Considérés comme incultes, beaucoup de rites et rituels présents dans certaines de nos pratiques traditionnelles gênent beaucoup les uns, et contrarient les autres, sous prétexte qu’il s’agit de sujets tabou. Ce qui est inculte, c’est justement le fait de ne pas assumer et connaître ses propres traditions. En recueillant les propos de l’auteur Ibticem ben Mostfa dans l’article « Notre héritage orale, une histoire de transmission » un sujet en particulier, que nous n’avons pas évoqué, a cependant attiré toute notre attention. Il s’agit de « Ferrure » connu chez nous sous le nom de « Tasfih ».

Tasfih ou la ceinture de chasteté magico-symbolique

« Ca m’a permis d’écrire un chapitre que j’ai intitulé « Armures et jétatures’  » m’a confié l’auteur. Jétature en rapport avec le fait de jeter le mauvais œil ou jeter le mauvais sort et armures, pour dire comment s’en protéger. Elle y a recueilli les textes tirés des confidences des femmes, des ancêtres, « ‘il y’a certaines choses trouvées dans les livres mais elles étaient incomplètes. La tradition orale est volatile. « En cherchant dans les livres, elle est tombée sur un texte, écrit dans les années 40 par un médecin français de l’institut pasteur, docteur Golvin, qui a été intrigué par la présence de scarification sur les genoux des jeunes filles. Après avoir mené son enquête, il est arrivé à la conclusion qu’il existe un phénomène appelé « el tasfih », sous forme de stigmates, tatoués pour que ça reste inscrit dans le corps afin de ne pas être oubliés. « C’est la ceinture de chasteté magico-symbolique ».

Pour préserver la virginité des filles, on pratiquait sur elle un rituel. Il fallait qu’elles soient pré nubiles et il devait être pratiqué par une femme ménopausée. Les deux extrémités de la vie, là ou il y’a absence de procréation. De nos jours il est extrêmement rare de pratiquer « l’ouchem », dit tatouage berbère. L’ouchem c’est avant tout une expression du corps. A l’origine , il n’était pas simplement ornemental et faisait partie de la pensée prophylactique, d’où les mains tatouées, les mains protectrices, ces mêmes mains qui pratiquaient ces rituels, tout ce qui protège au même titre que le poisson, la khomsa et les codes de protections que l’on retrouve partout, aussi bien dans la broderie, les bijoux, les tapis, les tatouages et bien évidement dans les formules qui accompagnent les rituels.

« Alors j’ai posé la question à une jeune femme qui est ‘l’assistante de vie de ma mère ». Elle s’appelait Zahoua, avait 34 ans,et est issue de la région de Beja. Je lui ai demandé si elle avait déjà entendu parler de Tasfih qui est très pratiqué au nord-est de la Tunisie. Elle m’a répondu  »Je suis msafha! « signifiant qu’elle a subi elle-même le rituel. Je suis tombée de haut car je ne pensais pas que cela se pratiquait encore. »

Zahoua ainsi que ses sept sœurs le sont. Ce rituel à été pratiqué par leur grand mère. Elle a clairement donné beaucoup plus de détails que ce qu’ont révélé les écrits du Dr Golvin. Bien évidement, on n’avait pas tout dit au Docteur Golvin ! d’abord parce que c’était un Français à l’époque de la colonisation, puis parce que c’était tout simplement un homme, donc beaucoup de pudeur et énormément de non dit. « Ettasfih tel qu’il se pratiquait jusqu’à il n y’a pas longtemps et même jusqu’à présent paraît-il, consiste à ce que la fillette, pré nubile, se fasse faire par une ancêtre qui opère sept incisions sur chaque genoux jusqu’à ce que le sang coule. Car comme on dit « sél edam, mché el ham », « le sang a coulé, le mal est parti ». Ettasfih peut être associé donc à un rite sacrificiel. la fillette trompe par exemple sept grains de raisins ou sept dattes dans son sang et se doit de les manger. Par la suite, la fillette doit cogner sept fois son genoux sur le mur et dire « ena hit wa wild eness khit ».  »Je ne donnerais pas la suite de la formule qui est très crue en arabe, mais en français je l’ai traduite de façon plus élégante » nous dira l’auteur, « Oh mon genoux, obture mon ouverture, le fils d’autrui est le fil et je serais le mur ». La jeune fille devient ainsi « impénétrable » jusqu’à la nuit de ses noces. Et là il faut rejouer le rite à l’envers !

Le jour où le mariage doit être consommé lors de la nuit nuptiale qui est aussi celle de la jelwa, les scarifications sont rouvertes et il vaut mieux que ce soit la dame initiatrice qui le fasse, sinon et si jamais elle venait a décéder, il aurait fallu qu’elle ai transmis « ce pouvoir » à une autre dame répondant aux mêmes critères qu’elle. Une foi les scarifications rouvertes, l’épousée trompe à nouveau sept dattes sept fois dans son propre sang et les mange, puis redit la formule à l’envers, et là, elle devient le fil et le fils d’autrui devient mur. Si le rite n’est pas rejoué à l’envers, le mari perdrait tous ses moyens.

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Un effet Placébo ?

Il y’a là un effet placebo face à de trop fortes suggestions. Zahoua, la jeune femme, a aussi confié que, jeune fille, il y’a eu des rumeurs qui touchent à sa vertu peu de temps avant son mariage à tel point que son fiancé ait voulu rompre leur fiançailles. « C’est à ce moment qu’elle me dit quelque chose d’extraordinaire  » De toute façon, je suis msafha, donc il n y’a aucun problème, tout ça n’est que calomnies ». Elle demanda en conséquence à son fiancé de l’exhiber en public, tripes sur la tête, s’ il s’avérait qu’elle n’était plus jeune fille.

Cet acte est un signe d’infamie, car si jamais elle ne s’est pas révélée vierge on lui aurait fait faire le tour du village, des tripes sur la tête en signe de dénonciation. « Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la tête de méduse, parce que Médusa c’est vraiment la sidération, la tête d’épouvante. »

Ces jeunes filles ont de fortes chances de d’attraper par la suite un traumatisme psychologique qui peut bloquer et perturber gravement leurs fonctions sexuelles.

Ibticem a commencé depuis à chercher dans les autres régions de Tunisie et a fini par trouver que ce rituel était aussi pratiqué dans le Sahel mais d’une manière différente. Elles utilisent l’atelier du tisserand « el Manssej » qu’elles qualifient de magique. « J’ai trouvé des choses qui ont fait l’éloge du métier à tisser. Les femmes, avant de faire leurs ouvrages devaient dresser el manssej en direction de la Kibla, c’est-à-dire vers la Mecque, pour qu’il soit béni. Il s’agit d’une pensée religieuse et magique en même temps ». Il faut contenter toutes les forces spirituelles, divines et autres forces occultes. Il faut donc la bénédiction du sacrée mais aussi, donner la part aux  »Jounoun »(Djinns). Comme pour les zaouïas, pour l’offrande, on dit que « l’on sort le diner », même chose pour le métier à tisser, « le diner du manssej », généralement un couscous. Et dans la chambre où est dressé el Manssej, avant de commencer un ouvrage, on met de la viande dans les quatre coins de la pièce. Pourquoi les coins ? Par croyance et surtout par crainte des Djinns, habitants des coins et du seuil « el Aatba wa El roukon » afin qu’ils ne sabotent pas le travail pendant la nuit et qu’ils le défassent. Le métier à tisser est aussi utilisé pour le rituel de la ferrure.

Du tasfih pour les hommes ?

On trouve des textes sur le Tasfih féminin, mais qu’en est-il pour les hommes ?

« Toujours en recueillant la parole de Zahoua, j’ai appris que son mari était lui aussi « msafah », d’où la conclusion qu’il existe un Tasfih masculin. Il n y’a pas que les filles que l’on protège, les hommes aussi sont protégés et très peu de gens le savent. La ferrure, masculine est la vis à vis de la ferrure féminine ». Il y’a la virginité et la virilité, les deux vont ensembles.

Contrairement aux jeunes filles que l’on protégeait pour qu’elles arrivent vierges au mariage, les hommes devaient être pubères. L’homme doit accrocher à sa ceinture un cadenas en symbole de serrure et ne doit le déverrouiller que le jour de ses nuits de noces, juste avant de consommer le mariage. En général la personne malveillante se manifeste dans les bains publics « hamam », en se positionnant derrière le futur marié, munie d’un couteau, et fait avec sa main, d’un geste symbolique un geste castrateur, qui consiste à ouvrir puis à fermer. Et quand, il se trouve que le jeune homme est protégé par une serrure, à ce moment là il n y’a pas de problème, le sort devient inefficace et inopérant. Autre façon de procéder, faire des nœuds : « Nafethetou fil Oukadi » évoqué par le Coran et d’où l’expression (rbatlou erabta), autrement dit, il l’a dévirillisé et a porté atteinte à son pouvoir d’homme. « Il y’a toujours une fermeture et une ouverture dans ce genre de rite, des énigmes, des clés… c’est la pensée magique. »

« A la fin de notre conversation, Zahoua me dit : Mais pourquoi tu veux révéler les choses cachées ? » L’auteur conclura notre entretient avec ses mots. C’est en grande partie à cause des non dits qu’aujourd’hui ces rites restent propriété de la pensée magique qui n’est plus d’actualité.

On ne devrait pas passer à coté de ses histoires qui ont fait et qui font notre culture. Il n’est pas question d’encourager à perpétuer ces pratiques, mais de ne pas les oublier. C’est notre héritage, notre patrimoine, conservons les.

 

D’autres auteurs ont écrit sur le sujet, pour une plus ample connaissance il y’a le livre d’ Ibtissem Ben Dridi intitulé « Est-ce que ¸ca marche ? A propos du tasfih, rituel protecteur de la vertu des jeunes filles tunisiennes. » . Une version en ligne est disponible. Elle parle du rituel comme il est pratiqué dans le maghreb. Mais aussi, un dossier de Ferchiou Sophie, sciologue Tunisienne qui a publié en 1976, « Problèmes et perspectives de la recherche ethnologique en Tunisie  », Cahier des Arts et Traditions Populaires, n°5, p 69-74.

Par N.Gouja