu Bachar Al-Assad. Par ailleurs, l’intervention russe met en lumière l’échec de l’Iran à se hisser au rang de gendarme régional. Ni l’appui de Téhéran au gouvernement irakien et aux milices chiites qui le soutiennent, ni l’assistance des conseillers militaires iraniens et des combattants du Hezbollah libanais à l’armée syrienne, n’ont en effet empêché que de larges portions des territoires irakien et syrien tombent sous le contrôle de l’EI.

Sur un plan stratégique, si les deux pays veulent empêcher que la Syrie passe sous la coupe de l’Etat Islamique, ou des groupes soutenus par l’Occident et les pays du Golfe, ce n’est pas forcément pour les mêmes objectifs. Les Russes sont avant tout intéressés de manifester leur puissance retrouvée. Cela passe pour eux par le renforcement de leur présence en Méditerranée, et par l’interruption du cycle des  révolutions colorées et fleuries, derrière lesquelles ils voient la main de l’Occident. Les Iraniens, eux, veulent exploiter à leur profit cette accélération de l’histoire dans la région, et avant tout consolider un axe chiite qui va  de Téhéran à Beyrouth (Hezbollah), en passant par Bagdad et Damas. Et cela pour réaliser un double objectif: contrecarrer l’influence de l’Arabie Saoudite, et maintenir la pression sur Israël, ses deux ennemis régionaux. C’est précisément sur cet aspect que l’alliance entre Moscou et Téhéran risque d’atteindre ses limites.

La Russie ne partage pas l’animosité de Téhéran envers Israël et l’Arabie saoudite, même si elle a quelques sérieux différents avec les deux pays, et il n’est pas sûr que le destin que se construit l’Iran concorde avec les desseins russes pour la région. Cette divergence s’est d’ailleurs exprimée lors d’événements récents. Ainsi, lors des troubles qui ont secoué le Bahreïn en 2011, la Russie était plus proche des pays occidentaux que de l’Iran. Elle ne s’est pas vraiment opposée à la répression des manifestations, réalisée avec le concours de l’Arabie saoudite et des Emirats. Dans le cas du Yémen, Russes et Occidentaux n’étaient pas loin d’avoir une même position, à savoir la sortie du pouvoir négociée et proposée par les pays du Golfe à l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Quand à la guerre actuelle au Yémen, dans laquelle Riyad et Téhéran croisent le fer, la Russie veille à garder un certain équilibre entre les deux parties. Moscou n’a pas, par exemple, opposé son veto quand il s’agissait, au Conseil de sécurité de l’ONU, d’imposer un blocus sur les armes ciblant les rebelles Houthis.

Enfin, si les deux pays réussissent leur objectif de faire partie de la table de négociation qui se penchera sur la résolution du conflit syrien, chacun y viendra avec ses propres cartes et lignes rouges, c’est à dire, pour la Russie, la question de l’Ukraine et l’annexion de la Crimée, et pour l’Iran, son programme nucléaire et sa mainmise sur l’Irak.