En me dirigeant vers le « Englischer garten » qui fait le charme de Munich, et qui est considéré comme l’un des plus grands et des plus beaux jardins de l’Allemagne, je suis passé par «Kefer strasse», une rue étroite et silencieuse, entourée de hauts arbres par les deux côtes. Elle faisait la grasse matinée à l’ombre que le soleil ne perçait que dans de petits espaces. C’était dans cette rue que j’ai fait l’amour debout par une belle et chaude nuit de l’été 1988 avec Ines . Elle était étudiante en lettres françaises à l’université de Munich et le soir elle vendait des journaux en faisant le tour du quartier de Schwabing. Je l’ai connue dans un bistrot de la «Turkenstrasse». Elle était habillée en noir et ses cheveux noirs et courts, ses yeux verts, son cou gracile, son corps svelte de gazelle comme disent nos poètes bédouins m’ont captivés dès le premier regard. Je l’ai invitée à prendre un verre et elle a accepté sans aucune hésitation. En ce temps de veillées nocturnes, j’aimais boire jusqu’a l’aube. Et c’est ce que j’ai fait avec elle. Je lui ai parlé d’Apollinaire, «ce génial imprévisible, aux mille visages », de ses nombreux amours, surtout pour Lou (Louise de Coligny Chatillon) à qui il avait consacré tout un recueil de poèmes:

L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort

O Lou le mien est plus fort encore que la mort

Un coeur le mien te suit dans ton voyage au Nord

 

Et pour la séduire encore, et en caressant ses mains , je lui ai récité ces deux beaux vers d’Apollinaire

 

Je pense à toi mon Lou ton coeur est ma caserne

Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

Ah! comme était doux et excitant son baiser à la fin de la magnifique veillée!

Ma deuxième rencontre avec Ines avait eu lieu dans un restaurant italien face à la « Englischer garten ». C’était le début de l’été et Munich était en effervescence. La poésie, le vin et les caresses nous ont enflammés, nous poussant à quitter le restaurant en hâte. Mais impatients, nous avons décidé de le faire debout dans un coin sombre de la «Kefer strasse»! Chaque fois que je passe par là, cette folle scène d’amour me revient à la mémoire!

Je me suis arrêté au 12A de la même rue. C’était là où avait habité et travaillé mon ami le peintre Edmund Puchner, un homme d’une générosité et d’une chaleur humaine exceptionnelles. Il avait quitté son village natal dans la région du Tyrol autrichien après la fin de la deuxième guerre mondiale, pour étudier à l’académie des arts de Munich. Dès son arrivée à la gare centrale par une très belle journée d’automne, il avait remarqué que la ville était encore en ruines, mais les allemands paraissaient déjà prêts à tourner la page noire de la période nazie. Bagage à la main, il avait suivi la grande foule qui se dirigeait vers la place où se dressaient les tantes géantes de la fête de la bière. Après avoir bu, chanté et dansé avec les belles bavaroises endossant leurs robes traditionnelles, il se trouva dans un bordel où il avait passé sa première nuit. En se réveillant le lendemain matin, Munich lui parut la ville idéale pour toute sa vie!

Préférant la vie libre de la bohème artistique, Edmund n’a pas réussi ses deux mariages. Il avait quitté sa deuxième femme avec qui il a eu deux enfants en s’enfuyant par la fenêtre de la chambre à coucher à l’aube sous la neige qui tombait à flots. Alors que la jeunesse du printemps 68 manifestaient en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, aux Etats unis, et dans plusieurs autres pays, contre « l’impérialisme et le capitalisme », Edmund avait préféré rester à l’écart de « la colère de ces enfants gâtés » selon son expression: « La vraie révolution a été toujours dans l’art et non dans la politique; Bien sûr que je partageais certaines idées de la jeunesse du printemps de l’année 68, mais je détestais manifester et crier dans les rues. Je faisais ma révolution à l’intérieur de moi-même tout en continuant ma vie d’artiste libre loin du bruit et de la fureur de l’extérieur! ».

Au seuil de la quarantaine, désirant une vie plus stable et plus organisée, Edmund avait transformé aves ses propres moyens, et sans l’aide de personne, une cabane à l’entrée de l’« Englischer garten » -qui était le refuge des sans-abris, des clochards, et des alcooliques- en lieu d’habitation et de travail: « Quand je leur ai parlé de mon projet, après leur avoir montré la cabane sauvage, mes amis se sont moqués de moi, affirmant que mon rêve est impossible à réaliser, mais je ne me suis pas découragé. Pendant tout l’hiver , défiant le froid, la neige et les intempéries j’ai travaillé avec un enthousiasme fulgurant. Au milieu du printemps, j’ai organisé une fête pour l’inauguration de mon nouveau atelier, et mes amis stupéfaits, n’ont pas cru leurs yeux! ».

Sous la grande châtaigne qui se dressait devant son atelier et son domicile, Edmund avait mis une large et longue table en bois qui allait servir pour les fêtes qu’il organisait surtout dans les beaux jours du printemps et de l’été. Le petit jardin qu’il soignait constamment, rendait le lieu plus charmant, et plus accueillant. Et quand un visiteur débarquait à l’improviste, Edmund se hâtait de le recevoir à bras ouverts et de l’inviter à boire un verre en hommage à l’art et à la vie! Il était un mélange de Zorba et de Casanova. Les belles femmes l’adoraient surtout quand il leur parlait de l’amour, de la poésie et de la musique. Et combien de fois je l’ai surpris dans les bras de l’une d’elles dans son atelier ou dans son lit!

Dès notre première rencontre, et ce au début de l’année 1987, Edmund était devenu un mes amis les plus proches et les plus fidèles. C’était chez lui que je me suis marié le 2 août 1990. Pendant trois jours, nous avons dansé et chanté et bu du champagne sous la châtaigne alors qu’au Moyen-Orient, une guerre fatale et destructrice s’annonçait de nouveau avec l’invasion du Kuwait par l’armée irakienne. Par un hiver très rude il m’avait invité à son village sur les montagnes du Tyrol. La neige couvrait tout et sa blancheur était splendide. Sa mère qui était alors âgée de 98 ans était encore lucide et elle a même bu un verre de vin rouge à notre santé. Après une longue promenade, nous nous sommes installés dans un restaurant hors du village pour jouir de la cuisine tyrolienne. En 1997, Edmund avait fait en ma compagnie le tour de la Tunisie. Il avait adoré la vieille ville de Tunis, ses souks, ses cafés, ses ruelles, ses vieilles maisons et ses mosquées. L’atmosphère de la Maison des écrivains (Dar Alkateb) l’avait enchanté et il aimait y prendre ses repas sur la même table autour de laquelle étaient assis le feu critique Abou Zayenne Assâdi, l’acteur Rajah Al-Gafsi, le journaliste Noureddine bettaieb et d’autres. Il aimait que je lui traduise leurs propos et leurs histoires et trouvait Abou Zayenne un « Arabe authentique ». Tout seul, il s’est promené à Sidi-Bou Said, à Carthage et à la Marsa et est revenu avec un carnet plein de remarques et de petits dessins. A kairouan, je l’ai amené au bain maure à 5h du matin et je lui ai fait le tour de la ville en suivant les traces de Paul Klee et d’Auguste Macke. Sur la route vers Kessra, il avait admiré les « Melias » multicolores des bédouines qui travaillaient dans les champs. À kessra, un enfant sur un âne et des vieux assis au soleil, le dos au mur d’une vieille maison l’ont émerveillé. À Tozeur, il avait fait la sieste à l’oasis après un couscous au mouton et s’est baigné dans un ruisseau. À Douz, les cris des bêtes au marché hebdomadaire l’ont blessé au coeur et nous l’avons quitté à la hâte et sans regret. Sur la route vers Gabes, il a voulu dialoguer avec des chameaux, mais ne comprenant pas sa langue, ils lui avaient tourné le dos. Il avait admiré le cimetière marin à Mahdia et les champs d’oliviers du Sahel. Au Grottes de Bizerte, il s’est assis sur un rocher et avait passé plus d’une heure à contempler la mer sans bouger et sans prononcer un seul mot. Et moi, écoutant le mugissement des vagues, je me suis rappelé ces vers de l’ermite Marban où il parlait de sa cabane dans le bois:

De beaux oiseaux viennent ici

des hérons, des mouettes,

et la mer toute proche

Son voyage en Tunisie lui avait inspiré des tableaux où le bleu, le blanc, le vert, et le jaune ocre étaient dominants.

Après avoir fêté son 80ème anniversaire, les propriétaires de l’ancienne cabane sauvage avaient contraint Edmund par la loi à quitter, la mort dans l’âme le lieu où il avait passé les plus heureux moments de sa vie. Les bulldozers se sont dépêchés pour raser l’atelier, le domicile, le jardin et la châtaigne mais pas les merveilleux souvenirs du bon vieux temps. Encore une fois, l’argent avait gagné sa sale bataille contre l’art, l’amour et la sensibilité. J’ai rendu visite à Edmund à l’appartement de sa campagne Gabrielle Harrar, le dimanche 23 novembre 2013. Sa fille Christina qui partageait sa vie entre la Goa indienne et Munich était là aussi. Je l’ai trouvé affaibli par la maladie qui le rongeait depuis une année mais il luttait pour garder son amour fou pour la vie. Le repas était délicieux et le vin italien nous a procuré joie et plaisir. Nous avons évoqué quelques souvenirs du bon vieux temps et discuté sur les illusions désastreuses du fameux « printemps arabe ». Quand je l’ai quitté, j’ai eu une forte sensation que je ne verrai plus jamais mon cher ami Edmund. La nuit du jeudi 9 janvier 2014, j’ai fini de regarder chez moi à Hammamet, le film de Steven Spielberg « l’empire du soleil » qui raconte l’histoire douloureuse d’une famille britannique à Shanghai lors de l’invasion japonaise de la Chine pendant la deuxième guerre mondiale. Et l’enfant James Graham, doué précocement d’une habileté stupéfiante l’avait aidé à surmonter les dures épreuves qu’il a affrontées après s’être séparé de sa famille, m’a rappelé l’enfance de mon ami Edmund au cours de la même période. À plusieurs reprises, et avec son talent d’un conteur de la place Jamià El-Fna à Marrakech, il m’avait raconté ses aventures lors de l’arrivée de l’armée américaine dans son village en 1945: « Quand les américains ont débarqué chez nous après la débâcle des Nazis, j’ai goûté pour la première fois le chocolat et pour la première fois aussi, j’ai vu un soldat noir, et une machine à écrire qui m’a tellement fasciné que j’ai pris le risque de la voler alors que le sergent américain était en dehors de son bureau pour fumer une cigarette en plein air. Je l’ai cachée dans la forêt et les soldats américains, secoués par une forte crise de colère, avaient fouillé partout sans pouvoir la trouver et moi je les ai suivis jusqu’à la fin de leur vaine recherche jouant l’enfant innocent! ».

À la fin du film « l’empire du soleil », je m’apprêtais à me coucher, quand le téléphone sonna et Gabi en sanglotant m’annonça la mort d’Edmund. Une douleur lancinante me piqua au vif. Le sommeil s’échappa comme un oiseau effrayé par une détonation. Après sa disparition, tous ses amis épris de sa philosophie épicurienne pensent que Munich n’a plus le charme d’avant! Il lui manque son humanisme, son rire rabelaisien dissipant le chagrin qui « mine et consume », et sa passion de vivre fiévreusement la vie!

(à suivre)