Nouvelle donne, Game Changer, l’intervention militaire russe en Syrie est souvent présentée comme une mauvaise surprise pour l’Occident, mais à bien y regarder, cet engagement n’a dû surprendre que ceux qui ne prenaient pas au sérieux le président russe Vladimir Poutine dans ce conflit. Pourtant, tout au long de ces quatre années de guerre civile (et régionale) en Syrie, Moscou n’a cessé d’afficher un soutien indéfectible à Damas, à la fois militairement, en assurant l’approvisionnement de l’armée syrienne en armement, dont du matériel sophistiqué livré en septembre incluant avions de combat et drones, et sur le front diplomatique, en s’opposant à toute perspective d’initiative contre le gouvernement syrien au Conseil de sécurité des Nations Unies, particulièrement si des sanctions ou des frappes pouvaient en découler.

Mais comme ce soutien ne suffisait pas à enrayer l’avancée des forces antigouvernementales sur le terrain, les Russes ont constaté, comme tout le monde, que la zone effectivement sous contrôle du gouvernement syrien s’est réduite à une petite portion du territoire qui comprend la capitale et une étroite bande côtière, à la fois fief de la communauté alaouite dont est issu le président Assad et siège de la base navale russe de Tartous. Dans ces conditions, Moscou n’avait d’autres choix que d’abandonner à son sort un de ses rares alliés dans la région -et client historique de son industrie de l’armement-, et risquer de perdre son unique base navale en Méditerranée, ou tenter quelque chose pour retourner la situation sur le terrain. C’est en substance ce que vient de reconnaitre le président russe dans une interview à la chaine Rossiya One : « quand vous avez l’Etat islamique et d’autres groupes terroristes si près de la capitale, qui va vouloir trouver un accord avec les autorités syriennes pratiquement assiégées ? ».  L’exemple de la Crimée, siège de la base russe de Sébastopol, annexée en 2014 par la Russie en deux temps trois mouvements suite au rapprochement de l’Ukraine avec l’Occident, ne laissait pas de doutes sur le next move de M. Poutine.

Mais pour ne pas tomber dans les travers de l’intervention ukrainienne, dans laquelle les Russes se sont trouvés isolés diplomatiquement, Moscou a veillé cette fois à soigner son argumentaire. C’est ainsi que, dans sa demande de recours à la force armée adressée au parlement russe, M. Poutine a justifié sa position par le grand nombre de ses concitoyens et citoyens des pays voisins qui on rejoint des groupes terroristes combattant en Syrie. « Le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme international […] est de prendre de vitesse, de lutter et de détruire les combattants et les terroristes sur les territoires qu’ils contrôlent et ne pas attendre qu’il arrivent chez nous », a-t-il expliqué à la télévision russe. Un argument qui ne peut manquer de trouver un écho dans certaines capitales, confrontées au même défi du retour de leurs citoyens partis au jihad. Les Britanniques début septembre, les Français, pas plus tard que cette semaine, ont mené des raids en Syrie, qui se seraient soldés par la mort de leurs propres citoyens.

Pour cette première intervention de l’armée russe depuis la fin de l’URSS en dehors des ex-républiques soviétiques, Moscou a également veillé à faire savoir qu’elle respectait les normes du droit international, en insistant sur le fait que son opération est une réponse à une demande officielle d’aide du président syrien. Une manière de rappeler au passage que, pour la Russie, les opérations de la Coalition internationale contre l’Etat islamique, conduite par les Etats-Unis, ou les frappes turques visant, pour l’essentiel, les positions kurdes en Syrie, sont menées sans concertation avec le gouvernement de Damas, et donc en dehors de la légalité internationale. « Tous les autres pays qui ont jusque là pris part à des opérations en Syrie agissement illégalement», a insisté le président russe dans la même interview.

Face aux critiques occidentales l’accusant de ne pas viser en priorité les positions de l’Etat islamique, mais celles de groupes armées soutenus par l’Occident, la Russie a fait valoir qu’elle bombarde des positions du Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, de fait alliée des même groupes. Les Russes ne font pas de différence entre Al-Qaïda et l’Etat islamique, qui peut sérieusement – et publiquement- le leur reprocher ? C’est aussi un point de la stratégie russe : révéler au grand jour les contradictions de la stratégie occidentale en Syrie. M.Poutine s’est même permis une pique d’ironie « Nous disons à nos partenaires que s’ils connaissent la situation sur le terrain mieux que nous, et sont là-bas depuis plus d’un an […] ils devraient nous donner des informations sur les cibles, et nous agirons contre ces cibles. » En définitive, si les accusations occidentales étaient vraies (et il est impossible de le vérifier en l’absence de sources indépendantes sur le terrain), la stratégie russe reviendrait à  réduire le conflit syrien à un tête-à-tête entre Damas et Raqqa [capitale de l’Etat islamique], et forcer les Occidentaux à faire un choix.

Mais au-delà de la lutte anti-terroriste, le sauvetage d’un régime à l’avenir incertain, et diplomatiquement encombrant, suffit-il à lui seul à justifier cette intervention de la Russie hors de sa traditionnelle zone d’influence? Le président russe a récemment déclaré que la mission de son armée était de « stabiliser un gouvernement légitime, et établir les conditions qui rendront possible la recherche d’un compromis politique ». S’il ne précise pas entre quelles parties se nouera cet hypothétique accord, M. Poutine laisse entrevoir que sa stratégie vise à peser sur les conditions du règlement du conflit. Par ailleurs, certains signes indiquent qu’il s’agit non seulement de protéger la présence russe en Méditerranée, mais de la renforcer. Les récentes photos satellite de la nouvelle base aérienne russe près du port de Lattaquié, publiées par des médias occidentaux, appuient cette hypothèse. Les incursions de chasseurs russes dans l’espace aérien turc et le recours à des tirs de missiles de croisière depuis la flotte russe en mer Caspienne, peu adaptés selon les experts à la nature des cibles, légères et mobiles, des rebelles syriens, et plus propres à un affrontement d’Etat à Etat, ne constituent-t-ils pas autant de messages pour les pays de la région, et au-delà ? En tout état de cause, il semble que M. Poutine poursuit en Syrie sa stratégie de repositionnement de son pays en tant que puissance mondiale, capable d’intervenir partout où ses intérêts nationaux l’exigent. Et au moment où l’on assiste à un interventionnisme accru des puissances mondiales au Moyen-Orient, en même temps qu’on parle de redéfinition des frontières de la région, il n’est pas inutile de rappeler que l’accord Sykes-Picot, qui portait sur un partage du Proche-Orient en zones d’influence entre les puissances de la Triple Entente, concernait également la Russie. L’histoire nous enseigne également que les territoires réclamés alors par la Russie impériale comprenaient, notamment, les Détroits turcs. L’accès aux Eaux chaudes donc, hier comme aujourd’hui.

Ahmed Ben Lassoued