( L’Occident vu par les auteurs arabes – deuxième partie – 2/2)

 

L’Occident de la luxure et du pêché

Dans le bateau qui l’amène à Marseille, Adib est pris de panique. Une violente nostalgie s’empare de lui et on a l’impression qu’il regrette réellement son voyage. Il essaie d’imaginer le pays où il a décidé d’y aller, mais c’est l’image de son propre pays (l’Egypte) qui le hante. Il essaie aussi de se voir étudiant à la Sorbonne, mais c’est plutôt sa vie à l’université Al-Azhar qui prédomine. Même les femmes parisiennes ressemblent dans son esprit à sa femme qu’il avait abandonnée. Alors que le bateau s’approche de Marseille, la vie européenne lui parait comme une mer très profonde et très agitée et où le désir et la douleur, le bien et le mal, s’entremêlent. Sentant que l’échec sera son sort, son pessimisme et sa panique redoublent de férocité. Mais tout cela se dissipe après le premier verre de vin pris dans un bistrot à Marseille. Et le voilà prêt pour l’aventure qui lui permettra de jouir de la beauté de la vie et des femmes. Maintenant, il ne peut ni reculer, ni s’arrêter. Il est pareil à «cette chose lancée du haut d’une montagne et qui ne peut retrouver son équilibre qu’une fois elle a atteint la plaine». Après une période de plaisirs intenses, Adib est de nouveau enthousiasmé pour les études. En peu de temps, il arrive à réaliser certains de ses objectifs universitaires. Mais sa soif pour les plaisirs s’empare de lui encore une fois. Dans une lettre à un ami, il écrit: «Musset avait raison quand il compare le cœur de l’être humain à un récipient profond ; Et si le péché touche son fond, on ne peut le purifier même en usant des eaux de toutes les mers du monde. Mon cœur est ce récipient où le péché s’y est infiltré. J’ai essayé de le purifier, mais j’ai constamment échoué. J’ai bien réussi à faire plaisir à mes professeurs; J’ai un grand nombre de livres. J’ai énormément travaillé. Je me suis attaché à certains bons principes de la vie européenne, mais l’échec a toujours été mon sort. Je crois que le péché qui ronge actuellement mon cœur et mon âme m’interdit la moindre pause ».

Adib passe le dur hiver de l’année 1917 à Paris. Les gens souffraient de froid, de famine, et des premiers bombardements. Mais il refuse de quitter la ville qu’il aime se prenant pour le grand défenseur de la civilisation occidentale. A son ami, il écrit: «Je resterai à Paris même si j’y meurs. J’aime cette ville et j’aime y vivre jusqu’au bout». En ces temps durs, il tombe amoureux d’une certaine Hélène. Mais l’échec de cette violente histoire d’amour rend Adib paranoïaque. Maintenant, il se sent attaqué et méprisé par tout le monde. Sa paranoïa continue à s’aggraver et à la fin il sombre dans la folie.

Si Adib arrive en Europe étant déjà un homme mûr et expérimenté, le soudanais Mustapha Saïd débarque à Londres alors qu’il n’avait pas 20 ans. Contrairement à Abib, il ne s’accroche pas au passé. Il ne fait cela qu’après le cuisant échec de son voyage en Occident. Dés le début, il part vers l’aventure «comme une flèche». A son arrivée à Londres en 1917, la Grande Bretagne peinait à sortir de l’ère victorienne et la guerre faisait encore rage. Les bars de Chelsea et les clubs de Hampstead l’attiraient. Il lisait la poésie, parlait des religions, de l’art et de la philosophie spirituelle, n’ayant qu’un seul objectif, celui d’emmener chaque nuit une nouvelle femme dans son lit. Toutes ses victimes étaient des passionnées de l’Orient, de ses climats tropicaux, de ses soleils ardents, et ses horizons couleur rose au lever et au coucher du soleil. Mais Mustapha Saïd est « le sud toujours attiré par le nord et le froid». L’Orient est pour lui une chambre embaumé de santal et d’encens, un lit bourré de coussins de plumes d’autruche, des petites lampes rouges, bleues, violettes, installées dans des coins précis, un bain avec une odeur forte et excitante, des miroirs accrochés au mur pour se regarder jouir avec une de ses victimes toujours plus nombreuses. Malgré cette vie de débauche, Mustapha Saïd arrive à obtenir les meilleurs diplômes des universités britanniques et réussit à devenir une personnalité séduisante et distinguée dans les milieux londoniens. Le jour, il est plongé dans les théories de Keynes et les pièces de théâtre de Shakespeare. Le soir, il partait pour ses conquêtes féminines. Trois de ses maîtresses se sont suicidées à cause de lui. La troisième, Jane Morris, s’est appliquée à le faire souffrir jusqu’à lui faire perdre tout contrôle de lui-même. Par une nuit froide, il lui enfonça un couteau entre les seins alors qu’elle criait: «Je t’aime mon amour!».

Après des années de prison, Mustapha Saïd revient à son pays et s’installe dans un tout petit village sur les rives du Nil. Pour enterrer son passé et se débarrasser de ses fantômes, il se déguise en simple paysan et se marie avec une femme analphabète, se livrant à une vie simple et calme dépourvue de toute agitation. Mais les souvenirs ne cessent de le hanter et de le faire souffrir. Par une journée d’automne, il se jette dans le Nil mettant fin à sa vie.

Les auteurs des deux romans appartiennent à deux générations différentes. Taha Hussein, né en 1889, est l’un des grands maîtres du mouvement La Nahda. Son mérite est d’avoir modernisé la langue et la littérature arabe au début du siècle. Quant à Tayeb Salih, né en 1929, il est l’un des plus brillants de cette génération qui se réfère à Taha Hussein le considérant comme son maître spirituel. Cela n’empêche que les deux auteurs arrivent au même résultat : L’échec du voyage arabe en Occident. Et c’est peut être cet échec qui explique bien la permanence de cette tension aigue entre le monde arabe et l’occident.