Que j’aille à mon rendez-vous dès que je trouve un tombeau que personne ne me le conteste, sauf mes aïeuls!

Les fervents lecteurs et passionnés du grand poète palestinien Mahmoud Darwich ont été surpris par sa mort dans une clinique au Texas le 9 août 2009. Mais Darwich savait depuis déjà une décennie, que la mort rôdait autour de lui, le guettait nuit et jour, menaçant de lui couper le souffle et la parole. Dans tous les recueils de poésie qu’il avait publiés depuis sa première opération chirurgicale en 1998, la mort est omniprésente. Le grand poète la sentait proche, très proche. Il la pressentait rapide et foudroyante: «la mort est perfide et traître » disait-il dans « En présence de l’absence » où il avait décrit les moments les plus importants et les plus décisifs de son itinéraire de poète engagé.

Mahmoud Drawich affrontait sa mort avec la lucidité d’un sage. On perçoit cela dans « La murale », son long poème-testament où il imaginait sa fin. Il se voyait « flotter dans une éternité blanche», espérant devenir dans l’au-delà ce qu’il souhaitait être, « une idée qui revenait à la terre déserte, ni défendue par une épée, ni par un livre» ; ou « un oiseau tirant son existence du néant », ou « une vigne pour étancher la soif des grands voyageurs». A la fin de son poème, la mort imaginaire se transforme en une mort réelle. Le poète demande à ses chers amis de ne pas pleurer sa disparition définitive. Et maintenant que la mort l’habite, et le ronge de l’intérieur, il espère «partir le plus tôt possible».

Sentant la mort très proche, Darwich avait travaillé avec rage et acharnement tout le long de la dernière décennie de sa vie. Ses recueils se succédaient l’un à l’autre avec une rapidité étonnante, reflétant son désir fou de survivre. C’est pour cette raison que chaque moment lui est très cher. Il voulait le vivre intensément, ayant peur qu’il lui échappe et se dissipe. Mais le temps passe si vite, comme l’eau entre les doigts. Et voilà que le poète se trouve obligé de courir derrière lui jusqu’à l’essoufflement, lui arrachant les plus beaux mots, et les plus merveilleux poèmes. Et la Palestine qui était auparavant, surtout aux moments des affrontements violents, une chanson héroïque déclamée à haute voix, devint tout d’un coup une douce musique ayant la timidité et le charme d’une jeune fille triste et troublée. Une musique ayant la sonorité d’un bruissement de feuilles sèches sous les pieds du poète se promenant seul au dernier crépuscule de sa vie. Et le poète qui, jadis, désirait être le porte parole des masses révoltées contre toutes les formes de discrimination et d’injustice, s’est vu revenir à soi-même, c’est à dire à son Moi. A ce moment là, seule la poésie l’intéresse. Elle est sa patrie perdue, sa destinée de poète condamné à aller d’un exil à l’autre. Fini le temps des certitudes révolutionnaires, et des grandes illusions, et voilà que les mots «tombent comme les plumes sur le sable». Dans une telle situation, le poète n’est plus confiant en soi-même comme aux temps où ses poèmes enflammaient les masses. Se sentant de plus en plus seul, il constate qu’il n’est plus qu’un «joueur de dés qui peut gagner comme il peut perdre» ; et la perte est plus garantie! Être un symbole n’a plus donc aucun sens. S’adressant à ses lecteurs, il leur confie qu’il est «comme eux », ou peut être « moins qu’eux». Il était né «prés d’un puits et des trois arbres solitaires comme des moines». Il était venu au monde «sans des you you et sans l’aide d’une accoucheuse». Et « par hasard il avait appartenu à une famille». De cette famille, il avait hérité des maladies et des humeurs difficiles. L’année où la Palestine n’est plus arabe, il se trouve contraint de fuir son village natal avec sa famille. Lors de la grande fuite, il n’avait pas cessé de penser à son petit lapin, à la chatte aux yeux sombres, et au minaret surplombé par la lune majestueuse.

En se détachant de tout ce qui est symbolique et mythique, Mahmoud Darwich ne faisait qu’annoncer qu’il ne veut plus s’envoler très haut comme aux années des luttes révolutionnaires. Ce qu’il veut maintenant, c’est s’approcher de la terre, la toucher, l’embrasser puisqu’elle est la maison éternelle!