( L’Occident vu par les auteurs arabes – première partie – 1/2)

 

L’Europe est un mythe, une idée et une illusion!

A.LAROUI

Chez les anciens arabes, l’Occident était toujours cet endroit lointain et sombre comme une nuit éternelle. Dans leur langue, il est synonyme de l’exil dans sa forme la plus extrême. C’est la « Ghorba » qui signifie l’état où se trouve un être contraint de quitter sa patrie pour vivre dans un endroit lointain où il sera traité comme un «étranger», comme un «intrus», obligé à se sentir toujours exclu et rejeté en marge de la vie du pays où il a débarqué. Et le voilà donc si proche des ténèbres de l’au-delà. C’est pour cette raison que les arabes de jadis, avaient cultivé une perpétuelle méfiance, sinon une phobie vis-à vis de l’Occident. Au cours de leurs conquêtes, les musulmans venus d’Arabie, se sont abstenus d’avancer plus loin que la Sicile et l’Andalousie, deux régions du sud de l’Europe qui ressemblent plus au moins aux pays de l’Afrique du Nord. La raison n’était pas uniquement militaire, mais on a l’impression que les musulmans avaient peur d’êtres engloutis par cette obscurité où chaque jour le soleil semble s’y noyer!

L’Occident des ténèbres et du froid

Et même quand les musulmans avaient étendu leur domination à des vastes territoires des pays des «Roums», ce sentiment de rejet de l’Occident est resté vif. Les grands voyageurs et aventuriers qui ont atteint les confins de la Chine et de la brousse de l’Afrique noire, n’étaient en aucun cas attirés par cet Occident, demeuré constamment énigmatique et repoussant. Chez les mystiques, les poètes et les philosophes, l’Occident est demeuré synonyme de l’obscurité et de l’exil. Et voilà que le grand soufi Ibn Arabi quitte l’Andalousie, sa terre natale, pour Marrakech. Là il voit dans un rêve le fabuleux trône de Dieu et entend une voix angélique qui lui conseille de continuer son voyage vers l’Orient. Et il partira pour ne plus revenir! Ibn Khaldoun qui avait passé une grande partie de sa vie en Tunisie, au Maroc et en Andalousie décida, au seuil de la vieillesse, de se diriger vers l’Orient à la recherche d’un remède pour les maux de l’Islam et des musulmans. Après de longs périples, il s’était installé au Caire où il mourut en 1406. Parmi les livres de voyages des auteurs arabes, on ne trouve qu’un seul relatant un voyage en Occident, précisément en Russie, qui a été effectué en 921. L’auteur de ce livre, Ibn Fadhlen, un juge de Baghdad, l’envoyé de l’Emir des Croyants, Al Moktadarbillah, à un roi de Russie qui avait demandé d’ être initié à l’islam. Ibn Fadhlan nous décrit son ardu et éprouvant voyage avec une précision fort étonnante, présentant une image sombre et effrayante des régions qu’il avait traversées avec sa caravane. L’obscurité est presque totale. Le froid est si glacial que souvent, sa barbe se congèle à tel point qu’elle devienne dure comme une pierre. Et plus il s’approche de l’Occident, plus sa sensation de perdition et de mort s’intensifie. Ibn Fadhlen ne cesse jamais de nous rappeler qu’il est dans le pays des infidèles, et qu’il est resté malgré les dures épreuves, profondément attaché aux grandes valeurs de l’islam, suppliant Dieu le tout puissant afin qu’il apaise la grande misère des gens qu’il avait rencontré tout le long de son voyage. Chez d’autres voyageurs arabes partis en Orient, nous nous apercevons que tous essayaient, en dépit des difficultés qu’ils affrontaient, de nous faire savourer le plaisir de leurs voyages. Ce qu’ils décrivaient comme villes, paysages, évènements, semble «une invitation au voyage» selon le célèbre poème de Baudelaire. Ce n’est nullement le cas d’Ibn Fadhlen! En décrivant ce qu’il voyait de la vie des humains ou paysages de la nature, il semble s’efforcer de nous dissuader de ne pas s’aventurer à aller «là-bas». Surpris par des femmes se baignant nues dans un fleuve, il détourne vite son regard, nous faisant rappeler que le but de son voyage est de propager les principes de l’Islam en mettant sa foi à dure épreuve dans ces régions sauvages!

L’Occident terre d’exil et d’obscurité

Après la destruction de Baghdâd par les Mongols en 1258, les arabes avaient vécu de longs siècles dans un isolement quasi total. Ils ne se sont réveillés qu’au moment où les canons de Bonaparte secouèrent le Caire en 1798. Les premiers groupes d’étudiants partis pour l’Europe deux décennies après cette conquête et qui allaient devenir les pionniers du mouvement de La Nahda (Renaissance), n’ont jamais écrit une seule œuvre de fiction inspiré de leurs voyages. Le livre de l’égyptien Rifaat Attahtawi, sur les délices de Paris et ses merveilles, écrit à l’époque de Baudelaire et de Flaubert, parait dans sa langue, comme dans sa forme, très proche des livres de l’époque de la décadence arabe. Dans ce livre, Paris semble peu différente de ces villes magnifiques dans les contes orientaux. Elle est à l’opposé de cette grande ville décrite par Baudelaire et Balzac et qui symbolise le mal, la férocité, la corruption, le vice et bien d’autres maux. Il aurait fallu attendre la première moitié du xx siècle pour que ce voyage arabe vers l’Occident enfante les premières œuvres de fiction. Parmi ces œuvres, on peut citer « Un oiseau de l’Orient» de l’égyptien Tawfiq Al Hakim, «Le quartier Latin» du libanais Souhail Idriss, « Saison de la migration vers le Nord» du soudanais Tayeb Salih, et «Adib» de l’égyptien Taha Hussein. Dans ces quatre œuvres de fiction, le rejet de l’Occident est le thème principal. Chez les auteurs de ces œuvres, l’Occident redevient synonyme d’obscurité et d’exil (Ghorba) qui pourrait pousser au suicide ou à la folie. Et le voilà de nouveau présenté comme une citadelle froide et effrayante où l’homme oriental se perd, ne pouvant jamais retrouver ni l’équilibre, ni la sérénité. Cela se manifeste avec plus de force et de netteté dans « Adib », ainsi que dans «Saison de l’émigration vers le Nord». Les deux œuvres présentent plusieurs points communs. Les héros malheureux des deux romans, Adib et Mustapha Said manifestent à un âge précoce le désir fervent de partir pour l’Occident. Tous les deux sont intelligents, doués, jouissant d’une formidable capacité d’assimilation de la culture de l’Autre, le lointain. Tous les deux réussissent rapidement à s’identifier à l’Occident, et à sa manière de vivre. A Paris, Adib s’adonne totalement à la vie fiévreuse de cette grande ville. De la même façon vécut Mustapha Said à Londres. A la fin, chacun d’eux est confronté à une fin tragique. Adib sombre dans la folie, alors que Mustapha said se suicide en se jetant dans le Nil. Mais tout cela ne peut occulter les différences entre l’égyptien et le soudanais. Dés le début, Adib se présente comme un personnage rebelle et révolté contre les traditions et surtout contre l’université théologique d’Al -Azhar, où il étudiait. Il se permettait de railler même les grands Cheiks et de ridiculiser leur manière de vivre, et de penser. Pour les fuir, il déploie d’énormes efforts pour partir en Europe. Et le voilà dans un bateau pour la France après avoir divorcé, non « par ennui et étouffement» provoqués par la vie conjugale, mais parce qu’il sait fort bien qu’il ne peut pas rester là bas fidèle à sa femme musulmane. Étant sûr qu’il allait «plonger dans le pêché», il veut assumer tout seul les conséquences de ce choix.

(à suivre)