Contrairement à son prédécesseur G.W.Bush, allergique comme son père à tout ce qui touche à la culture, le président des USA Barak Obama, lui-même écrivain confirmé, se distingue par rapport à d’ autres présidents américains par sa haute culture ,sa connaissance profonde de la philosophie antique soit-t-elle ou moderne, ainsi que par son respect affiché des grands philosophes comme John Dewey, William James, et W.E.B.Du Bois, auteur d’un ouvrage célèbre intitulé: “les âmes du peuple noir”. Pour lui, selon une de ses formules devenue célèbre, Mark Twain, Richard Right, W. Faulkner, Hemingway, Dos Pasos, ainsi que plusieurs autres écrivains ne sont ni plus ni moins que “les grandes âmes de l’Amérique”. Son accès à la présidence en 2008 a été salué par les intellectuels de gauche non pas comme “un triomphe de la conquête”, mais comme” la délivrance des angoisses”. Certains avaient même parlé d’une “Révolution qui allait changer l’histoire des U.S.A”. Le prestigieux The New York Times l’avait décrit comme “un grand visionnaire”. L’écrivain Jonathan Safran Forer avait exprimé sa satisfaction pour son élection en déclarant: «Avoir un président écrivain -et je ne veux pas parler d’un auteur publié, mais d’un homme qui connait la valeur des mots, fait en sorte que je ne me sens plus écrivain habitant aux États -Unis, mais un écrivain américain » !

Au mois de juin 2013, préparant sa deuxième élection, le président Obama avait encore une fois exprimé son attachement à la culture, et son grand respect pour les intellectuels et les créateurs en décernant The Medal of Freedom, la médaille civile la plus importante délivrée à des figures majeures de la littérature et de l’art américains. Au cours des festivités organisées à l’occasion de cette grandiose fête, Obama avait déclaré :”Ces lauréats extraordinaires viennent d’horizons divers avec des parcours différents , mais chacun avait apporté une contribution durable à la vie de notre nation. Ils nous ont challengé, ils nous ont inspiré, et ils nous ont rendu le monde meilleur. Je suis impatient de les récompenser avec ce prix.”

Un écrivain noir à la maison blanche   

La grande romancière noire Toni Morrison était parmi les lauréats. C’est l’un des auteurs préférés du président Obama qu’il avait décrite comme “celle qui, dont les romans sont caractérisés par une force visionnaire et sa force poétique donne vie à un aspect essentiel de la réalité américaine”. Lors de sa première élection, il l’avait reçue à la Maison Blanche en novembre 20008. Après la rencontre, elle avait déclaré: ”Il a commencé à me parler des livres que j’avais écrits, et de l’influence qu’ils avaient eu sur lui. Et moi j’ai lu son livre “Les rêves de mon père” et j’ai été heureusement surprise par son écriture, par son analyse, sa réflexion, et sa capacité à tourner les phrases. Je fus très impressionnée même. Ce n’était pas une simple biographie d’un homme politique.”

Faudrait-il rappeler aussi que Toni Morrison avait commencé par soutenir Hillary Clinton lors de la campagne présidentielle en 2008.Il aurait fallu un coup de fil d’Obama pour qu’elle change de cap. Aujourd’hui, elle ne regrette pas son choix. Elle se dit même bien satisfaite du bilan de son premier mandat, et il est “devenu meilleur que ce qu’elle espérait!”

Le deuxième lauréat n’est autre que le célèbre musicien Bob Dylan connu surtout par ses prises de position courageuses et sa grande influence sur les mouvements de défense des droits civiques. Comme Toni Morrison, il avait exprimé “son bonheur” d’être récompensé par le président Obama.

Mais d’autres intellectuels de grande valeur, n’hésitent pas à exprimer leur déception et leur amertume après le premier mandat de Barak Obama. L’un deux n’est autre que Russel Banks, romancier de notoriété internationale, dont les romans traduits dans plusieurs langues, reflètent les crises et les maladies de l’Amérique depuis la guerre de Vietnam jusqu’à nos jours. Né en 1940, et appartenant à un milieu pauvre, Russel Banks s’était engagé dans sa jeunesse dans les différentes luttes politiques et sociales de l’extrême gauche, au cours des années 60 et 70. Après les évènements du 11 septembre, il avait condamné vivement la guerre en Irak et en Afghanistan traitant le président G.W.Bush de “boucher cruel”. Soutenant Obama lors de sa première campagne présidentielle, Russel Banks se sent aujourd’hui trahi: ”Au début, j’étais très excité quand j’ai lu les livres d’Obama; Il utilisait les mots qui respiraient l’authenticité. Puis il est devenu président, je l’ai alors soutenu. J’ai été très heureux de son élection et je le suis encore, mais il est devenu très modéré et centriste. Je n’attendais pas des mesures réellement progressistes, mais j’aurais aimé qu’il soit un peu actif dans le domaine exécutif. Je suis déçu qu’il n’ait pas fermé Guantanamo ou révisé des mesures sécuritaires prises par Bush après le 11 septembre.”

 

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Le Président qui trahit l’Ecrivain

Russel Banks critique aussi le niveau de l’éducation qui, selon lui a baissé dans son pays et qui continue à baisser sans que le gouvernement agisse contre cette détérioration qui aura des conséquences graves dans l’avenir proche: “On a arrêté d’investir dans le domaine de l’éducation. La capacité des américains à utiliser le langage et à le décrypter s’est détériorée. Ils ont des diplômes mais n’ont plus les mêmes compétences des années 50 et 60.On est devenu une société de consommation à un point tel que ça a pris le pas sur le reste. Les enfants sont bombardés de milliers de pubs chaque jour. Voilà l’ambiance”. Pour Russel Banks le mythe américain de l’homme robuste et tout puissant, qui forge son destin sans l’aide de personne, qui descend le Mississipi comme Huckel- Berry Finn dans le roman de Mark Twain ou qui livre un combat contre les requins dans les hautes mers comme le capitaine Achab dans “Moby Dick” est révolu. La société américaine souffre aujourd’hui de plusieurs maladies et la politique menée par Obama ne semble pas capable de redresser la situation.

Pour Russel Banks le paysage politique aux U.S.A n’a pas cessé depuis quelques années de glisser vers la droite. “Les démocrates sont là où Reagan se trouvait il ya 20 ans”, dit-il; et il ajoute: “Il faut avoir mon âge pour réaliser qu’aujourd’hui Nixon serait presque à l’extrême gauche et que Eisenhower ne pourrait plus faire parti du parti républicain. Je pense que le changement a commencé du temps de Reagan, quand l’opposition entre les deux partis est devenue d’ordre racial. Dans l’imaginaire américain, les démocrates sont le parti des gens de couleur: Latino-Américains, Afro-Américains…et des Blancs libéraux comme moi…”

Mais la critique la plus violente, et la plus acerbe de la politique d’Obama vient de la part de Nancy Fraser, philosophe jouissant d’une place de premier plan dans son pays, ainsi qu’au Canada. Née en 1949, elle appartenait à la classe moyenne de Baltimore. Ses parents étaient des électeurs de Roosevelt, et partisans de la politique du New Deal: “Ils me parlaient toujours de leurs idées égalitaires .Mais ils menaient une vie de petits bourgeois dans la banlieue blanche de la ville. Ce n’était pas conscient mais il y avait en moi une forme de colère devant cet écart entre ce que j’entendais professer et la réalité de notre vie. Je crois que cela a joué pour beaucoup dans la formation de ma sensibilité le fait que la pratique ne doit pas être en décalage avec les idéaux…”. Dans les années 60, Nancy Fraser s’était enthousiasmée pour la révolte de la jeunesse au printemps de mai 68.Ce fut pour elle un moment d’un grand optimisme. Elle avait cru que sa génération pourrait changer le monde et jouer un rôle considérable dans les nouvelles révolutions contre les dictatures et le capitalisme mais le marxisme ne l’attirait pas. Des philosophes comme M. Foucault, Habermas ainsi que Derrida et les structuralistes allaient l’influencer dans son parcours philosophique qui s’est inscrit dans la lutte pour l’émancipation pour tous. Après avoir milité pendant de longues années dans le mouvement féministe lui consacrant plusieurs ouvrages, Nancy Frase se sent aujourd’hui frustrée, et déçue. Pour elle le mouvement féministe a cessé d’être le symbole d’une lutte juste pour une vraie émancipation pour “devenir un groupe d’intérêts parmi d’autres”. Comme de nombreux intellectuels de gauche, l’arrivée d’Obama à la maison blanche avait donné une meilleure image de la vie politique mais aujourd’hui sa déception est très grande: “Vous savez ce qu’on disait autour de moi, à New York? Si Romney est élu, ce sera la catastrophe. Mais si c’est Obama, ce sera une catastrophe. En 2008, il a raté une occasion historique, celle d’un vrai changement. Qu’attendre de lui aujourd’hui?”