«Humaniser les Sciences, Développer l’esprit critique, Déconstruire les mythes » telle est la devise d’« ATEDHiST ». « Association Tunisienne d’Épistémologie, de Didactiques et d’Histoire des Sciences et des Techniques », fraîchement créée et qui a pour but de « promouvoir la culture scientifique en favorisant l’enseignement, la diffusion des disciplines telles que l’Histoire des Sciences, pour décrire et analyser la science du passé afin de mieux appréhender celle du présent ».

C’est au nom de l’ATEDHiST que Meyssa BEN SAAD a donné le 19 décembre dernier à la faculté des sciences de Tunis, sa première conférence intitulée « le monde vivant dans les sciences arabes médiévales: Le kitab d’al hayawan d’Al-Jahiz (776-868) et le statut de la biologie». Docteur en Épistémologie et Histoire des sciences et des techniques (CNRS UMR 7219-Université Paris Diderot), Meyssa Ben Saad a publié en mai 2011 dans le journal scientifique de référence « Pour la science » un article intitulé « Le monde vivant chez le savant al-Jahiz », ainsi que d’autres publications comme « Les Insectes dans la classification des animaux chez le savant al-Jahiz (776-868) : entre mythe et raison », paru dans les actes de la conférence internationale Explora « Insects and texts, spinning webs of wonder » (Toulouse, mai 2010). Une terminologie scientifique pour un sujet très spécifique, somme toute littéraire voir même universitaire. Mais la vraie question est : pourquoi toute cette nouvelle agitation autour d’Al Jahiz et de son livre « Kitab al-Hayawan» précisément dans le monde scientifique? Quel rapport avec la science?

Tout d’abord, ’Abu ʿUthmân ʿAmrû ibn Baḥr Mahbûn al-Kinânî al-Lîthî al-Baṣrî, plus connu sous le nom d’Al-Jahiz, sobriquet qui lui a été attribué à cause de ses yeux exorbités, naquit vers les années 777 à Bassorah en Irak, issu d’une famille arabe, pure souche. Son grand-père était un esclave « Zenj» et appartenait donc à un milieu très modeste. Petit, il vendait du poisson le long des canaux de Bassorah et on dit même que sa mère se moquait très souvent de lui, parce qu’il ne ramenait pas assez d’argent. Est ce sa proximité avec les poissons qui l’avait poussé à développer son sens de l’observation jusqu’à devenir spécialiste des animaux et l’amener à produire sa grande œuvre « Kitab al-Hayawan», Le Livre des Animaux? On ne connaît pas grand-chose sur la vie d’Al Jahiz, mais à travers ses œuvres on peut découvrir un homme fascinant. Les sujets qu’il a traités sont aussi éclectiques que le fût son esprit. Al Jahiz, grande figure de l’âge d’or Islamique, se différencie, non pas par sa seule érudition et sa vaste connaissance, mais aussi par son approche toujours aussi fantaisiste et insoupçonnée, un grand curieux, un passionné de la vie. On sait cependant qu’il était très proche du grand courant rationaliste des Mutazilites dont il était un fervent défenseur.

Un érudit et un encyclopédiste

Pour une meilleure compréhension de ce personnage historique et de son œuvre prolifique, il est important de se remettre dans le contexte de l’époque. Cet homme vécut au VIIIème siècle, à peine un siècle et demi après la naissance du prophète de l’Islam, Mahomet. L’Islam était alors en plein essor. Al Jahiz, le théologien ou le mutakallim, connu pour son savoir encyclopédique, après Ibn el Muqaffa, il est l’un des premiers « adib » arabes, hommes de lettres. Homme d’éthique aussi, sachant manier la prose et ayant pour croyance le mutazilisme, doctrine officielle des Califes abbassides, Al-Amin et Al-Mamoun et qui se base sur la pensée rationnelle d’Aristote et sur sa logique, comme sources de connaissances religieuses. Il a été l’auteur d’une panoplie d’œuvres dont « L’Art de maintenir sa bouche fermée », « Contre les fonctionnaires », « L’Éloge des négociants », « Le style de l’Écriture », « le livre des animaux », «le livre des avares », « Éphèbes et Courtisanes » et approximativement plus de deux cents autres œuvres. Certains l’ont comparé à Molière ou même Voltaire…Or il est apparu plusieurs siècles avant et si on veut se baser sur la chronologie, il serait donc plus judicieux et plus juste d’inverser la comparaison.

Ses ouvrages ont été d’une grande importance pour traiter des sujets, allant de la théologie aux mœurs. Il s’intéressait aussi bien à des problèmes philosophique, théologique et politique, telles les sectes musulmanes, les rivalités entre les Omeyyades et les Abbassides, qu’à l’érotisme dans la civilisation arabo-musulmane. « Éphèbes et Courtisanes » est un magnifique dialogue entre un hétérosexuel et un homosexuel qui témoignent chacun à part mais dans une sorte de débat, de leurs attirances soit pour les femmes, soit pour les hommes. Il avait une manière bien à lui d’aborder des sujets aussi sensibles. Il se basait sur des anecdotes permettant d’illustrer son argumentation. Il est considéré, comme un des rares savants ayant abordé des sujets aussi complexes tout en les vulgarisant pour tous. « Le meilleur modèle texte, est celui qui est le plus clair, qui ne nécessite aucune interprétation ni aucune note, qui est conforme au sujet exprimé s’y tenant sans l’excéder ni sans y faire défaut ». Une phrase qui veut tout dire, extraite de son œuvre « Le style de l’écriture ».

Al-Jahiz est considéré par les spécialistes, comme un observateur hors pairs. Impartial, il parle de ses personnages avec réalisme et humour, mais aussi en fin psychologue. « L’adab n’est pas autre chose que l’esprit des autres que tu ajoutes au tien» (El Jahiz). Il sera reconnu comme un grand « adib», un grand homme de lettres mais jamais comme un grand scientifique.

Al Jahiz, observateur et largement inspiré par le livre des animaux d’Aristote (qu’il se permettait parfois de remettre en cause), procéda à la classification des animaux d’une façon complètement différente des scientifiques de l’époque. Ces derniers partaient de l’homme, l’être le plus parfait, pour comprendre l’animal. Al Jahiz, lui prenait le «plus simple», l’animal pour arriver à l’homme (qu’il a classé en tant qu’animal). D’une façon précoce, il avait reconnu l’effet des facteurs environnementaux sur la vie animale et il avait également observé la transformation des espèces animales relevant de différents facteurs.

« Kitab El Hayawan », une de ses œuvres les plus célèbres, prouve qu’Al-Jahiz est un homme de science. Et dire que beaucoup de chercheurs actuels considèrent que ses conceptions sont naïves, puériles ou dépassées. Or, l’on doit bien reconnaître que ses écrits constituent une mine de renseignements et d’informations sur les traditions et superstitions relatives aux animaux à son époque. Certes « Kitab el hayawan » associe les deux critères, physiologique et psychique, une façon très pertinente donc de classification, compte tenu l’époque.

Un naturaliste avant l’heure

Le travail de réflexion, de Meyssa Ben Saad et de son équipe, est autour de la classification des animaux selon les critères d’Al Jahiz. Meyssa la résume ainsi « La classification repose sur le mouvement pour commencer, puis sur des critères tel que l’alimentation, l’anatomie, l’écologie et l’éthologie qui est l’étude du comportement des animaux, et enfin, en dernier lieu la reproduction qui n’a pas toujours été utilisée. Modes de classements très rigoureux comme le feront beaucoup de naturalistes européens par la suite ».

Al Jahiz a développé l’idée, que les êtres vivants et même les végétaux, évoluent au cours du temps et a proposé une première théorie cherchant à expliquer cette évolution, tout en son âme et conscience, il devait concilier science et religion. Nous sommes au IXème siècle, plus de mille ans avant la théorie de Darwin de 1859. La vie de Jahiz offre une panoplie de sujets à traiter, et d’autres pistes à explorer à travers l’étude de ses écrits. Beaucoup de spéculations sur sa vie et même sur sa mort. Sa mort a aussi était aussi poétique que sa vie : « Il rentra à Bassorah où il trouva une mort étonnante en 869. En effet, il aurait succombé à l’écrasement provoqué par la chute d’une pile de livres dans sa bibliothèque personnelle».

Le Travail de Meyssa nous a donc permis de mettre en lumière un aspect méconnu jusqu’à lors du livre « kitab d’al hayawan » et pourquoi pas, peut être remettre en question les origines de la pensée évolutionniste?

Par N Gouja