Avant de choisir de vivre en exil, et ce presque pendant 20 ans, j’ai sillonné mon pays du sud au nord, de l’est à l’ouest. Rares les endroits où je n’ai pas laissé les traces de mes pas. J’ai vu le désert de Douz flottant dans le miel de l’aube. Les oasis du Djérid dormant dans les bras de la nuit parfumée par les odeurs de différentes plantes désertiques. La mer de Bizerte mugissant sous les tempêtes violentes de janvier. Les roches de Haouaria dialoguant au crépuscule avec les montagnes volcaniques de Sicile. Les petits villages blancs éparpillés tout le long de la côte entre Sousse et Sfax, semblables à des coquillages géants. Les jardins d’orangers et de citronniers à Hammamet et à Nabeul souriants sous les premières pluies de l’automne. Tabarka rêvant entre le bleu de la mer, et le vert des forêts de pins. Ain Drahem couvertes de neige. Des bergers chantant l’amour sur les flans des montagnes du Kef. Des enfants à l’entrée de Kasserine, dansant sous la pluie après une longue et pénible sècheresse. Une bédouine en «Melia» turquoise, traversant un champ d’oliviers sur la route reliant Haffouz à Kairouan en chantant:

Cette nuit ! Oh cette nuit où

Mon bien-aimé est venu chez-moi

Pour dormir dans mes bras! 

Par un printemps imprégné par les odeurs fortes des fleurs sauvages, j’ai fait le tour des Ksours qui ornent les collines de Tataouine. Dans l’un de ces Ksours, j’ai assisté à une fête de mariage. Sous la pleine lune, des hommes en blanc avaient dansé, tirant des coups de feu dans l’air, alors que des femmes lançaient de youyous bénissant la virilité des mâles. À Chenini, un honorable vieux berbère m’a raconté quelques anciens mythes et m’a appris à prononcer le mot «Touchsoung» qui veut dire AMOUR dans la langue de ses ancêtres. À Mahdia, le poète Moncef Ghachem m’a charmé avec les histoires des marins dont certains ont péri, victimes de la colère subite de la mer. Au crépuscule, il m’a amené au cimetière de la ville, face à la mer, pour me convaincre que le repos éternel dans un tel endroit pourrait être heureux. À Testour, j’ai écouté les chants des andalous de Grenade et de Séville. À Dougga, entre les pierres et les temples, vestiges de la gloire des Roumains, j’ai assisté à la première représentation de plusieurs pièces de théâtres tunisiens et étrangers. À Kairaoun, j’ai toujours aimé la visite des Marabouts, et les cimetières qui l’entourent, me reposant dans la grande mosquée par les journées chaudes. Aux îles Kerkannah, une belle française m’a appris la langue secrète de l’amour, en me chantant Édith Piaf, et Jean Ferrat. À Djerba, j’ai savouré la richesse des cultures dont mon pays s’est distingué dans les différentes époques de son histoire. À Sidi Bou-Saïd qui se dresse sur la colline blanc-bleu comme s’il incarnait un vieux rêve andalou, je me plaisais à me promener en hiver dans les rues vides, n’ayant dans la mémoire que les vers des poètes que j’aime: 

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée!

O récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme de dieux! 

(Paul Valery : Le cimetière marin)

Tous ses voyages m’ont permis de «me venger» d’une frustration qui m’a fait souffrir tout le long des années de mon enfance. En effet, les montagnes et les collines entourant mon village natal, me privaient de voir plus loin qu’elles. Les hommes mûrs partaient de temps à autre et reviennent avec de belles histoires sur des villes heureuses qui se baignaient la nuit dans la lumière! Dans les moments de solitude, je fermais les yeux et je me voyais un homme fort, et élégant, me promener en Prince dans ces villes merveilleuses. À l’âge de 8ans, j’ai voulu partir secrètement avec un garçon de mon âge, à El-Ala, le village le plus proche et le plus «civilisé», mais ma soeur aînée avait déjoué le plan de ma fugue, et mon père m’a sévèrement puni. C’est seulement à l’âge de 11 ans que j’ai pu voir des voitures et découvrir les bienfaits de l’électricité, et ce en accompagnant ma mère à la petite ville de Haffouz où vivait mon oncle Mokhtar avec ses deux femmes et ses plusieurs enfants. Au cours d’une excursion scolaire, à Sousse, Monastir et Mahdia, j’ai vu pour la première fois la mer par une belle journée de février. Et le charme captivant de cette mer s’est fixé dans ma mémoire pour toujours!

Quand je suis parti à Tunis à l’âge de 15 ans pour rendre visite à mon frère qui était un agent de police, ma passion pour la grande aventure s’est accentuée en lisant les auteurs français et étrangers, et en regardant des films presque chaque jour. Et en peu de temps, je me suis débarrassé de ce puritanisme bédouin qui me collait à la peau et m’empêchait de jouir de la nouvelle vie.

En ce temps-là, fin des années soixante, Tunis était encore une ville cosmopolite. Tunisiens, Français, Italiens, Maltais et Espagnols y cohabitaient sans heurts et sans haine. Je les ai vu s’adonner ensemble aux plaisirs de la mer sur les plages de la Goulette et de la Marsa. Les filles blondes et brunes en mini-jupes me donnaient le vertige. Plus tard, à l’université, mon ami Farid, originaire de La Marsa m’a aidé à découvrir les charmes secrets des banlieues nord, ainsi que d’autres délicatesses de la vie citadine. Étudiant, j’aimais me promener dans les souks de la vieille ville et dans les librairies de la rue Zarkoun. C’est dans ces librairies que j’ai procuré des livres qui allaient avoir une influence considérable sur ma formation d’écrivain!

Mais si j’aime tant mon pays, pourquoi l’avoir quitté pour vivre en exil pendant 20 ans? C’est la question que me posent toujours des lecteurs dans différents pays?

Voilà ma réponse: Mon exil est dû essentiellement aux années de misère que j’ai vécu dans les années 70. En ce temps-là, j’étais privé de travail pour des raisons politiques, et mon passeport a été confisqué. Il m’a fallu attendre jusqu’au début des années 80 pour sortir de ce tunnel sordide et étouffant. Dans l’avion qui m’a amené de Tunis à Paris, ma décision était déjà définitive : Vivre loin de mon pays! Mais avec le temps et l’accumulation des expériences, je peux dire que le choix de vivre en exil est dû plutôt à mon destin d’écrivain «nomade». Oui, c’est en exil, que je me suis senti proche de mon pays plus qu’à un autre moment de ma vie. C’est pour cette raison qu’il est omniprésent dans toute mon oeuvre. Il m’a toujours inspiré par ses paysages comme par son histoire, par sa musique comme par ses mythes et ses traditions qui reflètent bien ses diversités culturels et ethniques. À Munich, où j’ai vécu mon exil, j’ai toujours aimé allumer les bougies par les jours sombres de l’hiver, et au rythme d’une musique douce, j’entreprenais un voyage imaginaire pour visiter les lieux que j’aime le plus dans mon pays. D’ailleurs nombreux sont les écrivains qui se sont exilés sans qu’ils cessent d’écrire sur leur pays : James Joyce, Gabriel Garcia Marquez, Witold Gombrowicz et bien d’autres!

Depuis le début de l’année 2011, mon pays est plongé dans des graves crises politiques, économiques, sociales et identitaires. Des idéologies de gauche et de droite le déchirent et l’empoisonnent, menaçant son peuple de division et de discorde. Mais je reste optimiste, car l’histoire a montré que mon pays a toujours pu surmonter les épreuves les plus difficiles, et gagner les batailles les plus éprouvantes .Et j’espère le voir un jour sourire de nouveau pour un avenir meilleur!