Avec la mort de Günter Grass le 13 avril 2015 à l’âge de 87 ans, l’Allemagne a perdu l’un des géants qui ont marqué sa littérature dans la deuxième moitié du xx siècle. Ses oeuvres romanesques sont considérées comme une mémoire contre l’oubli, une dénonciation vive et forte des crimes nazis et des tragédies de la deuxième guerre mondiale, «secouant ainsi un pays qui refoule et se tait»…

C’était en 1947. Les villes allemandes étaient en décombres. Les Allemands, dont le pays a été divisé, vivaient encore sous l’horrible choc de l’effondrement du nazisme. Dans les ruines de Cologne, ainsi que dans d’autres villes allemandes, de jeunes écrivains et poètes avaient décidé de se réunir chaque semaine pour discuter du futur de la culture allemande. La tâche était difficile et monumentale: Comment purifier la langue et la mémoire allemandes des maux du nazisme et de ses crimes contre leur peuple et contre l’humanité entière? Ces jeunes qui avaient choisi de s’appeler «Groupe 47» et dont la plupart avaient participé à la guerre comme Heinrich Böll, Alfred Andersch, Martin Walser et Günter Grass, avaient pris la responsabilité d’accomplir cette mission historique. Ils ne tarderont pas à briller sur la scène nationale et internationale. Leurs oeuvres seront traduites dans plusieurs langues. Heinrich Böll avait reçu le prix Nobel en 1972 et ce même prix prestigieux a été décerné à Günter Grass en 1999.

Un grand succès, Le Tambour

Né en 1927 à Dantzig à la frontière polonaise, d’un père allemand et d’une mère slave, Günter Grass a appartenu très jeune à l’organisation nazie «Jungvolk». En 1941, il est devenu membre de la Jeunesse Hitlérienne. Vers la fin de la guerre, il a participé aux combats sur le front est. Emprisonné par les américains, il ne sera libéré qu’en 1946. En cette même année, il avait retrouvé ses parents qui avaient fui Dantzig pour s’installer à Cologne. Pour gagner sa vie, il avait exercé différents métiers (ouvrier agricole, puis mineur); Ensuite, il avait décidé de poursuivre ses études à l’académie des Beaux Arts à Düsseldorf. Pendant les vacances, il avait effectué des voyages en France et en Italie. Après avoir publié un recueil de poèmes qui avait été accueilli avec enthousiasme par les critiques influents, il s’est installé en 1956 à Paris où sa femme suivait des cours de dance: «Nous avons vécu très heureux à Paris, Anna, ma première femme et moi-même, sans beaucoup de moyens, dans un petit appartement, (…). Je ne m’inquiétait pas pour mon premier roman (Il s’agit du Tambour). Je savais que je tenais quelque chose et je le pressentais. C’était un thème que j’avais étudié pendant des années dans mon travail artistique et esthétique». Les évènements du «Tambour» se déroulent dans la province de Dantzig. Les personnages parlent différents dialectes, racontent différentes histoires fantastiques sur la guerre et la misère humaine en général. Günter Grass pensait que son gros roman ne sera pas compris en dehors de son pays. Mais dès sa parution le succès fut mondial. Les critiques ont salué le talent génial de son auteur, et certains l’ont comparé à Cervantes et à Rabelais. Mais il a déclaré que son maître était plutôt Alfred Doblin, auteur d’un chef d’oeuvre intitulé «Berlin, Alexanderplatz»: «Oui, Doblin, avec son concept narratif; Nous les jeunes auteurs dans l’Allemagne de l’après-guerre, nous étions portés par la curiosité, nous cherchions tous notre maître. Nous rattacher à Thomas Mann ou à Brecht, avec leurs oeuvres d’emblée attachées à un point de vue de classe, aurait conduit à des plagiats. Cela vaut aussi pour Kafka. Doblin, lui, est resté ouvert. On l’a tellement peu considéré comme un classique, il était resté tellement inconnu, avant et après Berlin Alexanderplatz, que beaucoup d’auteurs et pas seulement moi, mais aussi la demi-génération qui m’a précédé, nous avons tous appris chez Doblin. J’ai d’ailleurs écrit deux articles sur lui, le présentant comme mon Maître!»

Un auteur engagé

A son Dantzig natal, Günter Grass avait consacré deux autres romans, «Le chat et les souris», et «Les années de chien»; les deux romans avaient obtenu le même sucées mondial que le «Tambour». Sur cette trilogie, où il avait continué à invectiver ses compatriotes, les exhortant à fouiner dans leur passé proche à la recherche des racines du Mal, un critique français avait écrit: «Günter Grass n’a jamais oublié Dantzig. Il y est retourné à de nombreuses reprises, soit dans la réalité pour participer à des congrès, des colloques, ou simplement pour rendre visite aux membres de sa famille qui habitent encore la ville et ses environs. Comme le rappelle Hans Mayer, on a arraché Günter Grass à Dantzig. S’il n’éprouve aucune animosité envers ceux qui vivent aujourd’hui dans la ville, il n’a jamais, en revanche, pardonné à ceux qui l’en avaient extrait, les généraux de Hitler, ces «Molochs» qui chercheront à dévorer jusqu’au dernier enfant du pays».

Devenu écrivain, jouissant d’une célébrité mondiale, Günter Grass n’a jamais cessé depuis les années soixante, jusqu’à sa mort, de multiplier les déclarations fracassantes, pour défendre les grandes causes politiques dans son pays, comme dans le monde entier. Ses critiques acerbes et violentes contre la politique américaine, ainsi que contre les partis de droite en Europe, produisaient toujours l’effet d’une bombe dans les différents médias. En 1961 et en 1969, il avait participé vivement à la campagne électorale de Willy Brandt et des socialistes. A plusieurs reprises, il avait défendu les écrivains et les penseurs persécutés dans les pays communistes les incitant à tenir une résistance permanente à toutes les intimidations et à toutes les peines qu’ils subissaient. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement des régimes communistes, Günter Grass s’est opposé à la réunification allemande: «Pas de réunification car cela éveillerait aussitôt des craintes. Mais une fédération des États allemands et des régimes allemands serait une possibilité satisfaisante pour les Allemands et ne provoquera pas de peur chez les voisins». L’opposition de l’auteur du «Tambour» à la réunification avait suscité des controverses et des polémiques dans tous les milieux politiques et culturels. Répondant à ceux qui l’ont critiqué en déclarant qu’il n’a jamais aimé son pays, il avait dit: «Je n’ai aucune leçon à recevoir de quiconque en matière de démocratie, surtout quand elle est faite par d’ anciens staliniens et des personnalités de droite qui n’osent pas cacher leur chauvinisme!» Pour Günter Grass, la réunification de 1990 est similaire à celle de 1871 qui fut, généra selon lui, la première guerre mondiale et toutes les tragédies qui en découlèrent.

Un prix Nobel

Qualifié d’«écrivain des victimes et des perdants, il avait reçu en 1999, le prix Nobel. En cette même année, il avait publié un livre majeur intitulé : «Mon siècle». A travers de brefs récits, il a relaté les grands et les petits évènements qui ont marqué l’histoire de son pays au cours du xx siècle. A propos de ce livre, un critique avait écrit: «Il s’agit de cent ans reconstitués par Günter Grass et pas par une autre personne, dans la mesure où c’est lui en tant qu’écrivain qui se projette dans de multiples personnages. En outre, c’est lui qui privilégié le fond historique de chaque récit(…) En définitive, il entrelace sa mémoire personnelle dans d’autres mémoires et sous une forme biaisée, il relate l’histoire «mentale» de l’Allemagne, des Allemands et leurs traumatismes en même temps que ses hantises et ses souvenirs à lui. «Mon siècle» est le livre d’un Allemand et c’est un livre profondément Allemand! ».

En 2012, Grass avait publié un poème en prose pour dénoncer Israël devenue une puissance atomique qui menace la paix mondiale. Et de nouveau, les attaques se sont multipliées contre lui, surtout de la part de l’État hébreu et des lobbys sionistes du monde entier. Mais cela ne l’a pas empêché de lancer ses critiques virulentes contre l’Union Européenne et la politique de l’Otan vis à vis de la Russie de Poutine. Et le grand écrivain français Michel Tournier avait raison de dire que Günter Grass est «une massue redoutable».

Tout le long de sa carrière d’écrivain et de polémiste de valeur, Günter Grass a toujours aimé être défini comme un écrivain «Nomade», curieux du monde . Il s’était constamment efforcé de l’explorer sans s’arrêter aux frontières des nations et des langues. Pour lui, la littérature est «un antipoison contre l’oubli », ainsi que contre les crimes de l’Histoire, la barbarie des hommes et les maux des dictatures. Elle est aussi contre tout ce qui transgresse les valeurs humaines et froisse la noblesse de l’être humain!