C’était à Munich le 20 octobre 1989, il y’a 26 ans jour pour jour. Je me suis levé assez tôt et tout d’un coup j’ai eu le pressentiment que j’allais perdre un être cher. Pour dissiper l’angoisse qui s’empara de moi, j’ai mis une musique populaire algérienne. En écoutant les belles voix des sahraouis et des berbères chantant les douleurs et les amours trahis et perdus, j’ai éclaté en sanglots. Je ne savais pas que j’allais faire la même chose lorsque, à la tombée de la nuit, une amie allemande m’annonça la mort de Kateb Yacine. J’ai senti alors que ce n’est pas seulement l’Algérie qui est orpheline, mais tout le tiers-monde que Kateb Yacine avait défendu hardiment avec sa voix de montagnard et qui n’est que liberté et passion, avec son écriture « venue des sables » et qui n’est que mouvement et magie.

Kateb Yacine était l’écrivain de tous les excès et de toutes les folies. Comme tous le grands poètes « maudits » qu’il adorait, il s’adonnait à l’art de la provocation avec un plaisir illimité, usant d’une habileté extraordinaire. Grand magicien de l’écriture, il avait excellé dans tous les genres littéraires, roman, théâtre, essais, poésie. Il était aussi un grand défenseur des libertés non seulement en Algérie, mais dans le monde entier et un ennemi farouche de toutes les formes de fanatisme et de totalitarisme. Dans les dernières années de sa vie, il avait assisté à l’extension des différents mouvements fondamentalistes qui allaient ensanglanter son pays quelques mois seulement après sa mort. Et même gravement malade et sachant qu’il est condamné, il n’a pas hésité à les attaquer et à les pourfendre, les considérant comme « les microbes d’un nouveau fascisme ».

Né en 1929 dans une petite ville prés de la frontière tuniso-algérienne, Kateb Yacine était entré à l’école française après avoir passé une année à l’école coranique. Très tôt, il s’est passionné pour la lecture, révélant une passion pour Baudelaire et pour la révolution française. Mais l’enfant terrible, qui avait un vif penchant pour l’aventure et la révolte, a été arrêté au cours du grand soulèvement de Sétif en 1945. Les quelques mois qu’il avait passé dans un camp de concentration, lui ont fait « découvrir l’Algérie en chair et en os ». Après sa libération, il avait perdu le goût pour les études se plongeant dans la lecture de Rimbaud, Lautréamont, François Villon et bien d’autres. À l’âge de 16 ans, il eut son « deuxième choc », qui n’était que l’amour violent de l’adolescence. Il avait rencontré Nedjma, une belle femme mariée et tout de suite il tomba amoureux d’elle. Plus tard, elle sera l’héroïne de son premier roman qui l’a rendu célèbre. En menant une vie de bohème entre Annaba et Constantine, il avait connu un petit éditeur français, qui passait son temps dans les bars, et un vieux algérien qui avait étudié à la Zitouna de Tunis et qui se comportait en sage. Les deux l’avaient aidé à acquérir une riche expérience de la vie et lui ont dévoilé l’ampleur de la misère humaine. En cette période de tourments et de la « quête de soi », Kateb Yacine avait publié un recueil de poèmes et quelques textes en prose révélant le talent d’un virtuose des mots qui « choquent et qui piquent ».

En 1947, le jeune Kateb débarqua à Paris où il ne connaissait personne. Pendant de longs mois, il avait dormi dans la rue et dans les caves des cafés sordides tenus par ses compatriotes qui militaient dans des organisations nationalistes. Il avait aussi prononcé une conférence sur l’Émir Abdelkader. Déçu, il rentra dans son pays pour travailler comme pigiste au journal « Alger Républicain ». Abandonnant ce travail payé misérablement, il a ensuite regagné Paris de nouveau pour endurer encore une fois les souffrances des émigrés et des solitaires.

Au début des années cinquante, Kateb Yacine avait publié « Nedjma » au Seuil que la grande critique avait applaudi dès sa parution. C’était son premier succès après tant d’errance et de déceptions. Mais ce sucées ne l’a pas incité à s’approcher des intellectuels de la Rive Gauche. Il avait préféré rester « auprès des siens », ceux avec qui il avait dormi dans les caves et mangé les soupes froides pour atténuer la faim qui brûlait son ventre.

Quand la guerre de libération éclata le premier novembre 1954, Kateb Yacine quitta Paris pour l’Italie où il devait passer deux ans au cours desquels il avait écrit sa pièce anticolonialiste: « Le cadavre encerclé ». Cette pièce a été jouée pour la première fois à Tunis en 1957. Plus tard, elle a été montée par Jean-Marie Serreau. Au cours des années de guerre, l’auteur de Nedjma avait vécu aussi en Allemagne de l’ouest ainsi qu’en Tunisie où il avait écrit pour « Jeune Afrique ».

Après l’indépendance, Kateb Yacine avait regagné Alger mais il la quitta tout de suite étant incapable de s’adapter à la nouvelle réalité marquée par la violence et le chaos. Il allait vivre un exil volontaire qui avait duré une dizaine d’années. En cette période, il avait écrit sa pièce intitulé: « Mohamed prends ta valise » dans laquelle il dénonçait le racisme et la politique de l’émigration menée par la France du Général De Gaulle.

En 1970, Kateb Yacine avait décidé de rentrer définitivement en Algérie. Après avoir animé une troupe de théâtre populaire pendant quelques années, il avait cessé toute activité. Profondément déçu par la situation désastreuse de son pays, il s’enferma dans le silence, n’accordant que quelques interviews qui reflétaient sa déprime et ses angoisses. Il est mort dans un hôpital à Grenoble alors que ses ennemis, les fondamentalistes criaient haut leur haine et leur vengeance!

Vers la fin du mois de Mars 2015, j’étais parmi les invités à un colloque sur Kateb Yacine à Guelma, à l’est de l’Algérie. Un après-midi, nous sommes partis en bus pour visiter les « Hammams des Maskhoutins » (Les bains des damnés), un lieu où Kateb Yacine venait passer quelques moments avec ses rares amis pour boire et discuter. Sous un ciel gris, les hautes montagnes paraissaient lugubres et menaçantes. De nombreux algériens, hommes, femmes et enfants étaient là. Il nous était difficile de circuler au milieu d’une foule compacte. Devant nous, se dressaient des grands rochers couleur d’argile, tous avaient des formes humaines. La vapeur montait de la terre et de l’eau qui coule à flots. Le mythe veut que, jadis, un jeune homme décida de se marier avec sa soeur. Le jour du mariage, une damnation céleste foudroya les jeunes mariés, ainsi que la famille et tous les invités, les transformant en pierres. Et sentant peut-être qu’il est « damné » aussi, Kateb Yacine aimait de temps à autre être passer d’agréables moments prés de ceux avec qui il partageait le même sort!