(Ambiguïtés tunisiennes – troisième partie – 3/3)

II- Ambiguïtés politiques

Des islamistes (Ennahdha) qui proclament vouloir bâtir une démocratie ! D’autres islamistes, salafistes, hizb ettehrir et autres groupuscules, dérivés ou alliés d’Ennahdha ; veulent établir un État Islamique ; Des laïcs auto-proclamés comme le CPR et Ettakatol et autres groupuscules comme tahalof et Lika, sont semi-islamiques et semi-laïcs ! Des destouriens ex-ennemis des islamistes appellent à des alliances avec eux dans un gouvernement d’Unité Nationale ! Des marxistes-léninistes et des maoïstes sont organisés dans la même structure constituant un front (jabha) avec des baathistes et des nationalistes arabes eux mêmes divisés quand il s’agit d’alliance avec l’Islamisme et les Frères musulmans, ennemis d’hier ! A Nidaa Tounes, toutes les offres sont sur l’étalage… Al-Joumhouri offre un mixage droite-gauche et de derrière en avant et inversement…Il y’ a bien une logique derrière cette folie dirait Hamlet !!!

Ce paysage complexe et sans freins s’est compliqué encore plus après les résultats des élections législatives de novembre 2014. La victoire de Nidaa n’est pas aussi évidente et la défaite d’Ennahdha non plus !

Économisons l’effort d’analyser les différentes dissidences (ces intérieurs qui menacent d’exploser par ailleurs dans les différents partis!), cela compliquera notre propos. Les élections présidentielles ont accordé 44% des voix à un candidat dont le Parti n’a récolté que 4% lors des législatives (CPR) ! Point donc de clarté dans le comportement électoral des tunisiens! C’est vrai que le vote Ennahdha pour Marzougui expliquerait les résultats ! Certes ! Mais la vraie question est pourquoi Ennahdha n’a pas présentée son propre candidat aux élections présidentielles ? L’argent politique et la loi électorale aidant, les pratiques politiques qui sont entrain de s’établir dans notre pays ne facilitent point le renforcement des facteurs de clarification politique. Tout est possible et tous sont prêts à tout…La question des cautions pour les présidentielles et le financement des campagnes médiatiques et autres…de certains partis par d’autres partis, le tourisme politique des députés de l’ANC et des partisans, les dissidences au sein de différentes formations ne sont que des signes révélateurs de l’extrême fragilité de l’élite politique active actuellement. Cela ne durera point !

Il reste que les forces politiques qui font de l’ambiguïté une ligne de conduite ne participeront pas à la clarification souhaitée, car celle-ci est contraire à leurs stratégies de prise du pouvoir de l’État et de prise de pouvoir (idéologique) de la société. Mais les forces « progressistes » qui ne peuvent avancer et étendre leur influence dans le pays, dans le cadre de ce flou artistique au niveau idéologique et politique ; ne peuvent cautionner à long terme cet état d’esprit. Illustrons cela par l’exemple du Front Populaire (jabha). La Jabha n’est-elle pas un exemple d’ambiguïté structurelle ? Est-ce un parti politique ? Est-ce un rassemblement de projets et de partis ? La réponse est qu’elle est un projet de rassemblement de projets de partis politiques, qui se prend ou escompte ou évolue vers un parti politique. Ce projet peut être bon et/ou opportun ! Mais est-il réalisable ? Peut être! Mais quel défi de fondre dans un même cadre organisationnel un groupe de militants qui a passé plus de trente années à vouloir construire le parti de la classe ouvrière sur la base d’une idéologie marxiste-léniniste (avec la pensée Mao-Tsé Toung et celle d’Enver Hoxha) sans pour autant achever la tâche, avec des Trotskystes et des altermondialistes opposés aux schémas partisans de Lénine et de son « Que Faire » de 1902, en plus des baathistes et des nationalistes arabes nassériens, qui depuis 10 ou 15 ans tentent en vain de bâtir un parti unioniste arabe ? Ils n’ont ni la même idéologie, ni la même culture politique et continuent jusqu’à présent à agir dans les cadres groupusculaires d’origine.

On peut supposer le fait de leurs différences comme une richesse. Ceci est un lieu commun qui peut servir de souhait, mais les maisons communes se construisent autrement que sur des souhaits et avec moins de différences à moins que les uns et les autres acceptent de ne pas évoluer vers le but du grand parti commun ! Et qu’entre temps, aucun des projets de partis constituant la jabha ne se développe au point d’avaler les autres… !! C’est le dilemme historique de la Jabha ! Ces contradictions et ambiguïtés seront encore plus complexes si on regarde les deux hypothèses d’évolution du point de vue des différentes composantes de ce front.

Prenons l’exemple des « marxistes-Léninistes ». Après avoir intégré leur défaite idéologique évidente qui s’est exprimée par l’abandon du qualificatif « communiste » ou l’abandon effectif de la référence publique à la doctrine marxiste, ces militants devraient avaler une des deux couleuvres :

– Abandonner le projet vieux de 51 ans, de bâtir le Parti du Prolétariat selon les schémas léninistes et orienter tous les efforts vers la constitution d’un autre grand parti qui baigne idéologiquement dans les eaux mélangées du marxisme et du baathisme.

– Accepter d’évoluer au sein de la Jabha en tant que groupuscule ou en tant que projet de parti condamné à ne pas trop se développer pour ne pas rompre l’équilibre du Front.

Cette complication politique et organisationnelle va de pair avec le flou idéologique qui se mue en salut idéologique organisant la cohabitation de Lénine, Mao, Trotski, avec Michel Aflak, Elyes Farah et Akram Hourani et autres Sataa al-Housari… Dans la Jabha, une des composantes devrait se dissoudre dans l’autre, sinon la cohabitation ne sera pas longue, même si elle est souhaitable.

Par ailleurs, il y a une différence fondamentale entre les ambiguïtés idéologiques du camp islamiste et celles du camp marxiste et de gauche. En effet ; le premier camp (islamiste) joue de ça et l’exploite politiquement (double discours) par des manœuvres qui mixent taqiyya et langue de bois. Aussi l’ambiguïté idéologique est une constante idéologique de l’islamisme contemporain(y compris en Tunisie) dont le but est de gagner sur le terrain politique et politicien. Quant à la Jabha, le dégel idéologique produit des crises et des impasses d’une part et constitue le facteur de changement du projet politique des différentes composantes qui la constituent d’autre part. C’est chez eux plus sincère et plus douloureux, à moins que les projets personnels s’y articulent…mais cela est une autre histoire.

(à suivre)