Fin 78, après trois ans de chômage et d’errance, sans le sou, sans abri, je me suis trouvé au bord d’une dépression nerveuse. Viré de l’enseignement du français à cause de mes idéaux politiques, j’ai eu à vivre de pénibles expériences qui m’ont en fait voire de toutes les couleurs. À Tunis, où je passais la majeure partie de mon temps, je voyais presque quotidiennement des amis connus à l’Université. Comme eux, je rêvais de la révolution, du socialisme, et avec eux je discutais dans les cafés populaires les théories de Marx, Lénine, Mao… Tout ce que nous lisions tournait autour d’ouvrages glorifiant le socialisme et la révolution, prêchant la résistance et l’endurance face aux difficultés, car c’est de cette façon que la révolution tant espérée et attendue devrait advenir. Je me souviens que l’un de mes amis nous exhortait à suivre le modèle d’un militant communiste vietnamien dont il avait lu un ouvrage où il racontait minutieusement les détails de la torture sauvage qu’il avait enduré en prison. Avec cela, l’ami en question portait toujours un slip rouge, symbole de son attachement à la Révolution !

Sauvé par ma Mère et mon village

Mais, un jour, en marchant seul dans l’avenue Habib Bourguiba au cœur de Tunis, il me sembla que les bâtiments vacillaient et qu’ils étaient sur le point de s’effondrer. Une peur panique s’empara de moi et je courus chez un ami pour passer la nuit. À cause des hallucinations qui me hantaient, je n’avais pas pu fermer l’œil toute la nuit. Le jour suivant, mon ami m’emmena chez le médecin qui m’intima l’ordre de me reposer totalement tout en me prescrivant une liste de médicaments à prendre, que mon ami s’empressa de m’acheter à la pharmacie la plus proche, et que je jetai à la poubelle dès qu’il tourna les talons.

Quelques jours après, je pus obtenir grâce à mes amis une petite somme d’argent. Je pris le vieux bus pour rentrer dans mon village. Comme d’habitude, le voyage fut pénible et toute la journée y passa, dans la mesure où je devais aller à pied de la dernière station jusqu’à chez moi, soit près de 17 kilomètres, la même distance que je parcourais enfant, armé d’un gros bâton pour me protéger des chiens sauvages de la campagne. À la tombée de la nuit, j’arrivai chez nous. Je trouvai ma mère dans la triste solitude du veuvage, ses enfants ayant déserté la maison familiale. Elle m’enlaça en pleurs, ce qui me plongea dans une profonde détresse.

Après le dîner, un beau sourire illumina le visage de ma mère. Mon retour, inattendu, à la maison, après une si longue absence, avait été à l’origine d’un grand plaisir, ce qui amoindrit mon sentiment de culpabilité, celle de l’enfant prodigue que j’étais, celui qui avait oublié sa mère dans la steppe désertique. Notre veillée s’était prolongée jusqu’à une heure tardive à la lumière de la lampe à pétrole. Après quoi, je dormis à poings fermés, sommeil que je n’avais pas savouré pendant plusieurs mois. C’était à la fin de l’hiver, et malgré le froid vif et les violentes tempêtes, je faisais des marches quotidiennes dans les steppes et dans les champs d’oliviers.

Le soir, je veillais avec les gens de mon village écoutant des histoires impressionnantes sur leur vie dans le passé proche et lointain. Je riais aux larmes à l’écoute de leurs anecdotes qui leur faisaient plaisir malgré la dureté de la vie. Après une courte veillée avec ma mère, je me plongeais dans la lecture à la lumière pâle de la lampe. Je n’avais amené avec moi de la Capitale aucun livre portant sur la révolution ou le socialisme, mais seulement des romans, des recueils de nouvelles et de poésie. Quelques livres de philosophie dont Le Banquet de Platon et Le Journal du séducteur de Kierkegaard. Ainsi, grâce aux romans et les nouvelles de Flaubert, Edgar Alan Poe, Tchékhov, Gogol, Kafka, Hemingway, Faulkner, les poèmes de Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Aragon et d’autres, je pus retrouver en quelques semaines mon équilibre perdu. Je retrouvai également mon appétit pour l’écriture. Cet appétit qui m’a été confisquée par les années des illusions et des chimères révolutionnaires. Et me voilà trouvant dans les histoires des gens de mon village, qu’ils racontaient avec une telle maestria, non seulement ce qui me fascinait, mais encore ce qui ravivait en moi le feu de faire comme eux, c’est-à-dire raconter des histoires si belles comme les leurs. Des histoires orales sur l’amour, la vie, la mort. Sur leurs dures pérégrinations à dos d’âne et mulet. Sur leurs rêves brisés. Leurs désirs refoulés. Leurs angoisses et appréhensions devant les malheurs du temps. Je me trouvai tout d’un coup en train d’écrire des histoires inspirées de la vie des gens de mon village. Mes héros sont des borgnes, des aveugles, des idiots, des analphabètes, des femmes privées du plaisir de l’amour, pleurant leur misère, solitaires dans l’obscurité de la nuit, des voleurs au bon cœur offrant leur butin à ceux qui sont plus pauvres qu’eux. Maintenant mon village est un univers infini où mon imagination vagabondait à son aise. Mon village n’est plus cette steppe aride où ne poussait que ronces et épines, où ne vivaient que des créatures avec des impulsions animales, ne savourant ni l’amour, ni la musique, ni les chants, ni les arts culinaires, ne connaissant ni électricité, ni autos, ni avion, ni télévision, ni aucun autre signe de la modernité, et par conséquent vivant à l’orée de la vie et de l’Histoire.

Mes véritables héros

Chaque fois que je terminais une nouvelle, il me semblait guérir les maux qui me hantaient ainsi que les illusions des années «  révolutionnaires ». Je me trouvais plus proche de la réalité des gens de mon village que j’avais oubliés et auxquels j’avais tourné le dos, croyant qu’ils étaient hors de l’Histoire, eux cette « poignée de poussière », selon un militaire français de l’époque coloniale. Mon retour au village fut à l’origine d’une rupture avec un système idéologique que je croyais être le meilleur pour me libérer de la pauvreté et de l’absolutisme. Ce retour fut aussi une rupture avec des notions comme celles de l’héroïsme. Mon héros n’est plus désormais ce militant communiste qui se glorifiait de sa résistance, de son courage, attaché à son slip rouge, mais ce bédouin avec sa fragilité, ses complexes apparents et cachés, avec ses peurs de la colère d’Allah et du despotisme des tyrans. Il est cette bédouine pleurant son état d’orpheline et son amour perdu. C’est avec les chants tristes qu’elle combat la dureté des hommes, leur infidélité, leur arrogance et leur lâcheté. Il est aussi, ce jeune enfant bédouin, traversant de longues distances en tremblant de peur des chiens sauvages qui l’attaquaient de temps à autre. Il est le fou du village qui disparaît tout d’un coup devenant un mythe sur les langues des gens. Il est cette cousine devenue folle, ayant été contrainte à se marier à contrecœur.

Mon retour au village me réconcilia avec moi-même et avec la réalité de mon pays. Revenant de nouveau à la Capitale, je me trouvai complètement lassé des idées et des chimères révolutionnaires mais aussi répulsif envers cette littérature écrite par des Tunisiens imitant les nouvelles modes françaises et donc inconscients ou demi-conscients de la réalité de notre société. C’est pour cette raison que leurs textes sont généralement insipides et sans valeur aucune. Et, quand je partis pour m’exiler volontairement en Allemagne et dans d’autres pays européens, mon village demeura l’espace le plus cher à mon cœur où mon imagination aimait toujours s’y perdre. Les gens de mon village étaient restés mes héros par excellence. Beaucoup des histoires où je racontais des morceaux de leurs vies se croisant avec ma vie d’enfant, furent écrites à Paris, Madrid, Berlin et Munich essentiellement.

Et comme c’était le cas pour d’autres écrivains, contraints à l’exil ou l’ayant choisi, j’ai quitté ma patrie n’ayant que ma langue maternelle. Je me voyais comme quelqu’un qui a été chassé de sa propre demeure n’ayant sur son corps que ce qui à peine le protégeait des intempéries. Je savais déjà que l’écrivain, étant en exil, se trouve devant trois choix : ou il reste attaché à sa langue maternelle, qui remplace au fur et à mesure que le temps passe, la patrie perdue, ou il l’abandonne pour la langue du pays où il a choisi de vivre, ou bien il devient bilingue. En ce qui me concerne, je peux dire que j’ai décidé avant même de quitter mon pays de garder ma langue maternelle. Pourquoi ? Avant de répondre à cette question, il me faudrait clarifier certains propos qui étaient à l’origine de ma décision. Je me souviens que j’avais commencé à écrire à l’âge de 18 ans. En ce temps-là, je vivais dans une petite ville de l’intérieur. Dès mes premières nouvelles, j’avais l’espoir d’être le plus proche possible de la réalité, en écrivant dans une langue différente de cette langue traditionnelle et classique qui me faisait horreur. J’ai même introduit des mots et des métaphores inspirés de l’argot tunisien que j’ai choisi en écoutant les contes oraux dans mon village. J’étais fier que certaines de ces nouvelles avaient été publiés dans le supplément culturel du premier journal du pays, al-‘Amal, qui, en ce temps-là, à la fin des années soixante, était le porte-voix de l’avant-garde tunisienne, dans la nouvelle, la poésie et la critique littéraire. Ces nouvelles avaient acquis l’admiration des lecteurs. La Radio tunisienne m’avait même décerné le prix de la meilleure nouvelle de la jeunesse au printemps 1968.

Désenchantement

Mais, dès que je suis parti à la Capitale, et ce dès la fin des années soixante, j’étais en butte à une grande déception qui paralysa mon enthousiasme pour l’écriture. Cette déception était due à la décision du régime de Bourguiba de suspendre ledit supplément pour avoir publié des textes audacieux de jeunes avant-gardistes qui avaient exaspéré le pouvoir politique et religieux. Prenant comme alibi un large mouvement de manifestation au sein de l’université, le régime avait considéré le supplément comme une incitation à la révolte à son égard. Après la suspension du supplément de l’avant-garde littéraire et artistique, les intellectuels et les scribes du régime étaient revenus en force avec leurs textes gonflés de mensonges, d’opportunisme et d’hypocrisie. D’un coup, la langue avait perdu sa fraîcheur et sa spontanéité pour devenir un outil aux mains de ceux qui n’avaient qu’un seul but, celui d’obtenir la bénédiction et la reconnaissance du régime.

En 1973, j’avais décidé de partir au Moyen-Orient souhaitant retrouver la langue qui m’a été confisquée. Après une tournée qui m’avait amené en Lybie, en Syrie et en Iraq, ma déception était encore plus grande que celle de quelqu’un parti à la recherche d’un trésor et revenu affamé et déshérité. Dans ces pays, j’avais constaté que la langue ne dit pas le réel et n’appelle pas les choses par leur nom. Le complot militaire fomenté dans le silence de la nuit était désigné comme une « grande révolution populaire ». Le « guide suprême » ou « le guide bien-aimé » n’est de fait qu’un tyran sanguinaire. La « culture nationale » n’est en fin de compte que les monotones, insipides et écervelés discours du « guide suprême », publiés en plusieurs volumes et distribués gratuitement dans les écoles, les usines, les universités et les communes populaires. Le progrès signifie la pratique d’une politique sociale et économique qui mène le pays à la ruine. Le « socialisme » consistait à imposer un surplus de pauvreté et de misère aux classes les plus déshéritées. Je me rappelle encore aujourd’hui la gigantesque affiche dressée au milieu de la place « Ettahrir » à Bagdad sur laquelle était écrit en lettres géantes : « Une seule et unique nation arabe avec une mission éternelle ! »

À deux pas de cette affiche, adossée à un mur jauni par l’urine des passants nocturnes, une femme en djellaba noire, un bébé dans son giron, demandait l’aumône. Cette scène était suffisante pour détruire mes rêves d’un seul coup et me convaincre de rentrer dans mon pays.

Besoin d’Exil

Vers la fin des années 70, avec l’émergence du mouvement fondamentaliste islamiste, les écrivains et les poètes tunisiens et arabes, durent affronter de nouvelles difficultés menaçant leur liberté de s’exprimer et d’écrire. Depuis, la censure n’est plus seulement politique, elle est devenue religieuse aussi, donc plus féroce et plus autoritaire qu’avant. Des arts comme le cinéma, le théâtre, la danse, la musique furent combattus au nom de la morale et de la religion. La langue n’exprimait pas le présent, mais le passé lointain. Subitement, elle était devenue agressive, guerrière, djihadiste, chargée de haine et de mépris envers l’autre. J’étais encore en proie au désespoir et à la déprime, quand subitement brilla une lumière à l’horizon. Et voilà que je parvins à me persuader que mon salut, ainsi que le salut de ma langue maternelle ne se réaliseront que dans l’exil volontaire. En Allemagne, où je me suis installé, j’ai retrouvé mon enthousiasme pour l’écriture. Dès les premiers mois, malgré les dures difficultés que j’ai du affronter, je me suis senti libre. La peur qui m’avait paralysé pendant de longues années s’était dissipée. J’avais senti aussi que la langue qu’on m’avait confisquée pour devenir la langue des mensonges, de la fourberie, de l’imposture, de la terreur aveugle, de la haine et du fanatisme, avait retrouvé sa fraîcheur et sa capacité à exprimer le réel et les fantasmes de mon imaginaire. Ainsi, dans mon exil volontaire, ma langue maternelle était devenue ma « patrie secrète », selon l’expression d’Elias Canetti. Avec elle, je jouais, je m’amusais, je chantais, je dansais et je jouissais de la beauté de mon pays lointain. Elle m’habitait de nouveau comme l’oiseau revenant à son nid après la violente tempête.

Les longues années d’exil m’avaient permis d’approfondir mon expérience grâce à l’influence de grands écrivains modernes et classiques du monde entier. Dans la nouvelle « Le Coran et Lady Chatterley », par exemple, je décris le choc psychique que j’ai eu après avoir lu dans mon adolescence le célèbre roman de D. H. Lawrence, étant encore fasciné par la magie de la mélodie du texte coranique. Dans une autre nouvelle, j’imagine le grand écrivain américain Truman Capote revenant de l’au-delà pour se promener à Kairouan, la première ville musulmane du Maghreb, devenue le bastion des islamistes radicaux depuis la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011. Dans la nouvelle intitulée « La tortue », que j’avais écrite dans l’appartement de Madame Ebbe Gross, dans le quartier Schwabing à Munich, je raconte un épisode de mon enfance dans le même souffle ironique et amer de Louis-Ferdinand Céline dans Mort à crédit. Dans d’autres nouvelles, le village et ses habitants sont présents à travers des hallucinations, des cauchemars aussi effrayants que fantaisistes. Tout cela signifie que, même si l’écrivain choisit de vivre loin de son village natal, celui-ci continue à l’habiter. Nul moyen d’en échapper. Ce qui constitue l’espace de son imaginaire ainsi que celui de ses personnages.

Après vingt ans d’exil volontaire, je suis revenu dans mon pays que j’ai quitté jeune ayant choisi d’y vivre après avoir dépassé la cinquantaine. Les difficultés matérielles que j’ai affrontées après avoir perdu mon travail de journaliste dans un quotidien arabe à Londres n’étaient pas les seules à l’origine de cette décision. J’étais aussi à la recherche de nouvelles sensations, celles exprimant la réalité de mon pays durant mon absence. Je sentais également que mon exil volontaire m’avait permis d’acquérir une force et une immunité capables de me protéger des maux et des dangers menaçant ma liberté autant dans l’écriture que dans la vie. Mais le choc fut violent et aigu. Je me suis alors trouvé devant une réalité culturelle malsaine, pourrie, sur laquelle régnait la jalousie, les médisances, l’opportunisme, les coups bas, les querelles intestines… Les intellectuels, les poètes, les écrivains semblaient n’être concernés que par leurs propres intérêts, matériels surtout. C’est pour cela qu’ils faisaient tout pour se rapprocher du régime de Ben Ali ; celui-ci ne combattait pas la liberté dans la littérature avec la même dureté qu’il s’appliquait à pratiquer avec la presse et les médias en général. Concernant la situation générale du pays qui avait connu des progrès importants dans les domaines économique et social, j’ai remarqué que la corruption gangrenait les institutions de l’Etat. La famille de Ben Ali faisait comme si le pays était sa chasse gardée et sa poule d’or. À cause de la montée foudroyante du nombre des chômeurs surtout parmi les jeunes diplômés, la situation du pays, notamment dans les régions de l’intérieur, se dégradait d’une manière alarmante. Le régime faisait cependant la sourde oreille aux différentes critiques, protestations et soulèvements n’ayant qu’une seule réponse à ceux-ci : la répression policière.

Pour poursuivre mon travail et préserver mon indépendance, j’ai choisi de vivre un nouvel exil, « intérieur » cette fois-ci, fuyant la Capitale où régnaient « le bruit et la fureur » et où le travail de création est rare, sinon inexistant. De temps à autre, je faisais des tournées dans différentes régions du pays avec l’intention de mieux connaître sa situation et celle de ses habitants. Parfois, je me rendais dans mon village. Il est vrai qu’il a changé depuis que je l’ai quitté : il y a maintenant un dispensaire, un lycée, un marché hebdomadaire, un bureau de poste, la télévision presque dans toutes les maisons, les moyens de transport ont évolué, et même les plus pauvres du village utilisent le téléphone portable… Pourtant, la vie demeure difficile, dure, surtout au temps des sécheresses qui sont fréquentes. Les gens du village se plaignent encore de l’exclusion, du mépris de ceux qui les gouvernent, de la rareté de l’eau potable comme à l’époque de mon enfance. Plusieurs jeunes sont contraints de fuir le village pour chercher du travail dans les grandes villes. C’est pour cela que je peux dire que les nouvelles que j’ai écrites il y a une trentaine d’années reflètent encore la réalité de mon village, les malheurs de ses habitants, ainsi que leurs souffrances et leur lutte quotidienne contre les injustices et une nature si avare.

La grande désillusion

Mi-janvier 2011, le régime de Ben Ali est tombé après trois semaines de manifestations populaires dans tout le pays. Les nouvelles générations qui avaient brandi des slogans demandant la liberté, la dignité et le droit au travail étaient la force motrice de tous ces soulèvements. Il était légitime que les Tunisiens vivent cet événement, celui de la chute de Ben Ali et de son régime symbolisant la corruption, la répression et l’injustice, dans la liesse. C’est pour cela qu’ils ont crié haut et fort dans les villes comme dans les villages ce credo : « No more fear » ou « Plus jamais peur », ayant l’illusion que le temps de la peur, de la tyrannie et de la dictature est révolu pour toujours. Mais cette joie et cette liesse n’avaient duré que quelques semaines. Les forces obscurantistes ont tout d’un coup ressurgi de l’ombre détournant la « révolution du jasmin » de ses buts initiaux, semant de nouvelles peurs et menaçant les libertés individuelles comme publiques au nom de la morale, de la religion et du sacré. Dans les mosquées comme dans les meetings politiques s’élevèrent les voix de certains imams rigides connus pour leur appartenance à la mode wahhabite qui ravageait le pays et les esprits à travers les chaînes de télévision du Golfe, avec l’appui des associations religieuses en Arabie Saoudite, au Qatar et au Kuweit, appelant à l’assassinat d’intellectuels, d’écrivains, de poètes et de politiciens progressistes connus pour leur opposition au Mouvement Ennahdha au pouvoir depuis les élections du 23 octobre 2011. Le militant et avocat progressiste Chokri Belaïd assassiné le 6 février 2013 est l’une des principales victimes de cette vague de violence fondamentaliste connue par la Tunisie après la chute du régime de Ben Ali. Au nom d’une « guerre sainte » contre les différentes hérésies, les salafistes portant la djellaba des talibans afghans, rêvant d’un puritanisme de l’islam semblable à celui du temps du Prophète Mohammed, ont attaqué des expositions d’art, brûlé des marabouts, violenté des professeurs d’université, des femmes et des étudiantes refusant le port du niqab. Ils ont également détruit des magasins où l’on vend de l’alcool. Plusieurs fois, ils ont manifesté à Kairouan, première ville sainte en Afrique du nord, exigeant l’application de la Charia, déclarant « la guerre sainte » contre les Chrétiens et les Juifs, traitant les Tunisiens démocrates et progressistes d’« hérétiques », d’« athées » et d’« orphelins de la France ». Peut-être les Tunisiens, qui avait senti que « la révolution du jasmin » allait les projeter vers l’avant, après la chute de Ben Ali, pour obtenir ce qu’ils désiraient comme justice, liberté et dignité, avaient-ils raison de penser que l’Histoire s’est repliée en arrière les jetant dans le gouffre d’un passé hideux et obsolète dans lequel ils connaîtraient de nouvelles formes de tyrannie et de violence. Les Tunisiens sont-ils condamnés à vivre leur Histoire, non comme une réalité mais comme une illusion, comme un cauchemar et non comme un beau rêve ?

Écrivain, je sens encore une fois que ces peurs et dangers ne me menacent pas personnellement, mais menacent surtout ma culture, ma langue, mon imaginaire, mon peuple, mon pays qui restera malgré tout la source essentielle de ce que j’ai écrit, de ce que j’écris et de ce que j’écrirai. Pourtant, à partir de mon « exil intérieur », que je ne quitterai plus jamais, je serai toujours partisan de la liberté, de la justice et un défenseur féroce de tout ce qui est authentique et noble, dans mon pays comme dans le monde. La parole vive et audacieuse, ainsi que la langue qui ne craint jamais la censure, qu’elle soit politique, religieuse ou morale, seront mes armes pour affronter les esclaves de l’obscurantisme, les ennemis de la liberté, les croque-morts des espoirs et des rêves.