Mercredi, 4 février 2015, le jour de mon arrivée à Paris, je m’attendais à un contrôle stricte et sévère de la part de la police des frontières, en raison du crime odieux commis contre Charlie Hebdo qui a poussé le gouvernement français à activer le plan Vigipirate, mais une vingtaine de minutes étaient suffisantes pour quitter l’aéroport d’Orly sud!

J’ai pris le bus, puis le Métro à Denfert-Rochereau pour me rendre à Belleville, le quartier où résident mon ami le peintre hollandais Hans Bouman et sa femme française Frédérique, chez qui je séjourne chaque fois que je suis en visite à la capitale française. A peine ai-je surgi de la bouche du Métro Goncourt avec mon lourd bagage, une rafale de mots obscènes à la tunisienne me déchiqueta le coeur et l’âme me donnant l’impression que je n’étais pas à quelques centaines de mètres de la place de la République, coeur battant de Paris, ville des Lumières, mais en plein centre d’un quartier populaire tunisien où ce langage grossier fait rage et fureur. En tout cas ce n’était pas la première fois où je suis victime d’une telle rafale. Les Tunisiens sont très nombreux dans ce quartier, et il me semble que sans ces mots obscènes qu’ils lancent à tort et à travers, ils n’arriveront pas à se distinguer des autres émigrés venus du monde entier!

Mes amis m’ont reçu à bras ouverts. Une longue amitié nous lie depuis que nous avons fait connaissance à Asilah au Maroc, lors des vacances de l’été 1986. C’était mon ami, le peintre Mohamed Kacimi qui me les a présentés dans une jolie maison qu’il avait au centre de la vieille ville. Pendant tout un mois, on avait fait la fête jusqu’à l’aube. Maintenant, Kacimi n’est plus, quant à nous nous avons vieilli et chacun de nous peut distinguer clairement les meurtrissures que le temps a marqué sur nos visages et sur nos corps. Tous nos anciens amours ne sont que des feuilles fanées, qui bientôt deviendront poussière! Surgirent, soudain, dans ma mémoire, ces beaux vers de William Butler Yeats :

 

Quand tu seras vieille et grise et pleine de sommeil,


Quand, ta tête inclinée près du feu, tu prendras ce livre,


Et lentement, liras et reverras le doux regard


De tes yeux d’autrefois, et de leurs ombres profondes.

Et quand courbée sur la hampe incandescente,

Tu murmureras comment l’amour te quitta

Comment il s’envola au-dessus des montagnes

Et cacha son visage dans un amas d’étoiles.

 

Frédérique, professeur d’anglais vient de prendre sa retraite. Désormais, elle aura le temps de se donner à tout ce qui lui procure la joie et la tranquillité loin de la cohue de la vie quotidienne. Hans semble en forme. Son voyage en Chine où il avait dressé dans la ville de Canton une statue de 8m de long, lui a permis de retrouver l’enthousiasme, l’énergie et l’amour du travail. Il commence à travailler vers 6h du matin et ne quitte l’atelier qu’à la tombée de la nuit! « Seul le travail nous protège des malheurs et des soucis de la vieillesse », dit-il avec un sourire malicieux. Très jeune il avait désobéi aux ordres de son père et quitta subitement Amsterdam pour Paris. Comme VAN GOGH, il voulait vivre l’art comme une grande aventure. La misère qu’il avait affrontée durant les premières années ne l’a pas empêché de peindre nuit et jour avec acharnement. A plusieurs reprises, il avait détruit des tableaux qui ne lui plaisaient pas et avec la même fougue il reprenait le travail tout en continuant à visiter les grands musées de France. Maintenant il jouit d’une notoriété qu’il a bien méritée. Il me montra les portraits de Kafka qu’il vient d’achever. Chaque portrait reflète un élément essentiel du monde de l’auteur de La Métamorphose. Un monde marqué par la détresse et le désespoir de l’homme devant les forces qui lui sont hostiles. Des forces qui semblent toujours prêtes à le détruire et à le broyer. Ses portraits seront exposés à la mi-mars à la ville de Mayence en Allemagne.

Vers minuit, je suis allé au lit et avant de dormir, j’ai lu un excellent article de la revue Books, écrit par Jakub Grygiel où il fait une comparaison subtile et intelligente entre deux livres qui jouissent d’une célébrité internationale, le Prince et Le Petit Prince. Pour l’auteur de l’article ces deux livres appartiennent au domaine de l’art de gouverner bien qu’ils soient écrits par deux hommes différents sur tous les plans.

Le premier est celui de Machiavel, homme politique italien qui a suivi de près les soubresauts et les crises politiques qui ont secoué son pays vers la fin du 15ème siècle et au début du 16ème siècle. L’arrivée des troupes françaises en 1492 avait provoqué la fuite des Médicis de Florence. Profitant de cette situation, Machiavel était devenu le secrétaire du Conseil de la République. Avec le retour des Médicis en 1512, il s’est réfugié dans sa Villa à une centaine de kilomètres de Florence pour rédiger son livre: Le Prince, fruit des expériences politiques que Machiavel avait acquises dans une période de grands troubles.

Le Petit Prince est le livre de Saint-Exupéry, écrivain et pilote français dont l’avion s’est écrasé au désert lors de la deuxième guerre mondiale. Son livre fût le fruit de sa profonde inquiétude, de sa vie de solitaire perdu au milieu des dunes de sable. Un an après la parution du livre, son avion disparut au-dessus de la Méditerranée dans des circonstances restées énigmatiques jusqu’à ce jour. Pour Jakub Grygiel, Machiavel est le premier qui avait formulé l’idée moderne de placer la peur au centre de l’ordre politique transformant l’art de gouverner en l’art de gérer cette peur. Par contre le livre de Saint-Exupéry, destiné pourtant aux jeunes, fonde avec une étonnante simplicité l’idée de vivre en société, sur l’amour de l’autre et non sur la crainte que l’autre inspire. Donc pour le penseur et homme politique florentin, la peur des autres est la seule qui puisse garantir la cohésion sociale, alors que pour l’écrivain français, celle-ci peut dériver du besoin que nous avons d’autrui. Et si Machiavel conseillait aux hommes du pouvoir d’êtres méfiants même vis à vis de ceux qui leur sont très proches pour assurer leur domination, Saint-Exupéry à travers son Petit Prince, considère que celui qui n’a jamais respiré une fleur, n’a jamais regardé une étoile, n’a jamais aimé personne, n’a jamais fait d’autre que des additions, et toute la journée, il ne cesse de répéter qu’il est un homme sérieux, très sérieux, n’est pas un être humain, mais un Champignon!

Je me suis plongé dans le sommeil étant bien convaincu que la plupart de ceux qui veillent aujourd’hui au sort de la Tunisie sont en fait des champignons alors qu’ils se prennent pour des hommes politiques!