En 1957, la guerre faisait rage en Algérie. Les intellectuels français se mobilisaient pour défendre « une Algérie libre et indépendante ». La communauté algérienne à Paris, et dans les autres villes françaises, était sujette à des contrôles policiers sévères, et des humiliations permanentes. Subitement, au coeur de ce sinistre champ de haine, s’épanouit une rose: Une jeune algérienne de 18 ans, du nom de Fatima Zohra Imalayène, publia aux éditions Julliard un roman intitulé « La soif » sous le pseudonyme de Assia Djebar. Le succès fut immédiat. Les journalistes et les photographes se précipitèrent pour dévoiler les secrets de cette jeune inconnue douée d’un talent étonnant. Surprise par ce succès auquel elle ne s’attendait pas, la jeune fille qui était encore étudiante à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm (Elle était la première algérienne à y entrer) se retrancha dans le silence, mais accepta néanmoins d’être photographiée en lunettes de soleil: « Mon premier roman était vraiment un acte gratuit. En fait, je voulais m’amuser. C’était la guerre. Mon frère âgé de 17 ans fut arrêté au maquis de l’Algérie. Les étudiants algériens avaient organisé une grève pour protester contre la politique que menait la France coloniale dans mon pays. Alors par solidarité avec eux, j’ai refusé de me présenter aux examens. Pour ne pas m’ennuyer, je me suis enfermée dans ma chambre, et j’ai écrit un roman en deux mois seulement ».

Curieusement, ce roman n’avait aucun rapport avec le combat que menait le peuple algérien pour sa libération. C’était tout simplement une histoire d’amour tragique avec un noeud racinien. Nadia, l’héroïne, qui avait l’âge de l’auteure, prenait la parole, non pour parler de la guerre et du maquis, mais pour décrire les beaux corps féminins sur la plage, des courses de voitures, des désirs sexuels frustrés, des scènes de jalousie et de rivalité. Pourquoi ce choix? Assia Djebar répond: « Ce choix ne veut absolument pas dire, qu’en ce temps là, je me désintéressais complètement de la cause de mon pays, mais parce que ma conception de la littérature était différente: Comment réussir un roman sans parler des problèmes graves qui s’étalaient devant moi? C’est-à-dire que pour moi, en fin de compte, la littérature n’était pas comment transmettre un message, mais plutôt comment faire fonctionner un roman à partir du verbe même. Pour cela, le roman ne devait pas parler de la guerre, car la guerre me paraissait plus importante que la littérature. Et puis, témoigner sur la réalité immédiate exige, à mon avis, une maturité et des expériences très solides. Ce qui n’était pas le cas d’une jeune fille comme moi qui venait d’atteindre ses 18 ans ».

Après la parution de « La soif », les critiques avaient comparé Assia Djebar à Françoise Sagan; Ils trouvaient dans son roman une certaine similitude avec « Bonjour tristesse » qui avait obtenu un succès mondial quelques années plutôt. Cela faisait rire la jeune fille algérienne: « Je n’avais aucun point commun avec Françoise Sagan, ni avec Nadia, l’héroïne de mon roman. En ce temps-là, j’étais une fille timide et renfermée. Mes relations avec les gens étaient très limitées. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de réussir mes études universitaires. Voilà tout! ».

Fatima Zohra devint Assia Djebbar

Assia Djebar est née en 1936 à Cherchell, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, dans une petite famille bourgeoise traditionnelle. Alors que la petite fille grandissait face à la mer, un souffle de liberté et de progrès avait commencé à agiter le Maghreb, de Tunis jusqu’à Tanger. Les élites intellectuelles et politiques appelaient ouvertement à l’émancipation de la femme. Le père de la petite fille Fatima Zohra, qui allait devenir plus tard Assia Djebar, n’hésita pas à l’envoyer à l’école coranique, puis à l’école française. Plus tard, elle décrira cet événement, dans son roman « L’amour, la fantasia », de la manière suivante: « Fillette arabe allant pour la première fois à l’école, un matin d’automne, main dans la main du père. Celui-ci un fez sur la tête, la silhouette haute et droite dans son costume européen, porte un cartable, il est instituteur à l’école française. Fillette arabe dans un village du Sahel algérien. Villes ou villages aux ruelles blanches, aux maisons aveugles.
 Dés les premiers jours ou une fillette « sort » pour apprendre l’alphabet, les voisins prennent le regard matois de ceux qui s’apitoient, 10 ou 15 ans à l’avance : sur le père audacieux, sur le frère inconséquent.
 Le malheur fondra immanquablement sur eux. Toute vierge savante saura écrire, écrira à coup sûr la lettre. Viendra l’heure pour elle où l’amour qui s’écrit est plus dangereux que l’amour séquestré»

À l’âge de dix sept ans, Fatima-Zohra, qui n’était pas encore Assia Djebar, avait connu sa première histoire d’amour: Un inconnu lui avait envoyé une lettre. « Secoué de rage, sans éclats », le père jeta la lettre dans la poubelle l’empêchant de la lire. Enfermée dans sa chambre, à l’heure de la sieste, l’adolescente avait reconstitué la lettre déchirée. En la lisant, elle découvrit l’identité de l’inconnu. Le jour de la distribution des prix, elle l’avait défié du regard à la sortie dans les couloirs du lycée. Dans la lettre, il lui avait proposé un échange de lettres «amicales».

Après avoir obtenu son baccalauréat (Latin -grec en philosophie) avec sucées, et ce en 1952, la jeune fille s’est installée à Paris pour entreprendre des études universitaires en histoire. Mais voilà que le succès de son premier livre attisa son désir de continuer à écrire. En 1958, c’est -à-dire un an seulement après la parution de « La soif », Assia Djrbar avait publié un autre roman intitulé « Les impatients ». Le lecteur est de nouveau confronté aux affrontements décrits dans le roman précédent. Dalila, l’héroïne principale, vit dans un monde clos et étouffant. Autour d’elle, des hommes grossiers et autoritaires et des femmes hypocrites, prisonnières des traditions les plus figées. Excédée par cette vie morne et monotone, Dalila décide de s’enfuir à Paris pour rejoindre Salim qu’elle aime depuis longtemps. Mais l’amant, poussé par la jalousie la séquestre. À la fin du roman, il la tue avant d’être tué à son tour par le mari d’une femme dont il était amoureux. La même année où paru « Les impatients », Assia Djebar avait quitté Paris pour la Tunisie.

La Période tunisienne 

En Tunisie, elle avait mené une vie active au milieu de refugiés algériens, surtout les femmes. Cette expérience servira comme base pour un autre roman intitulé « Les alouettes naïves » qui paraîtra en 1967 chez Julliard. Bien que ce roman ait comme cadre la guerre de libération et ses conséquences sur les populations déplacées sur les frontières, une grande partie de l’ouvrage traitait des problèmes de la vie conjugale « avec des retours en arrière sur les murmures des aïeuls et l’enracinement de la mémoire ancienne ». De 1959 jusqu’à 1962, année de l’Indépendance de l’Algérie, Assia Djebar avait travaillé comme assistante d’Histoire de l’Afrique du Nord à l’université de Rabat. C’est là aussi qu’elle avait achevé son troisième roman « Les enfants du nouveau monde » et une pièce de théâtre : « Rouge de l’aube ».

Après l’Indépendance, Assia Djebar avait vécu trois ans dans son pays avant de regagner Paris. Cette fois-ci, les difficultés étaient plus pénibles qu’avant. Sa vie conjugale lui pesait et freinait ses activités littéraires. Malgré cela, elle avait continué à publier des poèmes et des articles de critiques littéraires et cinématographiques dans la presse algérienne.

En 1975, Assia Djebar avait divorcé. En Algérie où elle était rentrée un an auparavant, elle avait repris ses activités littéraires avec enthousiasme. Mais cette fois-ci, c’est le cinéma qui la passionnait. Son film « La Nouba des femmes du mont Chenoua », Tourné au printemps 1976, sur la base de longues enquêtes entreprises auprès des femmes de la tribu maternelle, souleva dès sa première présentation, une grande tempête dans les milieux intellectuels algériens. C’était la période socialiste de la révolution agraire de Boumediene: « La plupart des intellectuels algériens s’étaient alignés sur les politiques du régime. Moi je voyais les choses autrement. Je voulais surtout montrer des femmes décrire leur monde intérieur sans pour autant violer leur intimité. En même temps, je voulais aussi retrouver à travers elle ma langue maternelle. Après la présentation du film, beaucoup d’intellectuels, surtout des hommes, avaient mené des attaques violentes contre moi. Certains avaient même parlé de féminisme petit-bourgeois. D’autres m’avaient traité de « petite bourgeoise déracinée ». Mais cela ne m’a pas du tout paniquée, ni intimidée. Au contraire, cela a affirmé plus qu’avant ma confiance en mon travail ».

L’exil volontaire

En 1979, le film « La Nouba des femmes du mont Chenoua » avait obtenu le prix de la critique à la Biennale de Venise. Assia Djebar avait décidé de quitter son pays pour s’installer définitivement à Paris: « Je pressentais les dangers dans lesquels allait sombrer l’Algérie à partir de la fin des années 80. Alger était devenu une ville d’hommes frustes et violents. Leur misogynie m’exacerbait. C’était difficile pour moi en tant que femme de boire un thé toute seule dans un café et de circuler librement et sans gêne dans les rues. Les regards devenaient de plus en plus agressifs et insolents. La vie sociale et politique se dégradait d’une manière brutale et rapide…Alors je suis partie! ».

A Paris Assia Djebar avait abandonné le cinéma pour se consacrer à la littérature. Son recueil de nouvelles « Femmes d’Alger dans leur appartement » avait marqué une nouvelle étape dans son itinéraire d’écrivaine. Le but principal à travers ces nouvelles était d’« assumer la solidarité pour quelques femmes arabes qui acquièrent la liberté par la lutte quotidienne contre les traditions du passé ». Avec «Les années de plomb » de la décennie 90 qui avaient ensanglanté l’Algérie et alors que les islamistes s’acharnaient à assassiner les intellectuels les plus brillants et les plus talentueux, Assia Djebar décida de changer de cap. Son récit « Le blanc de l’Algérie » est le fruit de ce changement. Son thème principal est la violence dont étaient victimes les poètes et les écrivains algériens avant et après l’indépendance. Plusieurs critiques avaient signalé que ce beau roman au souffle poétique est capital dans l’oeuvre d’Assaia Djebar par la capacité de celle-ci à changer de thème et de technique romanesque comme font tous les grands auteurs.

A partir des années 90, Assia Djebar avait acquis une notoriété internationale. Elle était devenu membre de l’Académie Française. Expliquant son choix d’avoir choisi d’écrire dans la langue de Molière, elle avait écrit: « Une femme algérienne qui se met à écrire risque tout d’abord l’expulsion de la société. Aujourd’hui on peut dire qu’une dizaine d’algériennes écrivent. Par la langue française, elles se libèrent, libèrent leur corps, se dévoilent, essaient de se maintenir en tant que femmes travailleuses .Quand elles veulent s’exprimer par l’écriture, c’est comme elles désiraient expérimenter ce risque d’expulsion. En fait, la société veut le silence. Au moment donné, toute écriture devient provocation. C’est pour cette raison que je dis toujours que seules les fantaisies que me procure la littérature soulagent mes douleurs et apaisent mes souffrances ». De grands prix internationaux ont été décernés à Assia Djebar pour l’ensemble de son oeuvre, ainsi que pour ses positions courageuses concernant l’émancipation de la femme musulmane et la défense de la liberté d’expression en Algérie et ailleurs. A plusieurs reprises elle était dans la liste des favoris pour le prix Nobel. Elle a disparu le 6 février 2015 couronnée de prestige et de gloire!