En scrutant le débat politique tunisien, il est des jours où l’on se demande sur quelle galaxie nous vivons !

Ces dernières semaines, nous avons assisté à la fulgurante montée de la cote de l’image mémoire de Habib Bourguiba et des vœux de la nécessaire réunification des Destouriens comme donnes thématiques (liées et l’une servant l’autre) d’une même question : Que faire de ce passé qui ne passe pas malgré tout ce qui a été fait pour le démolir? Plus bourguibien que moi tu meurs ! Plus ami des destouriens que moi tu meurs aussi !

Dans la déferlante des amours tardifs, on voit passer des visages à couper le souffle et secouer des mémoires et des souvenirs… Les pires ennemis de la grande stature morale et politique, ainsi que symbolique que fût le Zaïm Habib Bourguiba et de cette force multiforme, de cette force sociale, politique, administrative et même économique que sont les générations des militants destouriens, se sont relayés pour défendre leurs honneurs et positions et ont appelé à la réémergence de leurs capacités, pour rejouer un rôle redevenu légitime, dans les affaires publiques du pays.

La Question Bourguiba 

La date du 3 Août aidant, (anniversaire de HB), comme celle de son décès (le 6 Avril), le discours médiatique et politique dominant a repris toute ses forces pour se verser en louanges sur le rôle du Zaïm et du poids de sa stature dans l’Histoire de la Tunisie moderne.

Le fait, en soi, est positif ! Et que ce concert soit ouvert à la participation de tous les courants politico-idéologiques (moins les insignifiants historiques, cela va de soi!!!) est encore plus positif !! Mais l’honnêteté aurait imposé à tous les découvreurs tardifs de Bourguiba de reconnaitre qu’ils l’avaient mal jugé, mal compris, mal analysé auparavant et de s’être trompés de l’avoir combattu avec véhémence « démocratique » pour certains (Gauche et nationalistes arabes) et une violence radicale quasi terroriste (islamistes de toutes les tendances).

Point d’autocritique donc!! C’est comme si les forces et courants avaient raison de dénigrer et de critiquer le combattant Bourguiba hier et de revendiquer son héritage, de le regretter et saluer sa mémoire aujourd’hui sans nous éclairer sur les raisons et les fondements de ce revirement. Seuls les idiots n’évoluent pas, me disait mon voisin du café du commerce !!! J’entends bien… !!

Mais c’est de l’Histoire et du destin du pays qu’il s’agit… donc point de légèreté! La question Bourguiba posait deux grandes problématiques : La souveraineté et l’Indépendance du pays d’une part et le projet de société de la Tunisie moderne d’autre part. Ainsi s’être opposé à lui sur ces deux questions brûlantes du destin de la Tunisie, ne révèle point une grande clairvoyance politique et idéologique ni une légitimité́ à prétendre constituer une alternative pour le pays …( et ce au passé comme dans le futur).

Il est facile pour un historien ou un archiviste ou un documentaliste d’étayer avec moult preuves la véracité́ de ce que nous avons avancé ; alors restons sur le plan de l’analyse politique générale et ce dans le but de déterminer les foyers dangereux de la pratique politique (politicienne) qui sévit actuellement et ce depuis le 14 janvier 2011 dans notre pays et qui se caractérise par une niaiserie mixée à une forte dose de mauvaise foi et d’un opportunisme sans bornes parfois et qui trahissent une incapacité fondamentale que nous évoquerons plus bas !!

Rassurons quelques aigris !! Il reste parmi nous des anti­Bourguiba maladifs. Mais ce sont des K. comme le disait mon ami le Premier ministre socialiste italien Bettino Craxi et ce, durant son séjour tunisien au Cap Bon et qui justifie cette utilisation de la lettre K. parce qu’elle évoque pour lui Franz Kafka et son absurde tragique…

Revenons à nos K…. Des salafistes et autres islamistes et des révolutionnaristes ahistoriques en passant par des populistes sans boussole (du type Marzouki) et des différents groupuscules mélangeant un nationalisme arabe décoloré avec une forte dose d’islamisme odeur pétrole ou turque et un souvenir d’un youssefisme inexistant historiquement sans oublier un gauchisme infantile (selon la critique léniniste), qui dans leur ensemble vomissent Bourguiba et le bourguibisme, comme bilan réalisé de la Tunisie moderne et le bourguibsme comme expression pragmatique et programmatique d’un projet de société pour notre pays.

Ces courants, forces et groupuscules politiques sont les tenants d’un projet de société en rupture avec la modernité (parfois techniciste et positiviste) prônée par Bourguiba. C’est leur droit même s’ils ont tort politiquement, historiquement et moralement. Mais qu’en est-il dans le camp d’en face? Deux craintes nous obsèdent en plus de l’opportunisme et du déficit de légitimité de certains nouveaux bourguibistes :

1) La première des craintes, consiste à voir le retour à Bourguiba se transformer en un recours au Zaïm pour y puiser une réponse totale à nos interrogations et défis actuels. En effet Bourguiba est (entre autres choses, un concepteur d’un projet de société moderne, (moderniste) et progressiste globalement, en plus du fait qu’il est l’expression politique la plus élaborée d’un nationalisme tunisien peu enclin à céder sur le principe de souveraineté nationale. Mais Bourguiba (et le Bourguibisme) est avant tout un pragmatisme intégral, qui ne traite qu’avec le réel concret, qui se mue et change ; Ainsi la réponse bourguibienne aux défis de l’Histoire était toujours datée et circonstancielle Elle ne transcendait pas l’Histoire et ne le dépassait point, mais elle s’y collait et négociait avec lui, in concerto, les détails de la réalité. Par conséquent, le retour de Bourguiba et au bourguibisme même s’il est salvateur et nécessaire par certains de ses aspects, ne doit pas se révéler comme une expression d’une incapacité historique de l’élite nationale actuelle, à concevoir et à produire un projet de société moderne et progressiste qui, s’inspirant des acquis de celui de la Tunisie moderne (1956­-2011), les renforce et les enrichit en fonction des réalités et défis nés depuis Janvier 2011. Rien, dans l’histoire des hommes, ne se répète à l’identique et rien du passé ne se perd.

Ainsi, le bourguibisme, pour qu’il vive et survive il lui faut se renouveler dans le réel, avec de nouvelles idées et propositions collées aux nouveaux défis de l’histoire (malheureuse) nés du changement de Janvier 2011 et de ses suites. La Tunisie a été́ bourguibienne depuis 1956 à 2011 et elle vacille depuis, mais les forces du progrès nées en son sein ont pu jusqu’à là, cadrer son évolution et défendre ses acquis progressistes. Ce combat devrait continuer sur la base des idées bourguibiennes, mais enrichies par de nouvelles propositions qui inspirent en les enrichissant. A court terme, le bourguibisme est indépassable, sauf par une régression qui violenterait l’histoire, la Tunisie et les tunisiens. Les forcespartisanes de cette régression existent socialement et idéologiquement dans notre pays et le combat contre elles et non l’alliance avec elles au nom de la révolution, s’avère (n’en déplaise aux fatigués et aux opportunistes et aux démocrates naïfs) une nécessité historique majeure.

Cependant, le bourguibisme renaissant, nécessaire et utile, pour la Tunisie ne peut être que vivant, enrichi et développé par de nouvelles idées et propositions politiques nées des nouvelles réalités du pays. Les progressistes tunisiens d’aujourd’hui, sont véritablement bourguibiens au moins par héritage, si non ils sont « Out of History »…ainsi que les démocrates, même si le rapport de Bourguiba à la démocratie est quelque peu problématique…

2) La deuxième crainte consiste à voire la bourguibomania se transformer en cacophonie creuse qui ne procède à aucune analyse critique (au sens radical et philosophique) du bilan du bourguibisme. Cette absence du bilan critique révèle la médiocrité de la pensée politique tunisienne actuelle et qui ne peut se prévaloir d’une quelconque régression ou étouffement des libertés qui l’empêcherait de l’entreprendre. Et cette dite pauvreté́, n’est point dangereuse si elle ne trahit pas une impuissance de concevoir un projet politique démocratique et progressiste pour le pays et qui émane d’une vision politique du projet de société moderne, qui, par la même occasion, ne soit pas otage ou victime de la dynamique réactionnaire et conservatrice, rampante depuis Janvier 2011 et de celle qui a été récupérée par les alliances opportunistes entre le rouge et le noir (pacte du 18/10/2006), entre démocrates lights (Takattul) et gauchistes séniles d’une part et les différentes composantes de l’islamisme (Ennahdha) et du populisme (CPR et groupuscules semblables) d’autre part après octobre 2011 et entre Nidaa et Ennahdha après octobre 2014.

La nécessité d’un bilan critique du bourguibisme ne vise pas à renforcer ses ennemis (islamistes et populistes) mais à revigorer le bourguibisme et à le débarrasser de ses faiblesses et limites que l’histoire lui avait imposées (la question démocratique).

Le but politique et national de cet effort est la reformulation d’une pensée politique nationale démocratique et progressiste (et d’un projet politique s’entend…) qui serait la symbiose du nationalisme devenu traditionnel (mondialisation capitaliste émergente face à une bipolarisation stratégique déclinante) après l’essoufflement du processus d’édification nationale sans démocratisation sociétale profonde, d’une part et les valeurs et idéaux du progrès social et culturel, démocratique et progressiste que l’humanité a pu forger à travers des combats politiques, sociaux et idéologiques, corrigés par les échecs et les sucés et stimulés par la ténacité des hommes qui se battent pour la vie des hommes et non pour les idéologies fossilisées. Cet effort a été entrepris par des militants progressistes (de la Gauche, anciennement ML) mais les rapports des forces politiques au sein de l’Etat/Parti, PSD­RCD et dans le pays ne lui ont pas ouvert les perspectives du sucés. Le pays a perdu avec cet échec ! La Gauche démocratique et les nationalistes aussi ! Nous y reviendrons plus tard!!

Ainsi, le retour à Bourguiba (sous la forme de Bourguibamania) sans analyse critique et sans bilan politique approfondi n’ouvre des perspectives à personne, à aucune force socio­politique ou idéologique, il sert même ses adversaires qui n’y voient qu’un acte «contre-révolutionnaire » ou un retour de l’ancien régime et autre logomachie d’amateurs professionnels de l’opportunisme politicien. Il reste que, le paysage médiatique et politique rabâchant du Bourguiba et ce des islamistes d’Ennahdha et de ses rejetons recueillis dans d’autres partis (tel Nidaa, Tahaluf, PNL, Joumhouri,…) qui se découvrent tous des âmes bourguibiennes, des passés destouriens et des amours pour l’ancien régime… Tout ce paysage inquiète… parce qu’il trahit l’orchestration ou la programmation politicienne, sinon… !! (Nous y reviendrons plus bas…!)

La mémoire de l’œuvre Bourguiba ne nécessite pas une défense. Elle a résisté à beaucoup d’épreuves. C’est la force du réel qui l’a imposée. Son analyse critique n’est pas un service idéologique et politique à ses adversaires ou ennemis. (Dogmatisme sénile des islamistes d’Ennahdha ou dogmatisme infantile de la Jabha Echabia) mais plutôt un appel à sa rénovation et à son actualisation qui passe par son dépassement dialectique. C’est la seule voie qui va évacuer la surenchère verbale développée par les nouveaux parvenus en politique et qui meublent tant de partis (tant au pouvoir que dans les rangs de l’opposition) et qui ne font de Bourguiba qu’un deuxième Kamis de Othman ou une carte de visite mondaine, faute de projet politique concret.

à suivre