Avec Bady*, il faut surtout, et de prime abord, éviter les chemins battus. C’est donc inutile d’indiquer sa date de naissance, ni son lieu, ni ses origines sociales, car c’est un être multiple et complexe, toujours à l’encontre de tout ce qui le fixe, l’oblige à s’accrocher à une école, ou à un système, ou à un groupe, ou à une période même riche de tout ce qui lui procure la joie et le bonheur de vivre et de créer! Et même quand il se réfère à sa ville natale Ferryville, (aujourd’hui Menzel Bourguiba) où il semble avoir vécu une enfance heureuse auprès d’une mère belle et affectueuse, on ne sent pas l’odeur d’une nostalgie pleurnicharde, mais plutôt le désir de fouiner à la manière de Marcel Proust, dans un passé lointain à la recherche de ce qui peut lui permettre d’éviter les tracasseries d’un présent malheureux, ou d’éclairer le chemin d’un avenir toujours incertain. Mais ce qu’on peut retenir d’essentiel de cet enfance paisible, c’est la laïcité précoce, et l’amour pour la langue française qui allait devenir plus tard son meilleur outil pour déchiffrer les mystères de la poésie et de la peinture. On retient aussi une grande passion pour des poètes «damnés» qui ont osé défié le marasme de leur société, l’inertie de l’écriture et de l’art, l’engourdissement de la pensée pour se plonger dans l’enfer de la vie en quête de ses mystères et de ses cauchemars. Ces poètes n’étaient que Baudelaire, Rimbaud, et Lautréamont qui avait écrit dans «Les chants de Maldoror»:

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du coeur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui.

Depuis les premières années de sa jeunesse, Bady avait fait pacte avec ces poètes damnés et ils sont restés jusqu’à aujourd’hui ses grands Maîtres auxquels il aime se référer pour rester toujours auprès d’eux. Ce sont eux qui l’inspirent; ce sont eux qui le guident; ce sont eux qui l’aident à défendre sa précieuse liberté même dans les moments où cette liberté se révèle menacée et difficile à préserver.

Bady avait entrepris son itinéraire d’artiste dans une période très sombre et très difficile, et ce au début des années 70. En ce temps-là, la Tunisie peinait à sortir d’une très grave crise économique et sociale. Et lui avait décidé après avoir enseigné le français au lycée de Kasserine pendant deux ans, de revenir à la capitale pour se jeter corps et âme dans la vie culturelle et artistique. Journaliste au quotidien «La Presse», il n’avait pas tardé à briller avec ses essais et ses articles sur le monde de l’art picturale, ainsi que sur les peintres en vogue, ou inconnus jusque là. On n’exagère pas donc de dire que Bady est un précurseur dans le domaine de la critique d’art car c’est grâce à son intelligence, à sa perception subtile, ainsi qu’à sa prodigieuse connaissance de l’histoire de l’art occidental, que cet art qui était encore rarissime et presque inabordable a pu jouir de la place qu’il mérite dans la vie culturelle de notre pays. Et avant la fin des années 70, Bady était devenu une référence essentielle et primordiale pour saisir les contours et les différentes facettes de la peinture tunisienne. Dans ses articles comme ses essais, il essayait de présenter surtout ceux qui sont délaissés ou oubliés, ainsi que ceux qui s’adonnent à la vie de la bohème comme le feu Bouabana sur qui il avait écrit un article très touchant intitulé : «Le passant furtif, le passeur d’images». Dans ce texte au souffle poétique, Bady glisse sa vision à propos du sort de l’artiste dans le pays de Hannibal, et qui est contraint de vivre sa vie comme une série de malheurs et de supplices dans une société toujours ingrate envers lui, se comportant quelquefois comme son bourreau et son ennemi !A propos de Bouabana, Bady avait écrit: «Durant toute sa vie d’artiste – bohème, Habib Bouabana fut un passant furtif et dans l’esprit rimbaldien un passant considérable .Il se sentait tour à tour un peu le Van Gogh, le Gauguin, ou le Modigliani tunisien».

Mais écrire sur l’art et les artistes ne suffisait pas à Bady. Il participait aussi à des débats, préparait des catalogues, lançait des idées flamboyantes sur différentes conférences, parlait en fin connaisseur dans des émissions radiophoniques, voyageait en Europe et en Amérique comme messager de l’art tunisien, et ne lâchait jamais sa passion même en partageant un plat et un verre avec des amis. Étant conscient que la vie culturelle ne pourrait être riche et vivante que quand elle est conçue comme un tout, et comme un jardin où toutes les fleurs se partagent les odeurs, Bady ne côtoyait pas uniquement des artistes, mais aussi des poètes, des sociologues, des écrivains, des historiens, des intellectuels bohémiens qui comme lui fréquentaient les bars et les restaurants de la grande Avenue, et «l’encourageaient à aller toujours de l’avant dans les modifications et les modulations de sa pensée sauvage et libertaire pour atteindre à ce gai savoir nietzschéen, artaudien et ferréerien auquel il est toujours nourri» comme il disait dans l’un de ces textes.

Dimanche 19 avril, accompagné de mon ami Mohamed El May, j’ai rendu visite à Bady chez lui à El Kram face à la mer. Le terrible accident survenu l’été dernier l’a diminué physiquement mais pas psychiquement et moralement. Malgré le chaos dans lequel le pays est plongé depuis déjà 4 ans, il garde l’espoir pour un avenir meilleur. Et même si l’accident l’empêche depuis un an de se déplacer, il est à l’écoute de tout ce qui se passe dans le pays. Parler de l’art lui procurait enthousiasme et vivacité. Son visage marqué par la vieillesse et la solitude s’illuminait de temps à autre comme pour me rappeler les beaux moments que nous avons passés ensemble dans différentes période de notre vie. Il a parlé de la fausse révolution qui a dévasté le pays, de Daech qui détruit des sites historiques et se plait à commettre des massacres quotidiens au nom d’Allah. Il a parlé aussi de ses amis disparus, de Léo Ferrée qui l’accompagne comme un amour éternel et lui chante de temps à autre:

Ici ailleurs ou autre part,

Il se peut que tu t’en souviennes

Sans se connaître on s’est aimé

Et même si ce n’est pas vrai

Il faut croire à l’histoire ancienne

Je t’ai donné ce que j’avais,

De quoi chanter, de quoi rêver,

Et tu croyais en ma bohème,

Mais si tu pensais à vingt ans,

Qu’on peut vivre de l’air du temps,

Ton point de vue n’est plus le même.

 

*Il s’agit de l’artiste et du critique d’art Bady Ben Nacer