La séquence historique que traverse la Tunisie est une des plus délicates que le pays ait jamais eu à négocier. Malgré notre esprit de fanfaronnade, le respect du verdict des urnes par toutes les parties, et la préservation de l’unité nationale en dépit des divisions suscitées par la nature même du processus démocratique n’étaient et ne sont toujours pas acquis. Dans ces conditions, le devoir de chacun des protagonistes, et celui des gouvernants en particulier, est de veiller au respect des règles et à préserver l’union nationale. Malheureusement, force est de constater que le président de la République sortant et ex-candidat à sa propre succession, M. Marzougui, n’a pas assez tenu compte de cette réalité fragile, et n’a cessé de nourrir un climat de suspicion et de méfiance à l’égard du verdict des urnes.

Estimations contre estimations

D’abord, le camp présidentiel, qui se démènera par la suite pour faire respecter une règle non écrite des démocraties modernes, le débat télévisé, a refusé de reconnaitre d’emblée une autre règle bien établie aussi: le sondage sortie des urnes. Ainsi, au soir du premier tour, l’équipe de campagne de M. Marzougui refusait la revendication de la victoire de son adversaire. Paradoxalement, le directeur de campagne du président sortant, M. Mansar, n’a pas hésité à avancer ses propres estimations, annonçant un écart serré entre les deux candidats, « à égalité dans le pire des cas, et en avance [pour M. Marzougui] de 2 à 4% dans le meilleur des cas ». M. Mansar a aussi estimé que l’avance donnée à M. Caid Essebsi par les différents instituts de sondage avait pour objectif d’« influencer » les observateurs, appelant ces derniers à ne pas baisser la garde car il disait craindre des opérations de fraude, si jamais les urnes étaient laissées sans supervision.

Si le résultat final de ce premier tour -39,46% pour M. Caïd Essebsi contre 33,43% pour M. Marzougui- n’est pas la large victoire qu’ont parfois laissé croire les dirigeants de Nidaa, il est quand même loin d’être un  coude à coude, et plus proche d’une avance confortable pour l’ancien chef de gouvernement.

« Sans la fraude, ils ne gagneront pas »

Entre les deux tours, M. Marzougui a continué dans le même esprit. Il a d’abord déposé des recours contre les résultats d’un scrutin pourtant jugé crédible et transparent les différents observateurs. Il a ensuite agi par anticipation, en mettant en garde contre des fraudes au second tour, appelant de nouveau ses partisans à la vigilance. Surtout, en déclarant que « sans fraude, l’autre partie ne gagnera pas », il prenait le risque calculé de semer le doute sur une victoire éventuelle de son adversaire. Des propos qui ont été jugés irresponsables par l’Instance des élections qui adressera un message d’avertissement « au candidat ayant mis en doute l’intégrité des élections».

Bis repetita au soir du second tour : la campagne présidentielle qualifiait de « sans fondement » la revendication de la victoire du camp adverse dès dimanche soir sur la base des premières indications des sondages sortie des urnes. De nouveau, M. Mansar évoque des résultats très serrés et un écart de « quelques milliers de voix ». Outre le paradoxe déjà soulevé de s’autoriser ce qu’on refuse aux autres, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, et que les « quelques milliers de voix d’écart » de M. Mansar sont en fait 353.016 voix.

Félicitations, vous êtes bon tricheur

S’il a finalement félicité son adversaire après la proclamation des résultats par l’ISIE, tout indique que M. Marzougui n’admet pas sa défaite. Sur le plan comptable d’abord, il a bien meublé l’attente des résultats officiels par la dénonciation des fraudes de l’autre camp. Après avoir un temps envisagé de déposer des recours contre les résultats, il s’est avisé « malgré tout ce qui l’y pousse », mais non parce qu’il s’incline devant le verdict, mais « pour la patrie, pour la stabilité ». Il est vrai qu’à force d’être alimenté par une campagne politico-médiatique savamment orientée, la déception de certains partisans de M. Marzougui a fini par éclater en protestations parfois parsemées de violence, notamment dans le Sud. Grand seigneur donc, M. Marzougui ne déposera pas recours contre les irrégularités, mais il déclarera, lors de son adresse à la nation, que ce sont ces irrégularités qui sont à l’origine des protestations de ses partisans, dont il dit comprendre « le sentiment de colère ». A aucun moment il n’appelé ses partisans à accepter le verdict des urnes. Avec cette position, M. Marzougui laisse semer le doute sur la crédibilité des élections, et ne prend pas le risque d’être contredit.

Sur le plan symbolique ensuite, tout porte à croire que M. Marzougui ne se voit pas en perdant. Il continue de se comporter comme si son projet était, sinon validé par les urnes, du moins valable abstraction faite de toute préférence exprimée par les électeurs. Avec quelle élégance n’a-t-il solennellement déclaré à la nation qui célébrait sa première élection politique libre que « la démocratie est un long processus qui connaitra d’autres chutes et d’autres faux-pas». A ses partisans venus le saluer, il a déclaré que le plus grand acquis de ces élections, « c’est cette conscience collective de la force du peuple qui peut imposer ses droits et ses libertés à quiconque se dresse contre lui». Et comme la démagogie n’est jamais très loin, il a repris sa diatribe anti-élites : « Sans la souveraineté populaire, il n’y a que le pouvoir des élites, des élites corrompues, des élites qui s’abritent derrière les rideaux », ajoutant que ni « l’argent sale ni les médias partisans ne pourront changer le cours de l’histoire».

Ainsi, pour M. Marzougui, le cours de l’histoire a été contrarié par l’élection démocratique de M. Essebsi, et la libre expression des préférences des citoyens n’équivaut pas à la souveraineté populaire. Pour un ancien militant pro-démocratie, la chute n’est pas heureuse.

Par Ahmed Ben Lasoued