(Ambiguïtés tunisiennes – première partie – 2/3)

Prenons très rapidement un exemple : l’Intégrisme islamiste tunisien représenté par Ennahdha. A la lecture des premiers documents idéologiques du mouvement, nous remarquons un étrange décalage avec le discours entretenu par les temps qui courent ; on est loin du concept de la société impie, de l’Etat islamique, économie islamique, de la choura, de refus de l’égalité entre les hommes et les femmes, du refus de la mixité, du travail féminin, du takfir, du Califat et autres slogans salafistes dont la littérature islamiste et de la mouvance des Frères musulmans, l’organisation mère d’Ennahdha, continue à nous abreuver à travers des appareils idéologiques modernes (librairies, think tanks, TV, radios, publications…)

Mais le changement et l’évolution ne s’opèrent pas dans le vocabulaire, les mots d’ordre, le discours médiatique « démocratique ». Même que ce changement de surface n’est accompagné d’aucune explication de ses raisons, de ses fondements et de sa portée. Est-il conjoncturel ? Oui ! Est-il définitif ? Non ! Puisqu’il n’est pas expliqué par ses producteurs mêmes. Alors, à laquelle des deux Ennahdha(s) avons-nous affaire aujourd’hui ? La même et l’autre à la fois ! Ainsi, l’évolution idéologique du mouvement Ennahdha, dont des petits et grands experts, tous fraîchement arrivés à la chose, nous rabâchent les oreilles à longueur de journée et de débats télévisés, n’est que brouillage et non une clarification ou évolution idéologique. L’Islamisme politique tunisien, nous offre aujourd’hui une série d’idées et de concepts flous et élastiques qui ne font que chercher à capter l’adhésion du plus grand nombre sur la base de sous-entendus et de pensée basique, à caractère islamique qui pourraient s’articuler autour de n’importe quel autre arsenal idéologique.

Tout cela n’est qu’une confusion voulue, recherchée et programmée, que délivrent, les intellectuels démocrates, critiques, de gauche et libéraux, fatigués et épuisés dans des combats, supposés ou réels, certains ou douteux, de la tâche de clarifier et de se positionner, d’aller à la racine des vraies questions une bonne et dernière fois. Le 18 Octobre 2006 est passé par là et a désavoué les esprits critiques et la pensée radicale, celle qui traite les racines des questions, selon le mot de Boukharine.

Ainsi, tout se mélange aujourd’hui, tel un Bazar « idéologique » : Choura et Démocratie, égalité homme-femme, et complémentarité homme-femme, despotisme et dictature, autocratie et totalitarisme, liberté religieuse et militantisme des mosquées et des Imams, modernité et islamisme modéré, identité culturelle et orthodoxie fondamentaliste, nation arabe et nation islamique, patriotisme et solidarité islamique.

Ainsi, la pensée critique et démocratique s’avère soluble dans l’islamisme à idéologie ouverte et se plait à vivre dans une coexistence pacifique avec un courant idéologico-politique qui représentait hier encore et, à fortiori aujourd’hui, puisqu’il est pris en charge par des puissances mondiales, une négation du projet de Libération, de réformes et de progrès historiques des peuples arabes et musulmans. Mais l’idéologie issue du 18 Octobre 2006, est encore passée par là ! Pire encore, la pensée critique et démocratique tunisienne a intériorisé l’état d’esprit du malaxage idéologique et philosophique au point de se dresser contre la radicalité théorique de certains intellectuels en les taxant de passéistes et de dogmatiques même si les élans combattifs de certains mouvements sociaux et associatifs attestent la justesse et la vigueur de leur appréhension des mutations du projet de société et de l’idéologie intégriste et islamiste.

Ce qui est urgent aujourd’hui, c’est la refondation théorique et philosophique de la résistance éparse et diffuse de la part des différentes forces du progrès dans la société tunisienne, aux multiples rouages idéologiques qui visent à démonter ses acquis modernistes et ses progrès démocratiques. Cet effort exige en premier lieu, l’organisation d’une clarification des frontières idéologiques au sein des différents acteurs qui contribuent à diluer les différences entre les idéologies politiques et sociales, surtout ceux qui jouent à effacer les limites et les frontières entre les inconciliables. Il est vrai que cela constitue un fond de commerce et un gagne pain pour certains, mais c’est surtout une confusion des genres et un avortement de la démocratie naissante. Une sorte d’ambiance de « conciliabilité » idéologique s’est instaurée en Tunisie même si les échéances électorales (surtout les campagnes électorales) rappellent à toutes les forces politiques et idéologiques que leurs différences affichées sont bien réelles et profondes. Cette suppression des frontières fait l’affaire des projets politiques personnels et/ou partisans et groupusculaires et contribue au renforcement de la logique de bricolage idéologique qui s’étend au champ politique et organisationnel et renforce les ambigüités des faits et des projets.

(à suivre)