Nous avons évoqué l’importance historique de la rupture que le parti Nidaa Tounes a opéré, en acceptant l’alliance avec Ennahdha, en insistant sur le caractère de rupture avec le Bourguibisme d’une part et avec les fondamentaux de la mouvance démocratique et progressiste tunisienne (en dépit de la déconfiture opportuniste du mouvement du 18 octobre 2006).

Ce que nous abordons dans ce court texte, c’est un autre aspect de la rupture qu’a opéré le gouvernement Nidaa et consorts avec le Bourguibisme, en matière de politique étrangère. Passons sur les bouffonneries marzoukiennes (qui ne sont que caricatures!!) et sur les manifestations de l’amateurisme des gouvernements d’après le Janvier 2011, la signature de la Tunisie d’un Mémorandum de partenariat stratégique avec les USA, (lors de la dernière visite de BCE à ce pays au début de Juin 2015) constitue en soi un événement majeur au niveau de sa portée et de ses conséquences possibles.

La Tunisie quitte sa neutralité historique

Cet accord rompt radicalement avec la conception classique, celle de Bourguiba, qui fondait la diplomatie tunisienne depuis 1956 et qui consiste à se tenir à égales distances de toutes les grandes puissances du monde. La Tunisie, (présente au Congrès de Bandung 1955 représentée par Salah Ben Youssef) a réussi à devenir un pays phare du non alignement. Bourguiba, Tito, Soekarno,… ont pratiqué un réel équilibre dans leurs rapports avec les deux blocs dominants le monde (autour des USA et de l’URSS). Le non alignement devint alors une force géopolitique réelle dans le monde et qui a culminé pendant les années soixante-dix du siècle passé. Bourguiba, malgré son penchant politique réel pour le bloc occidental, contre le bloc soviétique, n’a jamais placé la diplomatie de la Tunisie dans le jeu des compétitions internationales étrangères aux intérêts spécifiques, du pays ou de son environnement immédiat. Ami des américains, partenaire économique de l’ Europe Occidentale, la Tunisie, ne s’est lié ou ne s’est séparé d’aucune puissance en compétition pour l’hégémonie mondiale, la Chine de Mao bannie par l’Occident, était amie avec la Tunisie, les mouvements d’Indépendances à travers le Tiers-Monde étaient soutenus par la Tunisie contre la volonté de leurs colons. L’action diplomatique, au sein de l’UMA, l’OUA, la Ligue Arabe, l’OCI… étaient autant des signes de non alignement et de souveraineté dans la pratique diplomatique tunisienne, la question palestinienne, comme auparavant la question algérienne, étaient les signes de notre indépendance diplomatique.

Alors, dans ce monde multipolaire, (Europe, Russie, Chine, les cinq ou six pays émergents), en souffrance avec l’hégémonie impériale américaine, qui par ailleurs est en train d’opérer un redéploiements stratégiques et diplomatiques importants, la Tunisie choisit de se ranger dans la catégorie d’Allié Stratégique des USA hors OTAN!!! Les motivations de cette grave initiative sont par ailleurs compréhensibles : Le théâtre sahélo-africain devient, et ce pour une longue période, un cadre d’activisme islamiste multiplicateurs des régions d’instabilité régionale, qui s’aggraveront par l’addition des quatre évolutions possibles :

-Intensification de la lutte fratricide entre Daech et Al-Qaïda

-Extinction improbable de cette divergence et renforcement des rangs des activistes islamistes (terrorisme)

-Absence et inefficacité de la coordination de la lutte anti-terroriste dans la région à travers l’action des différents gouvernements locaux (Nigéria, Tchad, Algérie..) pour des raisons spécifiques à chaque État.

-Renforcement (inévitable mais pernicieux) de la présence occidentale (USA et la France principalement..) dans la lutte anti-terroriste dans la région et qui provoque une réaction chauvine et anti-occidentale.

En ce qui concerne la Tunisie, cette évolution négative constitue un cauchemar, car en plus des islamistes tunisiens présents dans le théâtre sahélo-africain, l’Algérie se replie sur ses propres moyens, visions et objectifs concernant cette lutte et demeure peu ouverte à des collaborations non efficientes, la Libye, devenu un non-État multipliant ainsi les risques, les dangers et les menaces car elle est le foyer, le passage et l’enjeu du combat que se livrent tous les courants de l’Islamisme politique et terroriste, plus ou moins articulés à des agendas d’interventions étrangères ( arabes, turque et occidentales). Ce paysage géopolitique instable et générateur de menaces réelles pour la Tunisie, « impose » à son élite politique (sic!!) de réfléchir à la collecte des dispositifs qui pourraient renforcer sa souveraineté et sa stabilité face à un environnement de moins en moins sûr.

Le parti Nidaa Tounes, son gouvernement et sa diplomatie étaient en panne d’idées et surtout ils sont en panne de vision, n’ont pondu que cette initiative de signature d’un mémorandum de partenariat stratégique avec les USA, qui du point de vue des américains, devait être une option d’avant les élections d’Octobre 2014.

Ce mémorandum qui pousse la Tunisie en dehors du monde non aligné et non dépendant…pose des difficultés supplémentaires à la position géostratégique de notre pays et à son action diplomatique dans son environnement immédiat. L’Europe (la France en premier) avalera cette couleuvre avec le temps… !! Hollande a rapidement rendu visite à l’Algérie et Sarkozy a choisi de rendre visite au Roi du Maroc…(Le Maroc ayant maintenant le même statut que nous (allié stratégique des USA hors OTAN) doit certainement se satisfaire de cet avancement, mais seulement à la lumière des difficultés que cela pose à son ennemi intime : l’Algérie.

La donne algérienne

Cette dernière, se sentant dans l’œil du cyclone géostratégique qui secoue le monde arabe (dont le Maghreb) depuis les catastrophes historiques des prétendues révolutions arabes et la montée en puissance de leurs bâtards naturels (conçus avec les alliances et les agendas géopolitiques de l’Empire…), que sont les mouvements islamistes dont les mouvances « radicales », Al-Qaïda et Daech. La rivalité algéro-marocaine étant profonde (affaire du Sahara, accès à l’Océan atlantique pour l’Algérie, leadership maghrébin), elle est inscrite dans la durée. Les algériens sentant les périls monter du côté tunisien (instabilité, arrivée des islamistes (Ennahdha) au pouvoir sous différentes formes (Troïka, quartet avec Nidaa) intensification des influences stratégiques occidentales, terrorisme, contrebande crime organisé, blocage politique et institutionnel…) L’affaissement de l’État tunisien, s’ajoute à la dislocation de l’État libyen et l’éclosion des groupes terroristes sur un espace qui va de la côte méditerranéenne au Sahel africain, que les frontières tunisiennes et libyennes ne bloquent pas. L’Algérie se remet à l’heure de la menace terroriste mondialisée et étendue. Cette situation s’aggrave par ailleurs à travers les projets et ambitions à peine maîtrisés- pour le moment du moins- et à peine voilés, d’interventions militaires en vue de la maîtrise du chaos libyen (OTAN, UE..).

Dans ce cadre d’inquiétudes algériennes, survint le mémorandum tuniso-américain du 7 Juin 2015. La réaction algérienne fût négative et grave parce qu’elle n’est pas affirmé officiellement. Ainsi l’Algérie s’est retrouvée soudainement à l’Est et à L’Ouest prise entre deux pays voisins (quoique officiellement amis et frères (dans le sens « arabe » du terme), liés tous les deux aux USA par un accord d’alliance stratégique (hors OTAN) avec ce que cela peut représenter comme potentiellement possible au niveau de l’interventionnisme stratégique et militaire et en cas d’évolution négative de la région, ce qui est une hypothèse de plus en plus probable. Pire encore, l’Algérie est exposée sur ses frontières Sud et Sud Est à des évolutions de plus en plus négatives car ces pays (Libye, Mali, Sahel) sont devenus des bases arrières des mouvements terroristes non contrôlés par aucune puissance étatique digne de ce nom et dont l’activisme militaire (sous toutes ses formes) posent la question de l’intervention militaire étrangère (OTAN, France, USA/Africom…). Adversaire à l’Ouest (Maroc), ami incertain à l’Est (Tunisie), espace hostile au Sud-Est (libyen), espace dangereux (Sahara/Sahel jusqu’au Nigéria), voilent la vision algérienne à la lumière du mémorandum tuniso-américain du 7 Juin 2015 tel que la presse algérienne le présente et le critique.

Il est certain que le choix des autorités tunisiennes ne doivent êtres que libres et souveraines, mais l’Algérie a plusieurs centaines de kilomètres de frontière commune avec notre pays. Et à bien réfléchir, la Tunisie avait les moyens (si des efforts nécessaires pour cela ont étés fournis au niveau diplomatique) d’aboutir à des arrangements, agréments, soutiens dont elle avait besoin de la part des occidentaux et des américains sans aller aussi loin et atteindre les formes et les seuils générateurs de difficultés avec les voisins immédiats. Il ne faut pas que les relations tuniso-algériennes deviennent comparables aux relations algéro-marocaines. Et ce n’est pas de l’avenir de l’UMA dont il s’agit mais de celui de la Tunisie. Bourguiba n’aurait pas été heureux de cet événement.