La plupart des villes occidentales invitent leurs visiteurs à l’errance et à la promenade en solitaire. Mais Paris demeure idéale sur ce plan. Donc, en cette matinée grise et froide du 5 février 2015, j’ai quitté la maison de mes hôtes pour entreprendre une longue promenade sous « le ciel bas et lourd ». De Belleville, jusqu’à la Bastille en passant par la place de la République, je ne me suis pas arrêté qu’au feu rouge! Je voulais emmagasiner assez de chaleur pour pouvoir supporter une telle promenade dans un froid vif et glacial. Et puis me voilà sur la rive de la Seine gonflée par les grandes pluies de l’hiver du nord, chantant les beaux poèmes de ses poètes préférés, surtout Apollinaire:





Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente 

Oui l’amour s’en va comme cette eau courante. Et moi Combien de fois je suis tombé amoureux dans cette ville qui a ensorcelé un grand nombre de poètes, d’artistes et d’écrivains de notoriété internationale ? Me vint à la mémoire, Chantal avec ses cheveux coupe garçon, ses yeux d’un bleu méditerranéen et dont la peau a l’odeur d’une fleur sauvage de ma région natale. Je l’ai connue à Bizerte en 1974 et je l’ai amenée à Kairouan et à Gafsa; C’était elle qui m’avait éduqué sexuellement et m’avait libéré de mes complexes de bédouin ayant peur de son corps et des excès de l’amour charnel…Oui l’amour s’en va comme ces eaux rugissantes!

C’est tout prés de la Seine que Gérard De Nerval, l’un des mes poètes et écrivains français préférés, mit fin à sa vie tourmentée pendant de longues années par des crises de démence, en se pendant à une grille de fer:

Le bonheur n’est pas dans la gloire,
Dans les fers dorés d’une cour,
Dans les transports de la victoire,
Mais dans la lyre et dans l’amour.

Mais l’amour est devenu en notre temps rarissime ; Et c’est la haine qui semble prendre le commandement de l’humanité menacée plus que jamais de maints dangers et périls! Ah ! …Comme l’espérance est lointaine surtout dans ces pays de Printemps Arabe où tout va de pire en pire, où tout s’effrite, se décompose, se dessèche et s’écroule !

Après un léger déjeuner pris à la hâte, j’ai entrepris un voyage dans le monde des livres. Un monde qui ne cesse d’exercer sur moi une attraction à laquelle je ne peux m’esquiver. Cela n’a pris fin qu’à la tombée de la nuit. Vers 19h, je suis rentré à la maison de mes hôtes chargés de livres de poésie, de prose, et de philosophie. Un diner copieux accompagné de fromage de chèvre et de deux bouteilles de vin rouge. À 23 h, je suis allé dans ma chambre pour me plonger dans la lecture d’un livre de l’américaine Susan Sontag où sont réunies des conférences qu’elle avait prononcées à l’université de New York. Dans ce livre intitulé : «La maladie comme métaphore», elle analyse à partir des maladies graves et mortelles comme la tuberculose et le cancer des phénomènes sociaux, politiques et culturels en se référant à des écrivains et des poètes comme Joyce, katherine Mansfield, D.H.Lawrence, Baudelaire et d’autres, ainsi qu’à des penseurs et hommes politiques comme Machiavel, Gramsci, Hitler, Trotski et Nietzsche.

Pour Susan Sontag, la tuberculose, avant de cesser d’être mortelle, puis le cancer à partir des années 50, ont été utilisés comme métaphore pour définir des fléaux et des crises graves politiques, sociales ou culturelles. Pour Victor Hugo, la monarchie est «une sorte de phtisie» qui «dépeuple tout simplement», et qui conduit à «la réclusion et à la castration». Dans son roman, Quatre-vingt -treize, Victor Hugo condamne la révolution française et son effusion de sang à travers Gauvain condamné à la guillotine. Celui-ci considère la révolution comme une tempête, et une tempête sait ce qu’elle fait, c’est-à dire détruire et tuer comme une grave maladie. En 1920, dénonçant le communisme, Marinetti avait écrit: «Le communisme est l’exaspération du cancer bureaucratique qui a toujours ravagé l’humanité», ajoutant qu’il va «à l’encontre de tout ce qui est humain». Hobbes considère la violence dans le domaine politique et social comme une maladie gravissime capable de jeter une société dans un chaos destructeur. Et il écrit que périr d’un désordre interne équivaut à «un suicide». Dans son journal, le britannique John Adams avait écrit en 1772: «Les perspectives m’apparaissent …très sombres. Mon pays est plongé dans une profonde détresse et à peu de raison d’espérer…Le corps du peuple semble épuisé par la lutte et la vénalité, la sénilité et la prostitution le dévorent et prolifèrent comme un cancer». Pour les nazis, tout individu ayant l’origine raciale douteuse est comparé à un syphilitique. Chassé de l’Union Soviétique, Trotski avait traité le stalinisme comme un choléra, une syphilis et un cancer! Après la mort de Mao-Tsé Toung, la bande des quatre a été qualifiée de «cancer de la Chine». D.H.Lawrence appelait la masturbation «le cancer le plus profond et le plus sérieux et le plus dangereux de la civilisation occidentale». Dans le feu du désespoir de la guerre de Vietnam, Susan Sontag avait elle-même écrit: «La race blanche est le cancer de l’histoire humaine». Quant à Gramsci, il condamne la culture pédante et l’intellectualisme «pâle et passif qui produit toute une foule de vantards et de rêveurs, plus nuisibles à une vie sociale saine que les microbes de la tuberculose et de la syphilis le sont à la beauté et à la santé du corps… ».

Cette fausse révolution tunisienne n’a-t-elle pas engendré des phénomènes pareils? Il suffit de suivre les médias, surtout les émissions radiophoniques et les programmes des chaines de télévision pour en être sûr et certain!