Aujourd’hui, on dit que les Arabes ne voyagent pas, mais ils émigrent ou fuient leur patrie, contraints la plupart des cas. Cela pourrait donner raison à certains qui parlent actuellement d’une diaspora arabe. Une diaspora qui, selon eux, a pris plus d’ampleur que la diaspora juive, surtout après la création de l’Etat d’Israël en 1948. Les problèmes politiques et sociaux, dans lesquels se débattent les pays arabes, sont la cause principale de cette situation que je n’hésiterai pas personnellement à qualifier de malheureuse, sinon de tragique. Mais malgré le grand nombre d’Arabes qui se comptent par millions et qui vivent éparpillés sur la totalité du monde, surtout en Europe et aux Amériques, les écrivains voyageurs arabes sont aujourd’hui presque inexistants. 
Chose qui contraste totalement avec le passé, où les écrivains voyageurs étaient nombreux et jouissaient d’une grande renommée.
Cela s’explique par la passion que les Arabes, surtout lettrés, avaient pour le voyage et l’importance qu’ils lui vouaient.
D’ailleurs, le Prophète Mohamed était un voyageur infatigable.
Avant de recevoir le Message, il avait sillonné l’Arabie, et la majorité des pays de la région qu’on appelle aujourd’hui «Le Moyen-Orient»». C’est en voyageant, comme commerçant, qu’il avait dévoilé les secrets de l’histoire des peuples anciens, surtout des Perses et des «Roums» (c’est-à-dire les Européens), en s’imprégnant des vieilles mythologies, et en assimilant les principes des deux grandes religions, juive et chrétienne, qui l’avaient considérablement influencé. Prophète, Mohamed avait gardé la même vénération pour le voyage «safar». L’une des plus belles Sourates du Coran est «Le voyage nocturne» dans laquelle il raconte son voyage au Ciel via Jérusalem : «Louange à Celui qui a transporté pendant la nuit, Son serviteur du temple sacré de la Mecque au temple éloigné de Jérusalem, dont nous avons béni l’enceinte pour lui faire voir nos merveilles. Dieu entend et voit tout». On a retenu aussi du Prophète Mohamed un «Hadith» (parole) où il attachait le savoir au voyage. Dans ce célèbre «Hadith» s’adressant à ses fidèles, il disait : «Cherchez toujours le savoir, même si cela vous oblige à aller jusqu’en Chine!».
Dans la langue arabe, le voyage (safar) est aussi synonyme de dévoilement, car le voyage permet à l’homme de dévoiler ce qui est caché en lui, ainsi que de mettre à l’épreuve sa capacité de résistance, sa foi et ses connaissances.
C’est peut-être cela qui explique que la plupart des éminents poètes et écrivains arabes, avant ou après l’Islam, étaient de grands voyageurs. Al Mutanabi (915-965), avait erré à travers l’Egypte, la Perse, la Syrie, avant d’être assassiné par ses ennemis en Irak, espérant vaincre la puissance des pouvoirs par la puissance des mots. Les nombreux voyages d’Ibn Khaldoun (1332-1406) à travers l’Afrique du Nord, l’Andalousie, l’avaient aidé à écrire sa célèbre Muqaddima (Introduction), ainsi que sa fameuse histoire des Arabes et des Berbères. Le grand Cheikh soufi Ibn Arabi (1165-1241) quitte l’Andalousie pour Marrakech. Là, il voit dans un rêve le trône de Dieu et entend une voix qui le conseille de continuer son voyage ver l’Orient. Il passe de longues années entre différents pays de l’Orient avant de se fixer définitivement à Damas. Ses voyages le conduisent vers cette vision unitive qui culmine en «un amour naturel et universel où toute distinction et détermination s’effacent».
C’est un rêve aussi qui incita Ibn Battûta (1304-1377) à entreprendre un périple fabuleux que jamais un voyageur arabe, avant ou après lui, n’avait entrepris. Ce rêve est le suivant : en route pour le pèlerinage, alors qu’il dormait sur la terrasse d’une «Zawia» (marabout) en Egypte, il s’est vu sur l’aile d’un oiseau géant qui se dirigeait vers l’Orient, s’éloignant de plus en plus pour atterrir dans une «terre verte et sombre». Là, il laissa Ibn Battûta. En se réveillant, celui-ci avait compris, après avoir consulté le vieux sage de la «Zawia» que son voyage ne devait pas s’arrêter à la Mecque. Et le voilà qui part en un long voyage qui avait couvert à peu près 120.000 kilomètres l’emmenant en Turquie, en Russie du Sud, en Iran, en Asie centrale, en Inde, aux îles Maldives, à Sumatra et aux portes de la Chine. Il n’est revenu à Tanger, sa ville natale qu’il avait quittée à l’âge de 21 ans, que 25 ans plus tard, non pour s’y fixer, mais pour partir de nouveau vers le royaume de Grenade, puis vers le Soudan nigérien. Vieilli et fatigué, il s’était installé à Tanger. Là, il avait dicté les différentes étapes de son périple extraordinaire à l’un de ses concitoyens, appelé Ibn Jussay. Le livre, qui s’en est suivi, est considéré jusqu’à aujourd’hui, comme un chef-d’œuvre dans la littérature arabe. L’Occident ne l’avait découvert qu’au XIXe siècle. Depuis, des traductions en plusieurs langues ont rendu mondialement connu «Le voyage d’Ibn Battûta»
Ce livre, écrit dans un style simple et dépouillé et dans une langue imagée qui nous rappelle la langue d’un autre chef-d’œuvre de la littérature arabe qui est Les Mille et Une Nuits, restitue un mélange étonnant de faits objectifs et de contes merveilleux, de traditions et de légendes sur des contrées inconnues alors, et nous décrit les mœurs, parfois étranges, de leurs habitants en mettant en relief leurs caractères insolites. Certains ont signalé quelques défaillances, quelques exagérations dans ce livre. Cela est possible, si on sait que son auteur avait relaté le récit de ses différents voyages, trente ans après. Mais cela n’empêche qu’Ibn Battûta avait minutieusement décrit des faits exacts et signalé des situations dont les historiens plus tard ont prouvé la véracité.
Ibn Battûta reconnaît que partout où ses pas l’ont conduit, il avait reçu un accueil fraternel, avait obtenu sans le demander, l’assistance désintéressée de centaines de personnes, pauvres gens comme seigneurs. Dans les déserts les plus hostiles, il avait trouvé des jarres bien installées le plus souvent par une main anonyme avec l’humble souci d’apporter une aide, parfois de sauver d’une mort certaine l’étranger solitaire ou le voyageur égaré. Les diplômes qu’il avait reçus avant son départ l’avaient autorisé à dispenser un enseignement universel. Mais Ibn Battûta n’oublie pas de nous signaler, malgré tout, qu’il avait été témoin de la cruauté, de la bassesse et de la fourberie.
Le voyage d’Ibn Battûta débuta le 14 juin 1325. C’était le jour où il avait pris la décision qui allait bouleverser le cours de sa vie : partir. Le monde islamique était au début de cette décadence dont il ne se réveillera que 6 siècles plus tard. 67 ans plus tôt, plus précisément en 1258, Bagdad, la plus prestigieuse capitale de l’empire islamique en cette époque, a été assiégée et saccagée par les Mongols. Ses riches bibliothèques, ses fameuses universités et écoles de traduction ont été détruites et brûlées. Le Royaume de Grenade, le seul royaume islamique resté en Espagne, était déjà secoué par les grandes tempêtes qui conduiront à sa chute finale en 1492. Le monde islamique, du Maghreb jusqu’aux confins de la Chine vivait une période difficile caractérisée surtout par de graves crises politiques, des guerres intestines, des règlements de comptes sanglants entre les assoiffés au pouvoir. Çà et là, les tyrans poussaient comme des champignons. Les conservateurs et les puritains avaient déjà commencé leur chasse impitoyable contre les esprits libres et les penseurs éclairés. Une chasse qui n’a pas cessé jusqu’à nos jours. Ibn Khaldoun, né à Tunis 7 ans après le commencement du voyage d’Ibn Battûta, dira plus tard que plusieurs signes annoncent que la civilisation était en train de se déplacer vers les rives occidentales de la Méditerranée.
Ibn Battûta allait être un témoin passionné de cet état crépusculaire de l’Islam et des musulmans. La recension des thèmes qui constituent la trame de son récit est étonnante à cet égard. Du début jusqu’à la fin du récit, on le sent préoccupé, trop préoccupé même, par les maux qui rongeaient, alors, les sociétés musulmanes. La fragmentation du monde islamique le faisait énormément souffrir. Devant la tyrannie, il n’avait que mépris et répulsion. Il ne cessait d’affirmer sa préférence pour l’ascétisme et la dévotion opposée au luxe, pour la générosité face à la cruauté, pour la fidélité contre la trahison. Il déplorait l’injustice envers les femmes, envers les Noirs, et dénonçait les injustices de toutes sortes. Devant un tyran connu pour sa férocité, il ne s’empêcha pas de critiquer sa politique, encourant ainsi le risque d’être pendu. Ses propos avaient étonné les «oulémas» présents à l’audience. Sorti indemne de cette dure épreuve, Ibn Battûta reçut d’eux avant sont départ de la principauté, les marques de leur grande estime pour avoir osé interpeller leur souverain sur sa mauvaise conduite religieuse et politique. Au cours de ses longs voyages à travers le monde islamique, il avait à plusieurs reprises exercé la fonction de «cadi» (juge). Il aurait usé de son droit pour admonester certains monarques qui abusaient de leur autorité. Il abhorrait l’«appétit» au pouvoir, car il est, selon lui, la source de tous les maux et de toutes les injustices. Il ne cessait de rappeler que le détachement à l’égard du monde est la meilleure vertu pour un vrai musulman. Il défendait ainsi un certain mysticisme qui ne l’empêchait pas pourtant de profiter de la jouissance licite des biens de l’existence. C’est là l’éthique réelle de tout bon musulman qui n’oublie par le «fana» (la mort), destin de toute chose dans ce bas monde, tout en jouissant des joies et des plaisirs de la vie.

Sunnite convaincu, fervent pratiquant des cinq règles de l’Islam et grand défenseur de ses grands principes juridiques et moraux, Ibn Battûta l’est resté jusqu’au bout de son voyage, et ce, en dépit des confrontations avec les autres écoles musulmanes ou avec les credo d’autres civilisations et cultures. «Cadi» (juge) aux îles Maldives, il avait dès les premiers jours de sa fonction, imposé les lois les plus strictes de l’Islam, mettant, fin, par exemple, à une coutume «détestable», selon lui, qui consistait dans le fait que les femmes divorcées continuaient de loger sous le toit de leur ancien époux jusqu’à ce qu’elles se remarient.
Ibn Battûta avait interdit cette pratique en délogeant ces femmes et, pour l’exemple, il fit donner le fouet sur la place publique à vingt-cinq hommes coupables de cette infraction et les fit défiler dans les rues et les marchés de la ville. De même, il ordonna que la prière fût obligatoire pour tous. Des crieurs en informèrent la population et, à partir de ce jour, tout homme surpris hors de la mosquée à l’heure des cinq prières du jour, recevait le bâton. Mais il reconnaît que la seule réforme qu’il ne parvint pas à réaliser fut de contraindre les femmes à porter des vêtements. Au cours de ses différents voyages et dans plusieurs lieux et pays, il avait critiqué les pratiques, «bizarres» à ses yeux, des sectes non orthodoxes, comme les Kharijites. En dehors du monde islamique, il manifestait une modération étonnante. Ainsi, il signalait la boulimie de travail des Chinois, la vie paradisiaque dans les îles Maldives, l’accès des femmes au pouvoir qu’il trouvait naturel. En termes enthousiastes, il fit l’éloge de la beauté des femmes en Asie Centrale, mais la nudité des femmes noires, parfois intégrale, et le laxisme de leurs maris, lui semblaient dépasser l’entendement… Dans un texte admirable qui nous rappelle un peu Les tristes tropiques de Lévi-Strauss, il décrit le sacrifice au feu par les veuves aux Indes.
Le conservatisme d’Ibn Battûta ne l’empêchait pas de raconter en détail des anecdotes et des faits scandaleux ou frôlant le scandale dont il était victime ou témoin. Se trouvant à Damas, au début de juin de l’an 1348, il rapporte l’anecdote suivante : un religieux vivait dans la pauvreté au sommet d’une montagne, en compagnie d’un disciple. On l’appelait le cheikh des cheikhs. La foule venait chaque jour, nombreuse, lui rendre visite et implorer sa bénédiction. Un jour, il s’écria au milieu des gens : «Le Prophète Mohamed ne pouvait pas se passer des femmes, moi, je peux!» Joignant le geste à la parole, il caressa de sa main la croupe de son beau disciple. La nouvelle parvint aux émirs de la région qui firent juger le cheikh des cheikhs et son disciple par quatre «cadis». Les deux hommes furent condamnés à mort et exécutés.
Le document qu’Ibn Battûta nous a laissé sur son fameux voyage reste jusqu’à nos jours un document rare, politique, littéraire, anthropologique et religieux, non seulement sur le monde islamique au XIVe siècle, mais aussi sur l’Inde, l’Asie Centrale, la Chine et l’Afrique noire. Avec Al Muqaddima d’Ibn Khaldoun, c’est certainement l’une des plus belles œuvres qui avait précédé le crépuscule de la civilisation musulmane. Aujourd’hui, l’auteur de cette œuvre est enterré dans un petit marabout, situé dans une ruelle au cœur de la médina de Tanger. J’ai visité son tombeau plusieurs fois, accompagné par des amis. Et à chaque fois, j’ai dû demander aux enfants du quartier de m’aider à retrouver le lieu. Ibn Battûta qui avait sillonné une grande partie du monde pendant presque 30 ans, affrontant des risques et des dangers de toutes sortes, voulait, peut-être, être à l’abri des curieux dans son sommeil éternel. Non loin de là, des jeunes se jettent chaque semaine, sinon chaque jour, dans la mer espérant gagner l’Europe, l’Éden des déshérités d’aujourd’hui. Mais il s’agit d’un autre voyage. Il s’agit aussi d’une autre époque, et d’une autre destinée!…