Avec une participation plus faible que celle des législatives qui se sont déroulées le 26 octobre 2014, le premier tour des présidentielles a consacré une tendance lourde de l’évolution de la société tunisienne : Une bipolarisation politique et idéologique, qui ne s’épuisera pas sur le court et moyen termes. Les résultats obtenus par les deux premiers candidats Beji Caid Essebsi avec 39,4% des voix et Mohammed Moncef El Marzougui avec 33,1% , préfigurent l’avenir du clivage profond que connaît et connaîtra la Tunisie durant encore quelques années.

Ce clivage est au fond un clivage idéologico-politique, mais son expression immédiate, apparente et formelle est constituée par la division politique entre ,les forces qui ont constitué soutenu et cautionné le gouvernement de la Troïka et les forces démocratiques , réformistes et modernistes qui se sont opposées aux options politiques et sociales du pouvoir issu du scrutin d’Octobre 2011, dominé par la mouvance islamiste (Le parti Ennahdha). Nous reviendrons sur la portée générale des résultats des élections présidentielles du premier tour et limitons nous pour le moment à une seule de ses conséquences : Le sucés de Moncef Marzougui( en dépit de ses paradoxes, défaillances et contradictions) à passer au second tour du scrutin comme challenger de Caid Essebsi.

D’un chef d’un groupuscule à un sérieux challenger

  • Candidat d’un parti groupusculaire (PCR), soutenu par une galaxie de groupuscules et partis sans audience sociale et sans influence politique, mais bien articulés à la mouvance populiste et islamisante, sans base électorale consistante, Marzougui est en fait élu par les voix des électeurs du parti d’Ennahdha, celui-ci n’ayant pas de candidat officiel.
  • Marzougui a été élu Président provisoire et y est resté durant trois années au lieu d’une, grâce au vote des élus du parti islamiste à l’Assemblée nationale constituante. Lors du scrutin, il n’avait récolté que 7 à 8000 voix pour se faire élire député. Donc à deux reprises, et lors de deux scrutins, M Marzougui, ultra minoritaire dans le paysage politique et associatif tunisien réussit, grâce aux islamistes et à se faire élire et donc grâce à des voix qui lui furent prêtées par les autres . Paradoxal, M.Marzougui est lui même un paradoxe qui joue des paradoxes.
  • De formation ou par adoption, M.Marzougui se présente aussi comme nationaliste arabe et donc supposé être hostile à l’islamisme politique et à l’impérialisme, est devenu l’allié presque absorbé de la mouvance intégriste. De réputation moderniste, il s’est mué en avocat des intégrismes les plus radicaux idéologiquement dans le monde arabe : soutien quasi-automatique à toutes les positions conservatrices du groupe parlementaire islamiste au sein de l’ANC concernant les questions de société touchant au statut de la femme, de l’identité… Il s’est régulièrement aligné au niveau international et diplomatique sur les positions de certains régimes conservateurs du Golfe arabe en alliance avec l’OTAN.
  • Vu de l’Europe du monde associatif et médiatique surtout, M.Marzougui est perçu comme un laïc, un moderniste et un progressiste. Vu du Golfe, surtout des médias et des politiques, M.Marzougui est un islamiste vertueux et un bon plumitif, anti-occidental et antimoderniste. Vu d’Anatolie, il est l’ami des islamistes, des frères musulmans et des amis de l’Internationale islamiste.
  • Les militants des partis politiques et des représentants de la mouvance démocratique se représentent M.Marzougui comme militant associatif et des droits de l’homme alors que les militants du monde associatif et des associations et autres ONG le considèrent comme un politicien et/ou comme un homme politique. Dans les méandres de son parcours politique, M.Marzougui a évolué entre rivalités et hostilités au sein de l’opposition démocratique et donc ne peut s’y défaire pour exister politiquement, pour enfin se ranger définitivement du côté du Parti Ennahdha après avoir été un fervent opposant à leur combat à la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt dix.
  • Depuis la fondation de son parti le ‘CPR ‘, où il a été rejoint par des transfuges d’Ennahdha, il est devenu l’otage idéologique et politique du parti islamiste. En fait c’est sur la base de cette proximité que s’est construite l’alliance entre Ennahdha et le CPR et qui s’est renforcée après Janvier 2011 pour se transformer en une Union au sein du gouvernement et qui a permis la désignation de M.Marzougui comme Président provisoire de la République.
  • La prédilection idéologique de M.Marzougui pour les options des radicaux de l’islamisme et à celles des populismes (ligues de protection de la Révolution, mouvements salafistes…).Ces radicaux constituent le vivier idéologique de la base du parti Ennahdha, qui n’ayant pas de candidat sérieux aux présidentielles a pris le risque de devenir à son tour l’otage de M.Marzougui, quoique à l’origine, l’absence d’un candidat nahdhaoui a été conçue comme une manœuvre pour optimiser les termes d’une négociation en vue d’une meilleure participation à la conduite des affaires avec le vainqueur du scrutin législatif.
  • Le cache sexe de l’Islamisme
  • Marzougui revient ainsi de loin. Parti avec un capital de voix n’excédant pas 2%, recueillies par le CPR aux législatives et soutenu par des formations comme le Courant démocratique, le parti Wafa qui ne peuvent lui assurer que 2% de voix de plus, il est arrivé en fin de course avec 33,4% des voix. Il gardera probablement au second tour la même proportion de voix en raison même de l’élan porteur de ces élections et qui est déterminé par le clivage qui structure la société tunisienne. Ce clivage a été initié, fortifié et amplifié par le ravage idéologique et culturel que l’islamisme politique et le populisme islamisant ont provoqué dans le pays à partir de 2011 ; Même si l’existence de ses germes est antérieure à cette date.
  • Cependant, les résultats acquis par le candidat M.Marzougui sont aussi le fruit d’un « cimentage » idéologique et politique dont il est le maître d’œuvre habile. Marzougui n’a jamais été un idéologue ou un politicien mais un activiste politique agité, sans logique de fond ainsi qu’un bricoleur idéologique sans domicile fixe philosophiquement. Du simplisme! Ses paroles, discours et écrits relèvent plutôt de l’émotionnel et des schémas excessifs .Marzougui n’analyse pas mais évoque des schémas chétifs d’une pensée politique réduite à l’extrême ou la rancœur l’emporte sur le Logos et ou la pulsion dévore la rationalité. D’ou les thèmes de ses discours de campagne : Retour de l’ancien régime via Nida Tounes, retour de la dictature ; banalisation du radicalisme islamique, jusqu’à considérer que le terrorisme est moins menaçant que Nida Tounes, réactivations des réflexes tribalistes et régionalistes ; dévalorisation des acquis et de symboles patriotiques, « taghawwul » et « taghout » qui semblent tous résumer un condensé d’une existentielle insatisfaction profonde et chronique. D’où le constat de son manque de stature d’homme d’État. Il peut tout au plus être chef d’un groupuscule et non des masses, d’un peuple ou d’une Nation… Il est plus sensible à l’argument de l’altérité et non à celui du consensus, au clash plutôt qu’au dialogue. La démocratie dont il rêve n’est qu’une succession de règlements de comptes avec ses concurrents sans exception, avec ses adversaires et même avec l’Histoire. Son discours à Kairouan a été un condensé de ce qui a été évoqué jusqu’à là. Ses alliances et soutiens politiques, son discours sur le « taghout » (terme désignant les représentants de l’Etat pour les salafistes) et les hommes de l’ancien régime est assez discursif, avec un flou artistique et idéologique mixant démocratie et islamisme, son penchant vindicatif ( vœux d’instabilité politique en cas de victoire de son rival, vidant ainsi l’article 52 de la constitution de sa substance, sa lettre à Nida pour désigner un Président du gouvernement, prouvent une confusion fondamentale entre « thawra » (révolution) et « fitna » (sédition) et reflètent un penchant naturel à s’empêtrer dans des contradictions et des paradoxes, y trouvant même une raison de vivre.
  • Du mauvais côté de la barricade
  • Concernant les  combats démocratiques et la résistance contre « la contre-révolution » islamiste et populiste rampante depuis Janvier 2011, Marzougui s’est trouvé toujours du mauvais côté de la barricade (relations avec les radicaux, affaire de la chevrotine, manifestations pour « Rabiaa», répression de la manifestation du 9 avril, affaire du drapeau, visites des prédicateurs salafistes, affaire Mahmoudi, mouvement errahil ). Ainsi il apparaît comme un nationaliste arabe, mais toujours favorable à l’intervention étrangère en Libye et en Syrie, démocrate mais allié des frères musulmans, sans que l’on sache quel est son véritable projet. Il est tout simplement Marzougui ! La sauce du verbiage révolutionnaire qu’il assaisonne avec des ingrédients n’est en fait qu’un artifice pour les non avertis. Tout ça ne fait pas un Présidentiable.
  • Ces éléments disparates qui ont caractérisé le premier tour de la campagne présidentielle se retrouvent au second tour, mais surdéveloppés par certains de leurs aspects donquichottesques , têtus et délirants mais accompagnés de rectifications verbales visant à pêcher les voix des électeurs de gauche, des nationalistes arabes, des démocrates et même des destouriens. Ainsi le premier tour aura été pour Marzougui un ancrage dans l’islamisme et le populisme radicaux et le second tour sera conduit sous le mot d’ordre: Suivez moi, je suis des vôtres ! A l’adresse des destouriens, Marzougui, ennemi de Bourguiba, se présentera en défenseur du leader nationaliste et de sa mémoire, se vante d’avoir assisté à son enterrement afin de dévaloriser le statut de destourien d’Essebsi. Ainsi tout ce que dit ou fait Marzougui à l’encontre de Bourguiba et du Bourguibisme est suspect d’instrumentalisation politicienne. A l’adresse des électeurs de Nida, il jouera avec les contre-vérités historiques sur un supposé rôle de BCE lors de la crise youssefiste et lors de sa participation aux différents gouvernements destouriens de 1956 à 1994 période ou lui même n’était pas en opposition au régime. Il tentera ainsi à faire oublier à l’électorat destourien de Nida que son premier grief à l’égard de Nida est précisément que sa base est destourienne.

 

Pour les électeurs de la gauche démocratique, Marzougui essayera de gommer le fait qu’il soit devenu une des variantes de l’internationale islamiste, dont les frères musulmans, en invoquant son passage par la galaxie droit de l’hommiste, face à la grande liste de griefs que lui oppose la gauche et surtout contre ses alliés idéologiques et politiques. Cette liste englobe un large éventail allant des choix politiques et sociaux de la Troïka comme la répression, l’abandon des acquis progressistes du pays jusqu’à l’accusation de complaisance à l’égard du terrorisme. Pour les milieux nationalistes arabes, le discours de Marzougui joue sur les mots du discours usuel mais ses échecs diplomatiques et ses alliances internationales (Golfe, Turquie, OTAN, Frères musulmans, Néoconservateurs version parti démocrate américain) ont fini par dissuader la majorité, excédée par ce qui se passe en Libye, en Syrie, au Yémen et qui semble correspondre aux vœux marzouguiens.

Le discours politique du second tour de la campagne présidentielle de Marzougui est un accélérateur du clivage sociétal en Tunisie. Ce discours tente de présenter le projet de société défendu par les islamistes et la Troïka comme une variante du projet de la société démocratique auquel adhère la majorité des tunisiens. Ce qui n’est pas seulement un mensonge politique-quoique correspondant à la Mode prisée par les « bien-pensants » et du prêt à penser superficiel, mais une lourde erreur voire même une faute idéologico-politique dont les conséquences historiques sont infiniment graves . L’Iran a payé cher cette faute et les autres pays arabes sont entrain de la commettre… Nous y reviendrons… !

Béji Caïd Essebsi est-il pour autant un rempart contre les dangers et les errements du candidat Marzougui ? La réponse est Oui ! Est ce la meilleure barrière ? Il semble que le pays n’a pas le choix!