Je n’ai jamais aimé que ce qui est

Digne d’être aimé

Mais me voilà seul

N’ayant autour de moi

Que ce qui ne peut nullement

Etre aime!

Ouled Ahmed est venu un peu tard à la poésie et dans une période difficile et malheureusement sombre pour lui, pour la poésie et pour le pays. Dans son adolescence et dans les premières années de sa jeunesse de bédouin passionné d’aventures, il avait certainement adoré la poésie et admiré des grands poètes anciens et modernes. Mais, en ces temps là, il n’avait pas encore décidé d’être poète. Pratiquer la poésie lui semblait compliqué et trop risqué. Je pourrai même avancer qu’il n’avait pas senti encore, à ce moment là la flamme brûlante de la poésie. Cette même flamme qui allait plus tard, s’emparer de lui pour ne lui laisser aucun répit. Je pourrai même imaginer qu’encore jeune, il préférait se laisser aller aux futilités de la vie quotidienne dans la campagne aride où il est né, que d’exercer ce jeu de mots qu’il pratiquerait plus tard avec aisance et habileté. Des mots qui explosèrent par la suite, chauds et violents, dés le début de sa carrière poétique et qui « dormaient » encore au tréfonds de son corps frêle et chétif. Mais de temps en temps, il les caressait dans se rêves ou dans les moments rares de contemplation qu’il « volait » difficilement à la grande tribu oppressante avec sa vie misérable et monotone. Libéré d’elle, il jonglera plus tard habilement avec les mots et écrira:

Les lettres choient sur la feuille

Et s’éparpillent dans la blancheur comme se dispersent

Les soldats barbaresques

Dans le grand désert du Moyen-Orient

-Ponctues-tu tes lettres minutieusement?

-Non

La ponctuation est un mouvement d’aigle qui va du haut en bas

Et moi je crains la chute après le point

Et je crains encore plus de me relever après chaque point

Que ne trouverai pas

Que puis-je faire pour me lever:

Moi l’horizontal

L’heureux

De la multiplicité de mes chevaux

Massacrés devant moi! 

 

Mais quand Ouled Ahmed devint-il poète?

Au début des années 80, Ouled Ahmed se trouva tout subitement au coeur de la capitale qui se réveillait alors difficilement d’une période de torpeur et de stagnation au niveau culturel et artistique. Le dynamisme crée par le mouvement « Attali »-Avant-garde-dans les années 60, s’était évaporé, et les amoureux de l’art et de la poésie se sentaient orphelins. La Tunisie, mère-patrie d’IBN Khaldoun, de Chebbi, de Messadi, de Douagi et bien d’autres noms illustres, semblait alors une terre aride, désertée par ses créateurs et ses artistes. Les causes de ce marasme culturel inquiétant étaient multiples, mais les évènements politiques et sociaux qui avaient secoué le pays tout le long des années 70, en étaient les principaux responsables. Après le coup putschiste fomenté à Gafsa par des éléments extrémistes et ce au début des années 80, le paysage culturel et artistique subit un changement radical. Les clubs littéraires et les cafés de Bab Bhar commençaient à accueillir de nouveaux poètes et artistes de tout genre et de toutes tendances. Une nouvelle-garde sans nom et sans programme vit le jour…

Dés les premières semaines de son arrivée à la capitale, Ouled Ahmed avait commencé à fréquenter « Chez les Nègres », café-bar préféré de la nouvelle vague littéraire et artistique. Avec son corps marqué par la faim et la dureté de la vie bédouine, son visage émacié brûlé par le soleil du sud, ses cheveux crépus, ses yeux pétillants de colère et d’intelligence, il ne tarda pas à s’imposer partout où il débarquait. Et le voilà qui se présente comme le poète révolté, à la parole facile, et aux métaphores puisées dans l’imaginaire populaire. Il adorait surtout jouer avec les mots les chargeant d’une sonorité inédite jusque là Personne ne l’intimidait! Personne n’osait le défier! Et lui se plaisait à être à contre-courant, défiant tout le monde. Les critiques sévères lui donnaient plus de force, plus de fougue et de vigueur. Les universitaires le fuyaient de peur que leur « Balagha »-Éloquence-soit massacrée devant leurs yeux. Il voulait être la conscience et la parole des « damnés de la terre » et il semblait toujours pressé comme s’il voulait rattraper le temps perdu. C’est ce qui explique la faiblesse de certains poèmes écrits à la hâte. Mais Ouled Ahmed ne tarda pas à s’apercevoir de ses faiblesses et vite il devient le poète qu’il souhait être:

Je suis guéri de la Poésie

Je n’ai plus mal

Hormis ma crainte pour une notion inquiète

Mais une chose simple me trouble :

Les vers de poésie sont dans la potence

A plusieurs reprises je suis allé à la tombe

Mais ils m’ont chassé

Et seul le papier m’a supporté…

Suite à des discussions orageuses avec ses amis de la nouvelle-garde, Ouled Ahmed décida, sans le conseil ni l’influence de personne, d’être lui-même et de se libérer de tous les dogmes pouvant l’emprisonner, l’étouffer et éteindre sa voix ou la dénaturer. Il avait décidé aussi de « créer sa propre chanson » comme font tous les poètes authentiques. En ce temps de tâtonnement et de recherche effrénée d’une nouvelle « naissance poétique » , il avait lu Darwich, Sayyab, Saadi yousef, Pablo Neruda, Nazim Hikmet et bien d’autres. Il avait lu aussi Nietzsche qui avait écrit dans un poème publié après sa mort:

Enlevés les rêves souriants,

Envolé le passé,

Le présent lugubre,

L’avenir confus et lointain.

Je n’ai jamais éprouvé

La joie ni le bonheur de vivre

Vers des temps anciennement disparus

Je me tourne avec tristesse.

C’étaient donc Nietzsche et les poètes déjà cités qui avaient aidé Ouled Ahmed à trouver sa propre voix et à créer son propre langage poétique. C’étaient eux aussi qui l’avaient influencé en écrivant son fameux poème autobiographique « Testament » :

Jamais!

Jamais je n’ai, de ma chair, privé les loups gris d’ANATOLIE,

Pour louer la vigilance des pasteurs

Jamais je n’ai laissé le taureau de l’Andalousie

M’éventrer de crainte qu’on dise

-Vois-tu? Ce garçon n’a pas d’entrailles…

 Poète de la douleur et de la révolte, Ouled Ahmed n’a jamais plié l’échine. Il reste fidèle à lui-même même dans les temps où cette fidélité semble difficile à protéger et à conserver:

Où suis-je ?

Où est la lumière du jardin ?

Que dis-je si tu me poses la question ?

Je vais faire semblant de dormir

Plus de questions!

Hassouna MOSBAHI