« Toucher le plombier du coin ou l’apprenti vendeur de chawarma du quartier par mes peintures serait pour moi un pur bonheur. Leurs avis me sont très précieux étant donnée qu’ils sont difficiles à atteindre, contrairement à un artiste, qui lui est plus sensible de nature». C’est ce que pense Mohammed Akacha, artiste peintre, qui tiendra son premier vernissage Parisien ce 28 janvier à Favella Chic au 18 rue du Faubourg du Temple, dans le XIème arrondissement. Il est déjà à sa 3ème édition de son exposition « Artifice », qui est là depuis 2012, et il souhaite en faire une tradition annuelle.

Il nous raconte à travers ses toiles, sa vision du monde. Il nous parle de ses coups de gueule, il dénonce la bêtise humaine ou il rend hommage à ses idoles. En Tunisie, ses expositions ont été un vrai succès. Un public loin d’être frileux devant cette anarchie de couleur et de personnages juxtaposés. Ce qu’il dégage est palpable.

Un artiste peut rarement faire autre chose qu’être artiste. S’il n’est pas en train d’observer, de ressentir ou d’alimenter sa sensibilité, il s’exprime et cultive son savoir-faire. Loin des clichés de la virtuosité, du talent ou de la technique, qui est Mohammed Akacha, qui a tout juste la trentaine, et qui affiche Sold-out pour toutes ses expositions personnelles?

Décryptage d’un artiste contemporain.

Déjà au lycée, sur les derniers bancs de la classe, Mohammed Akacha, accompagné de son camarade de classe Wassim Herissi alias Mygalou, aujourd’hui humoriste, passait son temps à caricaturer le professeur. Le premier le dessinait et le second l’imitait. Tous ses cahiers étaient remplis de dessins. Le soir, il occupait le toit de sa maison où il pouvait s’y exprimer librement.

« Dès que j’avais un peu d’argent, j’achetais un peu de peinture de chez la quincaillerie, 3 couleurs bleues, rouges et jaunes et je peignais. Je ne connaissais ni acrylique ni peinture à l’huile. Je n’osais pas montrer ce que je faisais». Ensuite, bac en poche, encouragé par ses proches, il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts (Bab Saadoun Tunis). Il n’y fera pas long feu. « Je viens d’El Choggafia, quartier populaire de l’Ariana. J’étais à la recherche d’une ambiance artistique qui me permettrait de m’épanouir et de m’initier à l’un de mes rêves: faire un dessin animé. Je me suis senti hors contexte, étranger aux lieux, aux professeurs et même aux étudiants. Je ne généralise pas mais l’ambiance qui y régnait ne me convenait pas. Je ne voyais pas en eux des personnes venant chercher l’art. Aucune profondeur, beaucoup trop superficiels, des étudiants «m’as tu vu » face à des enseignants qui ont baissé les bras ». Ce qui ne veut pas dire qu’il faut mettre tout le monde dans le même panier, mais que Mohammed était bien trop sensible pour pouvoir faire abstraction de ce qui le parasitait.

Il décida dès sa première année d’abandonner les beaux-arts, après avoir été admis malgré l’insistance et l’encouragement de Mr Taq, son professeur de dessin. Il enchaine avec une période de chômage d’un an et demi. Weld el Houma (fils des quartiers), il passait ses journées à se laisser vivre dans le quartier et le soir à peindre sur le toit de sa maison qu’il s’est approprié comme atelier. Son entourage n’était pas au courant de sa passion pour la peinture. Il montrait les caricatures mais jamais ce qui était peint sur le toit. Puis par la suite, il partit en Italie, à l’Aquila, pour faire à nouveau les beaux-arts «Pittura».

«Pour l’inscription, je n’ai envoyé que mes dessins en noir et blanc ou mes caricatures, mais je n’ai pas osé montrer les peintures en couleurs réalisées dans mon atelier ».

C’est une fois en Italie, que Mohammed a pris confiance en lui et en son style. Un jour, par coïncidence, un de ses professeurs en Histoire de l’art avait découvert quelques photos de ses œuvres en couleur sur son téléphone. Le professeur avait alors insisté pour que l’artiste lui en fasse quelques-unes et qu’il continue sur cette voie. C’est là où il y a eu comme un déclic! C’est en Italie qu’il a pu développer une certaine foi en son travail.

En 2009, en plein dans son coming-out artistique, armé d’une bouffée d’énergie positive, il rentre à Tunis pour des vacances et s’empresse de solliciter des galeries pour exposer aux yeux de tous ce qu’il a toujours caché. Mais en vain, personne ne donna de réponse, ni bonne ni mauvaise.

Sauvé par le gong!

Les études en Italie s’achevèrent un an avant qu’il ai pu avoir son diplôme, car il a du quitter le pays. Un évènement tragique est survenu, une catastrophe naturelle. Mohammed habitait L’Aquila quand il y’a eu le séisme en avril 2009 qui a presque tout détruit. Sauvé par le gong, comme par hasard, ce jour là, il s’était rendu à Rome qui est à 100 km, pour se rendre au consulat de Tunisie; De la paperasse qui trainait depuis deux ans et demi. «Le KO, La ville a été détruite, plus de 300 morts. J’y ai perdu un ami, mon école est tombée en ruine, l’hôpital, le foyer universitaire, la maison où je vivais en miette. J’ai vécu ça comme une deuxième chance ». L’école n’existait plus, il a fallut dispatcher les étudiants à travers d’autres villes. Il quitta l’Italie pour la France toujours convaincu de sa mauvaise fortune. Il passe alors 12 concours pour rentrer dans des écoles d’art, toujours avec succès et il les réussit. Mais, le souci était d’ordre financier. Fraichement arrivé, il ne s’était pas renseigné sur les possibilités d’aide à la formation. Malgré ses maigres moyens, il refusa l’aide de ses proches. Ne souhaitant plus forcer le destin, il rentra au bercail et s’en remit à la providence.

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Un Artiste complet.

Une fois à Tunis il s’inscrit à l’Académie d’Art de Carthage, section direction artistique de communication et de publicité, afin d’obtenir un diplôme. Pendant ces deux années d’études, il a eu l’occasion de toucher à d’autre secteurs. Acteur, on l’a vu auprès de noms comme Mouna Nourredine, Lotfi El Abdelli ou Jamila Chihi. Chroniqueur, on a pu l’entendre sur radio IFM dans son émission « Sport Chtar Laffa ». Il a désormais à son actif cinq sitcoms: Malla zhar, El icha fan, Zanqet nsé, Dar el ozzeb et Caméra café où il y jouait Kais le coursier, plus un court métrage.

On reconnaît bien l’artiste derrière ses œuvres. « J’ai trouvé qu’être face à la caméra ou sur les ondes me plaisait énormément. J’aime tout ce qui est décalé, comédie et exagéré. Je n’étais pas à la recherche de castings car je ne me voyais pas en vivre. J’ai pris la vie comme elle me venait ». Une expérience qui a duré quatre ans et qui pourrait se poursuivre.

Et la peinture dans tous ça?

Pendant ses deux années de formation dans l’Académie d’Art de Carthage, Mohammed Akacha a fait la connaissance du peintre Majed Zalila, qui dirigeait, à ce moment-là, un club au sein de l’Académie. «C’est le premier artiste Tunisien, voire premier Tunisien tout court, à être tombé amoureux de mon travail. Il te faut une exposition m’a-t-il dit ».

Entre-temps, pour ne pas perdre la main, Mohammed prend des cours de dessin chez Tarek Fakhfakh, un des pionniers de l’art figuratif Tunisien. «Il aimait bien le rendu de nos cours mais il a quand même ressenti que je n’étais pas dans mon univers. Alors je lui ai montré mes oeuvres en encre de chine pour avoir son avis». Toujours sur la réserve, il lui montra aussi quelques-unes de ses peintures en couleur. Les tableaux lui ont tellement plu qu’il les accroche dans son atelier et contacta la galerie Bel Art, Menzah VI, pour lui proposer d’exposer.

Ce qui a redonné de l’élan à Mohammed Akacha. Muni de ses toiles, il alla à la galerie qui a voulu les exposer dare dare «Tawa Tawa». C’est en 2012 qu’a eu lieu sa première exposition constituée de ses premières toiles qui s’accumulaient avec le temps dans son atelier sur le toit et de quelques travaux post révolutionnaires.

Ces mêmes toiles proposées antérieurement lors de ses démarches auprès des galeristes. Sold-out, 35 tableaux vendus, pas mal pour une première exposition. «Suite à la demande, j’ai dû ramener les tableaux qui restaient sur le toit de chez moi. Et là, il y a eu effet boule de neige!». Aujourd’hui, Mohammed Akacha est très réclamé par les galeristes en Tunisie. Il garde une petite amertume, parce qu’il a fallu que l’accès se fasse via un réseau, alors qu’avant, aucune galerie ne lui avait répondu. Il l’explique par le fait que premièrement, tout se fait de bouche à oreille, c’est valable pour tous les pays, et deuxièmement, par la réputation de l’artiste et de sa popularité au sein de la clientèle. Est-il «vendeur» ou pas?

«Pourquoi depuis 2004 il avait fallu que je n’expose qu’en 2012? Ils ne veulent pas prendre de risques. Pourquoi a-t-on eu foi en moi en Italie et pas dans mon pays, malgré tous les problèmes de discriminations que j’y ai rencontrés? » Dit-il avec amertume.

Et en France ?

D’un air vexé, «J’ai montré mes œuvres à un galeriste, proche du marché aux puces de Clignancourt, marché très prisé des amateurs d’art. Il a adoré mais il se foutait de ce que je pouvais lui en dire. C’était un vendeur sans plus». Mohammed se soucie énormément du message qu’il fait passer à travers chacune de ses œuvres et du comment sont-elles interprétées. Or, il a constaté que les tableaux, dans la majorité des cas, pour ne pas généraliser une fois de plus, ne sont choisis que pour leur valeur esthétique. Le message de l’artiste ne compte plus. Ça le dérange au plus profond de lui même. Quand Mohammed Akacha peint, il ne pense jamais à l’esthétique du tableau. L’adjectif « beau», sans rien derrière, le contrarie sévèrement. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un des objectifs de ses toiles est d’immortaliser la diversité des faits de notre époque. «Un jour, dans le futur, les gens pourront voir qu’autrefois on pouvait mettre en prison un rappeur pour des paroles, ça ne sera peut-être plus le cas. Le pays aura peut-être tellement évolué que toutes ces choses ne seront que de l’Histoire. Je parle des Salafistes, de politique, de clandestins. Peut-être qu’un jour, des clandestins venant d’Europe viendront s’installer illégalement en Tunisie. Qui sait ? ».

Coup de Gueule

«Je n’ai jamais été un grand dessinateur, je peins ce que je ressens. Je ne peux pas mentir, la vie m’inspire et elle n’est pas toujours rose». Mohammed dénonce l’artiste qui souffre et qui passe sa journée dans les tavernes accoudé à sa bouteille, et qui se plaint à qui veut bien l’entendre, qu’il est seul, sans famille, sans soutien, sans ressources. Si ce n’est pas pour exprimer ce désespoir, si c’est pour se retrouver face à une expo intitulée «Amour, joie» ou autre synonyme, ça n’en vaut pas la peine. Pourquoi ne pas utiliser cette ressource de souffrance au lieu de se leurrer ? Mais qui voudra accrocher chez soi un tableau qui dégage de la tristesse? Il n’y a pas beaucoup de personnes qui le feraient, la joie de vivre se vend mieux, on ne peut en vouloir à personne. Un autre coup de gueule de notre artiste, la solidarité quasi inexistante. «Rares sont ceux qui aident les jeunes artistes à trouver leur place sur le marché. Beaucoup sont envieux, surtout les anciens vis-à-vis des jeunes et pour certains, ils en arrivent à mettre des bâtons dans les roues. J’ai rencontré des artistes de 40 ans de carrière qui avaient réservé mauvaise suite au Sold-out de toutes mes expos. Contrairement à la France, où les artistes se soutiennent mutuellement». Pour les uns c’est la promotion de l’artiste en solo et pour les autres c’est la promotion de l’art qui fera fleurir le marché. Si un artiste doute de lui, et qu’il a du mal à vendre son art, les autres ne devraient pas en être la cause. C’est un luxe de pouvoir vivre de son art. Indigné, il dénonce aussi le nombre minime d’artistes contemporains en Tunisie. On parle toujours des mêmes et rarement de nos trésors, par ignorance.

Artistou & weld Baballah

«On veut toujours me classer dans une case, Pop art, graffiti ou Cubisme. Rien à voir». Mohammed Akacha est souvent en compagnie de ses amis du quartier, weld Houma chaâbia, il contemple et observe. Il se met dans un coin, généralement sur la Atba (palier), le trottoir: tout un concept populaire, et il s’inspire de ce qui défile. L’épicier, le boucher, la coiffeuse et tous les commerçants du quartier sans oublier les chômeurs avec qui il traînait et qui ont été une grande source d’inspiration. Fils unique pendant toute sa jeunesse, Mohammed Akacha considérait ses «Ouled Houma» comme une deuxième famille. Les plus jeunes restaient avec les plus âgés. C’était l’époque des «gigas», des pantalons «bogart», la tendance break dance, le carton sur lequel ils dansaient dans le parking du ciné Jamil et en face du cinéma, les cours de danse chez Syhem Belkhodja au centre culturel de Menzah VI. Les « gigaouettes » des années 80 à 90 qu’il qualifiera de magique. Jusqu’à aujourd’hui très nostalgie, Mohammed ne peint qu’avec une musique du style Street Dance Machine. Un kitsch que l’on retrouve dans ses œuvres.

«De plus, je suis un amoureux d’Andy Warhol, J’admire son culot, il a révolutionné l’art avec des boîtes de conserve et des tubes de ketchup, il a su s’imposer tout en restant fidèle à lui-même. Pour conclure, street art plus Andy Warhol on me trouve moi».

Interprétation du tableau « Fouta »

On pourrait penser que Mohammed Akacha à des tendances perverses ou, que ce tableau s’inspire du film «Un été à la Goulette», la fameuse scène où Sonia Mankaï laisse tomber son Sefseri, on pourrait aussi penser que c’est un amoureux des femmes, ce qui n’est pas faux. Mais en fait, ce tableau aux expressions à visages multiples, illustre tout simplement la réaction des «ouled el Houma» devant la gent féminine tout en s’inspirant de son physique mais rapportée d’une manière exagérée. Il en a marre, il en a marre qu’à chaque fois qu’une femme passe, jeune ou moins jeune, célibataire ou mariée, distinguée ou dévergondée, que ce soit la même réaction, aucune n’est épargnée. Il parle aussi de la coiffeuse à coté du café, aguicheuse, qui voulait toujours attirer l’attention et qui passait son temps à leurs demander des services, un prétexte pour établir le contact. C’était son truc à elle et ça a beaucoup inspiré notre artiste. Révolté, dans ce tableau il dénonce un certain comportement primitif et vulgaire de la part des hommes. «Au café, sur dix ou neuf hommes se retournent à la vue d’une dame pour «l’admirer», bien entendu avec des propos très vulgaires, elle n’y échappe jamais. Et si elle se mettait toute nue devant eux, et après ?».

L’encre de Chine

«Le noir et le blanc m’apportent ma dose de sérénité. L’encre de chine me prend beaucoup plus de temps qu’une toile en couleur mais c’est un besoin pour moi, il me permet de prendre du recul. Les thèmes diffèrent et les personnages aussi. Le chômage, la famine, la pauvreté, Nelson Mandela, Mohamed Ali Klai ou Gandhi, qui m’ont beaucoup influencé, sont représentés en noir et blanc. C’est un jeu où je camoufle et c’est au récepteur de trouver. Triste ou joyeux je dessine. Je ne bois pas, je ne fume pas, quand je stresse je peins, c’est ma seule échappatoire».

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Le matos

«Pour une toile, d’un mètre sur quatre vingt centimètres, en France je dirais que ça coûte dans les environs de 167 euros, presque 400 dinars Tunisiens. (Nous dira-t-il, facture à la main) J’ai appelé Samir le menuisier, je lui ai demandé de me faire un devis approximatif et il m’a répondu que ça coûte 65 dinars. Même en ajoutant le prix de la toile ça reste très correct». Ce qui doit aussi lui manquer, c’est l’interaction avec les différents artisans et commerçants, notamment ceux de la rue de La Commission, dans le centre-ville de Tunis. «La relation humaine est conviviale et fait partie du processus de création. En France, on est confronté à des devis, des monsieur par ci monsieur par là, des prix exorbitants et beaucoup de chichi pour rien».

Pour Conclure, nous avons demandé à une personne, non initiée à l’art, comment elle perçoit l’artiste et ses œuvres. «Je dirai un enfant joyeux, une sensation d’exagération, trop de couleurs et de personnages» puis après une petite réflexion, elle ajoute «en fait, je trouve que c’est très innocent de la part de l’artiste d’avoir tout rempli, il a mis tout le monde au premier plan, donc pas d’hiérarchisation. Et enfin, c’est beau mais tout n’est pas beau, et pourtant ça me parle». Un avis que découvrira Mohammed Akacha avec la publication de l’article.

Par N.GOUJA