Dans un document confidentiel élaboré par des spécialistes anglais et évoqué par The Guardian, qui évoque une intervention terrestre des forces de l’Union Européenne, il est noté que « Des armes militaires lourdes incluant des batteries d’artillerie pour (défendre) les côtes et des combattants, militairement compétents, constituent une menace sérieuse contre les bateaux et les avions de l’UE, qui opéreront». Et qu’«il est très difficile d’imaginer que ces groupes vont rester neutres, lorsque les militaires européens opéreront sur leurs territoires même si ces derniers viseraient plutôt les trafiquants que les combattants. Le danger d’une escalade de l’action armée qui sera hors contrôle et qui aboutira à la perte de vies humaines est bien réel». Les ministres des affaires étrangères de l’UE viennent de prendre la décision d’une intervention militaire pour attaquer les bateaux et le fiefs des trafiquants transporteurs de clandestins en méditerranée, dans l’attente d’une décision du Conseil de Sécurité de l’ONU qui ne pourra avoir lieu qu’après une demande d’un gouvernement libyen d’«Unité Nationale» qui tarde à se constituer en raison des désaccords profonds entre le gouvernement de Tobrouk et les autorités de Tripoli.

Une intervention militaire sous couvert d’humanitaire

En d’autres termes, l’échec de la solution politique tant prônée par la Tunisie, l’Algérie et la France est presque acquis et l’on évolue inexorablement vers une intervention militaire européenne sur le sol Libyen qui sera lourde de conséquences pour la Libye et ses voisins, notamment la Tunisie. Il est certain qu’une telle intervention déclarée, pour des raisons humanitaires, a des objectifs éminemment stratégiques pour les pays européens, car la menace terroriste en provenance de la Libye n’est plus une vue de l’esprit, mais une réalité palpable surtout après les victoires successives remportées par l’État Islamique qui a annexé Syrte le grand terminal pétrolier et qui désormais contrôle une partie du pétrole libyen. Les services anglais prévoient en plus une ruée vers l’Europe des gens fuyant la guerre et citent le chiffre de 500.000 personnes tandis que des spécialistes, sur place en Libye évoquent jusqu’à un million d’individus qui partiraient à l’assaut des côtes européennes sur des radeaux de fortune.

Du côté tunisien, des sources bien informées, citées par certains journaux de la place parlent de préparatifs accélérés pour renforcer les lignes de défense de l’armée le long de la frontière avec la Libye et certains villages frontaliers seraient vidés de leurs habitants, tandis que la protection des villes limitrophes de la frontière est désormais confiée à l’armée. Pendant ce temps, le trafic frontalier continue normalement et de grands semi-remorques, pleins à craquer de marchandises continuent à serpenter la route Sfax-Ras-Djedir en direction de la Libye. Des libyens commencent à affluer vers la Tunisie à la recherche d’appartements à louer pour s’installer durablement, comme après l’intervention de l’OTAN en 2011. Le visiteur des régions de Ben Guerdane et des zones frontalières est frappé par le calme des habitants, qui ne semblent pas s’inquiéter de la tournure dramatique prise par les événements en Libye, ni du rapt des tunisiens par des milices de Fajr Libya ni encore par la prise en otage des employés du consulat tunisien à Tripoli qui a connu une fin heureuse, parce que le gouvernement tunisien a fini par céder au chantage des miliciens tripolitains en libérant leurs chef, sur qui pèsent pourtant de lourdes charges ayant trait au terrorisme. C’est quelques dizaines de kilomètres plus loin, qu’on s’inquiète des conséquences d’une guerre en Libye menée par l’UE, précisément à Djerba où les pronostics d’une crise touristique qui frapperait le secteur sont partagés par les hôteliers, les commerçants et les voyagistes. Le spectre d’une année touristique blanche, comme celle de 2002 après l’attentat contre la synagogue de Djerba hante les esprits. Mais rappelons quand même que le manque à gagner en raison de la guerre en Libye en 2011, pour les hôtels de Djerba, a été largement compensé par l’afflux de riches réfugiés libyens qui louaient aussi maisons et chambres d’hôtes à tel point que les prix de locations ont étés multipliés par trois. A Houmt al Souk, beaucoup de maisons ont été transformées en chambres d’hôtes chèrement louées aux « hôtes » libyens. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit le proverbe arabe, mais les affaires sont les affaires.

Les habitants du sud Est ne sont pas inquiets

Les contrôles sur le tronçon de la route Médenine-Mahres sont rares et semblent plutôt viser la contrebande plus qu’autre chose mais la situation sécuritaire, dans les villes du Sud Est, est redevenue très normale rappelant même le calme plat d’avant 2011. Rien ne laisse penser qu’en est à quelques centaines de kilomètres d’une région contrôlée par l’EI, et à des dizaines de kilomètres seulement du chaos libyen. Un fatalisme ancestral est derrière l’attitude des habitants, qui semblent plus inquiétés par les troubles dues aux grèves tournantes et par les manifestations d’excités locaux, que par la guerre qui se déroule chez le voisin. Les libyens qui se font la guerre chez eux semblent eux mêmes oublier leurs querelles une fois la frontière de Ras Djedir ou Dhiba franchies et rares sont les altercations qui les opposent entre eux ou avec les tunisiens. Un paradoxe qui ne peut être expliqué que par l’histoire et la sociologie, car souvent ils sont les descendants des mêmes tribus que les tunisiens du sud.

Alors que la Libye s’enlise dans une guerre durable et sans issue, présentant le plus grand foyer de tensions et de risques terroristes, le gouvernement tunisien continue à patauger dans d’interminables contradictions quant à la politique à avoir à l’égard des milices et des seigneurs de guerre qui s’entre-déchirent. L’absence d’une politique claire, inspirée d’une vision globale de la situation géostratégique et des rapports de forces entre puissances, fait que l’on décide du jour au jour, quitte à faire le contraire de ce que l’on annonce. Campant toujours sur des positions pacifistes qui se contentent d’évoquer des grands principes, notre diplomatie donne l’impression de tourner en rond, au nom d’un pragmatisme qui cache plus une incapacité d’affronter de face cette situation dangereuse et menaçantes, qu’un véritable sens du réalisme. En attendant, ce sont les citoyens qui continuent à payer le prix de la grande lâcheté des politiques. Jusqu’à quand ?

M.Aziz