Par Moncef GOUJA /

Les chancelleries étrangères à Tunis ne savent plus à quel saint se vouer ! Les déclarations contradictoires à propos de la Syrie, mais aussi de la Libye et récemment de la Turquie, entre le Président de la République, le Ministre des affaires étrangères et le Secrétaire d’État chargé du monde arabe et de l’Afrique vont dans tous les sens et l’on ne sait plus qui représente réellement la politique étrangère de la Tunisie , à tel point que le Président Essebsi a du publiquement recadrer son ministre des relations extérieures en lui rappelant en direct et à travers une télévision étrangère, France 24, que c’est lui le Président de la République qui est constitutionnellement chargé de tracer la politique étrangère et que son rôle se limite à exécuter ses directives. Situation très insolite, qui rappelle les jours noirs de la diplomatie marzouguienne qu’on croyait à jamais révolues ! Erreur ! Car la cacophonie a bien commencé dés le début de la prise de fonction du Ministre et de son Secrétaire d’État, précisément à propos du dossier syrien, cacophonie que nous avons dénoncé à travers un article intitulé « La diplomatie tunisienne à la dérive ». Encore une fois BCE fût obligé de monter au créneau pour « réparer » les dégâts occasionnés par Taieb Baccouche, comme pour rassurer les alliés notamment la France, que la Tunisie n’est pas encore prête de normaliser ses relations avec la Syrie de Bachar al-Asad. BCE, pour « justifier » la position de son ministre a interprété ses propos, appelant au retour de l’ambassadeur syrien, par le souci de l’Etat tunisien de « préserver les intérêts de la communauté tunisienne en Syrie ». Il faut dire que la bourde commise par le Ministre Baccouche dépasse cette déclaration qui semble avoir été prise à la hâte sans consultation avec le Président de la République. En effet, ce dernier justifia cette décision par l’impératif sécuritaire qui consiste à recueillir des informations sur les terroristes tunisiens de l’EI à travers la nomination d’un…..Consul Général ! Depuis quand les consuls généraux de la République Tunisienne s’occupent du renseignement ? Le système tunisien à l’époque de Bourguiba et de Ben Ali séparait totalement les fonctions diplomatiques et consulaires des fonctions sécuritaires. Le rôle d’un consul ou d’un ambassadeur n’a jamais été de récolter du renseignement et le ministre n’a qu’à demander à ses subordonnées pour le savoir. A moins que Monsieur Baccouche continue à croire, comme on l’a pernicieusement fait croire à travers des médias intoxiqués, que tous les consuls généraux, tous les ambassadeurs et autres diplomates étaient des « espions » à la solde de Ben Ali. Grave erreur et pure désinformation, car ils n’avaient ni la formation ni la vocation d’accomplir cette tâche, oh combien noble, quand il s’agit de défendre l’Intérêt supérieur de la Nation. D’autre part, avouer publiquement que le futur « Consul Général » sera chargé de s’informer sur les terroristes tunisiens est une gaffe sécuritaire monumentale, car c’est le désigner (et nous ne pensons pas que le Ministre voulait cela) comme cible favorite, non seulement des terroristes mais de tous les services de renseignement qui opèrent en Syrie et notamment certains services syriens. A l’évidence, notre chef de la diplomatie s’aventure sur un terrain qu’il ne maitrise pas ! Nous ne pouvons pas lui conseiller de se taire, comme l’avait fait notre collègue Sofiène Ben Farhat, quand il ne maîtrise pas son dossier, mais de consulter, avant de faire des déclarations intempestives, les personnes qualifiées dont le ministère regorgeait à moins qu’on les ait tous purgées au nom de la sacré sainte révolution.

Toujours est-il que la reprise des relations avec la Syrie ne s’avèrent pas une mince affaire et le fait de « se cacher » derrière la position arabe comme l’a fait BCE n’est qu’un moyen d’éviter de s’isoler politiquement et diplomatiquement car malgré toutes les fanfaronnades sur « l’indépendance » de notre politique étrangère, nous restons très dépendants de nos alliés américains, européens et arabes. En effet, la diplomatie n’est jamais conduite par les principes comme on le crie souvent mais par des intérêts bien sordides. La réal-politique exige que, tout en essayant de réparer la faute grave commise par la Troïka et Marzougui qui avait virtuellement « renvoyé » l’ambassadeur syrien, il fallait faire très attention pour ne pas marcher sur « des mines » à retardement posées par ceux qui ont savonné le plancher à l’actuel gouvernement.

Mais ce qui est « peu diplomatique » de la part de Taieb Baccouche, c’est bien la façon dont il a interpellé la Turquie. Si encore une fois, il a raison sur le fond, car le gouvernement d’Erdogan est un des plus grands responsables du convoi de plusieurs milliers de terroristes, notamment 3000 tunisiens vers la Syrie et si la mise en garde via notre ambassadeur à Ankara est à saluer et à soutenir, la diplomatie exige qu’on ne doit pas révéler au grand public cette mise sous pression d’un Etat considéré comme ami et encore moins accuser publiquement un gouvernement d’un État « ami » de soutenir « directement ou indirectement » le terrorisme. La logique diplomatique impose en effet que lorsqu’on accuse publiquement un État d’une entorse aussi grave à la Convention de Vienne, on doit le faire suivre par des mesures appropriées et notamment le rappel de l’ambassadeur ou la rupture des relations diplomatiques avec ce pays. Or, en raison des liens qui unissent nos deux États et nos deux peuples depuis quelques siècles, ainsi que l’existence de multiples intérêts économiques partagés, une telle mesure doit être soigneusement étudiée, nonobstant les écarts graves du gouvernement islamiste d’Erdogan. A coup sûr, il existe d’autres moyens diplomatiques pour pousser Ankara dans ce sens avant d’arriver à des positions aussi radicales. Ce qui semble encore plus ubuesque c’est que c’est le Secrétaire d’État chargé des relations avec le Monde Arabe et l’Afrique qui « rectifia » la position du Ministre. A notre connaissance la Turquie n’est ni arabe ni encore moins africaine ??? Un simple directeur chargé de l’Asie aurait suffi pour atténuer la tension provoquée par les déclarations du ministre puisqu’ Ankara avait convoqué l’ambassadeur. A ne rien comprendre !!! A l’évidence Mr Taieb Baccouche est très mal conseillé !

Tout nous pousse à croire que cette cacophonie va perdurer ! Ce qui est encore incompréhensible c’est que les deux têtes de la diplomatie appartiennent au même parti politique Nidaa Tounes et sont donc censés partager la même vision et la même approche, quant à la politique étrangère du pays. Ce qui est réellement à craindre, c’est le risque que de faux messages soient adressés à nos partenaires étrangers en raison de ce cafouillage. Il est temps de mettre fin à ce dysfonctionnement car il y va de l’intérêt de la Tunisie.