Fatigué par une longue promenade dans le « Englischer garten » en suivant des pistes ombragées pour me protéger de la chaleur, je me suis installé dans un « Biergarten » situé sur les rives d’un petit lac. Il me fallait une pause entre les vieux souvenirs et j’ai décidé de la consacrer au poète portugais Herberto Helder que je viens de découvrir grâce à un article paru dans la revue « Books ». Né en 1930 à l’île de Madère et mort le 23 mars 2015, il est considéré comme le plus grand poète après Fernando Pessoa. Il est « un astre noir et étrange dans la poésie européenne », et sa voix est « unique, complexe, cinglante. Elle est l’invitation au voyage, voyage en utopie ». On lisant ses poèmes, on est frappé par une stupeur « remontant aux mondes des origines où étonnement et terreur sont mêlés ». Parlant de sa poésie, un critique avait écrit: « Elle-c’est à dire sa poésie- a un côté animal, brut comme un moisson de mots. Elle pleut, elle inonde, elle est déluge ». Et lui avait écrit:

Incertain grandit un poème
dans les désordres de la chair.
Il monte sans mots encore, purs plaisirs et férocité,
peut-être comme du sang
ou une ombre de sang irriguant l’être.

Aux années de sa jeunesse, fuyant la dictature de Salazar, Herberto Helder avait vécu dans plusieurs grandes villes européennes n’ayant jamais oublié « la fantaisie lente de la ville de son enfance et qui est couché comme un chien dans l’Atlantique ». Dès son premier recueil « La cuillère dans la bouche » paru dans les années cinquante, Herberto Helder qui n’a jamais nié l’influence de Rilke, et de Hölderlin sur sa vision poétique, s’est affirmé comme un poète exceptionnel ayant sa voix personnelle, et son monde à part qui semble s’enraciner dans les temps mythiques, montrant dans chacun de ses poèmes marqué par l’hermétisme que le poète « ne transcrit pas le monde », mais qu’il est « le rival du monde ». Pour lui, chaque poème est un film et le seul élément qui importe est le temps; Et l’espace est une métaphore du temps et il raconte la résurrection et le moment juste avant la mort:

Nous sommes le reflet des morts, le monde n’est pas réel.

Pour soutenir cela sans mourir d’effroi

-il y a les mots, des mots

Comme le grand américain Walt Whitman, Herberto Helder n’a jamais cessé de retravailler ses recueils afin de leur accorder une totalité continue malgré leur multiplicité. Dans les dernières décennies de sa vie, Herberto Helder s’est retiré complètement de la vie sociale et publique, refusant les prix littéraires comme le prix Pessoa qui lui a été décerné en 2009, ainsi que les interviews et les festivités littéraires. Vivant dans la banlieue de Lisbonne, coupé du monde du dehors et de la « splendide violence », seule la poésie qui « recueille tout en son sein » l’avait préoccupé jusqu’à la dernière minute de sa vie d’ermite:

Je suis couché dans mon poème. Je suis universellement seul,

couché sur le dos, avec le nez qui aspire,

la bouche qui ne dit mot,

le sexe noir dans sa tranquille pensée.

On frappe, on monte, on ouvre, on ferme,

on crie autour de ma chair qui est la chair compliquée du poème.

Anticipant sa mort avec froideur et cruauté, mais sentant que son grand talent ne l’a pas encore trahi, Herberto Helder avait écrit:

La mort fait de ton corps un noeud qui chancelle et s’éteint,

et toi tu regardes vers les petites choses

et vers où tu regardes tout est illuminé.

Dans un autre poème, et comme s’il voulait assumer le destin qu’il avait choisi, il avait écrit:

J’ai oublié de cultiver: famille, innocence, délicatesse,

Je vais mourir comme un chien jeté dans la fosse!

Me voilà de nouveau plongé dans les souvenirs du passé, et sur les ailes de la mémoire, je pouvais effectuer le voyage magique vers différentes périodes de mon séjour munichois, revoir d’anciens amis, et revivre des évènements qui m’ont marqué…Souvenirs …souvenirs…Rien ne peut arrêter le flot des souvenirs! Et moi, comme un papillon, je vole de l’un à l’autre à la recherche des traces, des odeurs, et des visages d’un temps révolu! 

Edmund était le dernier du petit cercle des artiste disparus avec lesquels j’étais lié pendant presque une décennie, Entre nous, l’amitié était une valeur partagée. Le premier qui nous a quitté était Heinz. Ami d’Edmund depuis les années des études à l’académie des arts, il était un homme discret, timide surtout avec les femmes. Né dans une petite ville du sud de la Bavière, Heinz avait vécu une enfance difficile marquée par les parades nazies organisées par son père qui vénérait le « Führer » et ne cessait de déclarer devant ses enfants qu’il était prêt à sacrifier sa vie pour lui! Et même après la guerre, ce père coléreux et agressif, était resté fidèle au nazisme. Cela avait accentué les conflits entre lui et Heinz et à la fin, celui-ci avait choisi de quitter sa petite ville natale pour Munich espérant mener dans cette grande ville une vie plus libre et plus heureuse loin des contraintes paternelles. Mais la peur héritée des années de l’enfance avait marqué la personnalité de Heinz . Et quand je l’ai connu, je n’ai pas tardé à remarquer qu’il évitait les affrontements et dès que les discussions devenaient houleuses, il se dépêchait de se retirer sans attirer l’attention de personne. Il ne fumait pas et buvait sobrement, mais son coeur était très fragile. Le moindre incident malheureux provoquait chez lui une angoisse et une anxiété apparentes. Quand les U.S.A et ses alliés avaient déclaré la guerre à l’Irak pour chasser son armée du Kuwait, Heinz devint paniqué plus que jamais. Il venait au café, le visage pâle et les yeux enflammés par l’insomnie et la peur. Ses mains tremblaient et la souffrance qui le vrillait de l’intérieur le condamnait à un mutisme effrayant. De jour en jour, il devenait plus aigri par l’avalanche des informations provenant des médias qui se plaisaient à présenter en détails les préparations de la guerre des deux côtés. Et probablement, il était chaque nuit, terrifié dans ses cauchemars par les parades des nazis qui, enfant, il les voyait défiler annonçant une longue guerre qui allait ravager le monde, provoquant la mort de plusieurs millions de personnes et dressant des murs de haine et de répulsion entre les peuples et les nations. Au début de l’année 1991 et alors que la guerre paraissait inévitable surtout après l’échec des pourparlers de Genève entre les américains et les irakiens, l’état psychique de Heinz s’était aggravé et il était au bord de l’effondrement. Le 17 janvier de la même, année et c’était le premier jour de la première offensive contre l’armée irakienne, Heinz avait accompagné un ami à lui pour faire du ski dans la montagne espérant peut être que l’air frais allègera sa douleur et ses angoisses. Mais son coeur l’a trahi et il tomba raide mort sur la neige!

Neuf ans après la mort de Heinz et ce le 5 janvier 2000, Guidi, un autre membre de notre petit cercle, succomba lui aussi à une crise cardiaque en écoutant la cinquième symphonie de Beethoven. Sa nièce venue lui rendre visite l’a trouvé assis et inerte sur la chaise, son tablier bleu tâché de couleurs!

Né dans un village sur les flancs des Alpes, dans la région d’Allgäu, de forte carrure, avec une grosse tête et une moustache rarement soignée, Guidi avait l’allure d’un paysan descendu illico des montagnes pour conquérir la ville. Son atelier qui lui servait aussi de domicile, était situé à Amalienstrasse. Cela lui permettait d’être proche de l’université, des galeries d’art, des boutiques des antiquités, des librairies et des bars de la bohème littéraire et artistique. Chaque jour, vers la fin de l’après -midi, il faisait le tour des rues avoisinantes d’Amalienstrasse, visitant les lieux qui lui plaisaient, surtout les librairies où il aimait se procurer des livres d’art et de cuisine, ainsi que des biographies de personnalités illustres anciennes et contemporaines. Comme Edmund, avec qui il était très intime depuis les années de l’académie, il se passionnait pour la musique classique et ne pouvait peindre qu’en l’écoutant. Étant comme Gargantua, le fameux personnage de Rabelais qui « boit pour les soifs de demain », Guidi adorait les beuveries nocturnes. À plusieurs reprises, il avait sonné chez moi assez tard dans la nuit désirant boire le dernier verre et écouter la musique bédouine qui, dit-il, « ressemble à des serpents dansant sur le sable chaud ». Il était constamment calme et gai, évitant de parler de ses problèmes personnels et de ses intimités dans les amours. Seul l’art l’intéressait et il devenait très loquace quand nos discussions s’engageaient sut tel peintre ou tel poète ou tel philosophe. Il était un excellent cuisinier, et montrait un grand plaisir quand un de ses amis lui rendait visite pour partager avec lui un de ses plats préférés. Par un jour d’hiver froid et lugubre, il me trouva sur le comptoir d’un bar buvant un verre de vin, le visage ravagé par la tristesse et la douleur:

-Mais qu’as-tu mon ami? Je vois bien que tu souffres!

Je l’ai informé que c’était la fête de l’Aid-Al kabir chez nous et que, quand j’ai téléphoné à ma mère à Kairouan, elle éclata en sanglots, regrettant ma longue absence. Il paya mon verre et me demanda de le suivre:

-Viens mon cher ami! Abraham est le grand père de tous!

Et je n’ai quitté son atelier qu’à l’aube de la journée suivante!

Vers la fin des années 90, le propriétaire avait décidé de restaurer son immeuble, et Guidi se trouva contraint de quitter son atelier. Il lui a fallu de longs mois pour s’installer dans un autre atelier loin du quartier qui était son « paradis terrestre ». Le choc de ce déplacement forcé était terrible pour lui et en quelques semaines, il était devenu l’ombre de lui-même. Comme un arbre qu’on a arraché de l’endroit qui lui convenait et qui ne tardera pas à flétrir, puis mourir, Guidi venait nous voir au café défiguré par la déprime, traînant les pas, le visage pale le regard éteint. Son sourire éclatant de montagnard heureux s’est effacé laissant la place à une expression de douleur intérieure poignante. Il avait pu survivre à deux attaques cardiaques, mais la troisième a mis fin à sa vie!

Il n’avait laissé à sa famille que ses tableaux et sa bibliothèque avec des milliers de livres!

Notre ami russe Arkady a eu le même destin que les protagonistes du roman du grand écrivain allemand W. G. Sebald: « Les émigrants » qui, suite à un exil volontaire ou forcé, attrapèrent une maladie mortelle ou sombrèrent dans la folie, ou se suicidèrent étant incapables de supporter les affres de l’exil. Auteur de théâtre à succès, Arkady avait quitté son pays en compagnie de sa femme Loudmilla après la chute du communisme et s’est installé à Munich où son fils Allioucha y résidait depuis déjà des années. Mais dès le début, il avait avoué que Moscou lui manquait effroyablement et que la froideur allemande lui faisait horreur! Il ne retrouvait la chaleur de la vie que dans les fêtes organisées par Edmund de temps à autre. Avec lui, parler des grands classiques russes me faisait plaisir. Il récitait par coeur des vers de Pouchkine, de Maïakovski, d’Essenine, de Pasternak et bien d’autres poètes. Il adorait l’humour noir de Gogol, les récits d’enfance de Gorki, et « le style démoniaque » d’Isaac Babel. C’était ce dernier qui nous passionnait le plus dans nos discussions sur la littérature russe. Appartenant à une famille juive aisée, Isaac Babel est né à la ville d’Odessa en 1894. Grand admirateur de Flaubert et de Maupassant, il avait commencé à écrire des récits étant encore très jeune. Mais Gorki, qu’il avait rencontré en 1916, lui avait conseillé « de courir le monde » pour acquérir des expériences nécessaires à l’écriture et à la vie. Il avait obéi au conseil de son grand maître et au cours de la guerre civile qui avait éclaté après la révolution, il avait combattu dans les rangs des bolcheviks sur le front polonais, ainsi que sur d’autres fronts. Dans son célèbre recueil de nouvelles: « La cavalerie rouge », il relatait les évènement tragiques de la guerre civile d’une manière dépouillée, évitant mélodrame et sentimentalisme. Chaque récit a l’air d’un couteau bien aiguisé. Ses personnages sont des soldats frustes et brutaux aux convictions politiques floues, des paysannes violées, des enfants séparés de leurs parents, des vieux traumatisés par la guerre et la famine, et des alcooliques antirévolutionnaires. Et la poésie au sens profond du mot dominait tous les récits: « Les étoiles, des étoiles vertes sur fond de nuit, s’éparpillaient à la fenêtre comme des soldats quand ils se soulageaient dans la nature ». Ou : « Le soleil pendait dans le ciel comme la langue rose d’un chien assoiffé ». Parlant de lui, un critique avait écrit: « La grande force de Babel était de parler avec la même voix des étoiles au dessus de nous et de la chaude-pisse(…)C’est du brutal, de l’alcool concentré, du toucher vif ».

Isaac Babel a eu le même sort de nombreux écrivains et poètes que la terreur de la révolution avait broyés. En 1939, Nikolaï Leskov, le terrible chef du NKVD l’avait dénoncé pour avoir dénigré Staline en privé. On l’avait accusé aussi d’espionnage au profit de la France et de l’Autriche et d’avoir été l’informateur d’André Malraux sur l’aviation soviétique. Après de longs mois de torture, il a été fusillé le 27 janvier 1940.

Avant que s’achève la première décennie de son exil, Arkady avait attrapé un cancer de pancréas et à l’aube du 21 février 2001, il partit pour toujours. Dans la cérémonie des adieux arrosée par la vodka moscovite, sa femme Loudmilla, les larmes aux yeux avait déclamé en son hommage ces vers d’Anna Akhmatova:

Non, je n’ai pas pleuré toutes mes larmes
Elles se sont amassées en moi.
Depuis longtemps mes yeux n’en ont plus,
N’en ont plus aucune, et je vois le monde.