On dit de quelqu’un qui détient le « doux parler », qu’il a une « langue à filer la soie » . Le lien est fait tout de suite. C’est ce que dira l’artiste et l’auteur Ibticem Mostfa à l’occasion du festival d’Arles en France  »Paroles Indigo » sur son œuvre  »Chatoyante et paroles de soie »,  »Louja bi louja » en Arabe, en référence à la chanson de Saliha intitulée «Bakhnoug bint al mahamid ». Louja qui signifie brillance et miroitement de la soie.  »Le jeu de miroir est établi entre les mots, les costumes, les ouvrages des dames… tout ce qui construit notre imaginaire populaire, aussi bien le savoir faire des costumes que le savoir dire ». Ce livre est un vrai petit bijoux !

Ibticem Mostfa, artiste-auteur, originaire de Moknine dans le sahel tunisien, ville connue par sa tradition vestimentaire, peint ses miniatures sur des feuilles séchées qu’elle associe toujours avec l’écriture.

Ce livre est parti d’une commande sur les costumes traditionnels de mariées des femmes Tunisiennes. Ca a été une évidence d’associer costumes d’apparat et traditions orales. Quand les femmes sont en train de broder ou de tisser, elles se mettent à chanter, à discuter entre elles et je me suis rendue compte en faisant mes recherches, que tout cela est solidement lié. J’ai vraiment construit le livre, comme on tisse, en faisant un travail de résonnance entre les costumes, la vêture et l’écriture.

 

Un livre cousu main

C’est un livre bilingue, la première moitié du livre est dédiée à la reproduction des quarante miniatures qui ont constitué l’exposition. On y trouve la représentation des costumes traditionnels de pratiquement toutes les régions de la Tunisie, miniatures peintes sur feuilles séchées. Les tableaux sont escortés par les textes en calligraphie écrits à l’encre sépia ou sanguine et qui ne sont rien d’autres que des chants anciens, rituels de mariages, contes, proverbes, aphorismes et énigmes.

C’est un livre cousu main comme les costumes. Les écritures sont sous forme de calligraphie qui tend plus vers le calligramme, dire l’anagramme. Ses deux couleurs d’encre, sanguine et sépia, nous rappellent les couleurs omniprésentes que l’on retrouve dans les apparats des mariées, mais aussi le sang des sacrifices, la couleur de la chevelure des mariées teinte au henné et leurs mains, rouge avec des reflets sépia.

Il y ‘a toujours un rapport entre ce qui est écrit et ce qui est représenté. Tout texte qui est en miroir d’un costume traditionnel cache un élément de ce costume.

Le costume de Moknine, El Jelwa, accompagné de son chant, cache une énigme dont le secret est le henné. Retranscrit en anagramme, sous forme d’un Tanit, déesse phénicienne protectrice, qui veille à la fertilité, aux naissances et à la croissance. La mariée en train de faire la parade nuptiale, dite el jelwa, jilwa, qui littéralement signifie le dévoilement. C’est la cérémonie où l’on fini par voir le visage de la mariée, tout au long caché par des foulards, selon le mode traditionnel.

L’auteur parle aussi de  »chants d’Escort », chants anciens que plus personne ne connait, des quantiques prophylactiques  »takhmiss »,  »tahwit », Tout ce qui accompagne les jeunes mariées, les naissances, les circoncisions, tous les rites de passages de la vie. Les chants que l’on retrouve dans le sud de Matmata, sont communs au bassin méditerranéen et il y’a même des passages qui rappellent le quantique des quantiques de la bible, chose très curieuse pour une culture arabo-musulmane. Par exemple, toujours à Moknine, il y’a le chant qui accompagne le cérémonial de la chevelure,  »hallel laakessi » ou le dénoué des tresses que l’on chante quand la mariée est préparée avant la parade nuptiale, el jilwa. C’est un très beau chant où l’on fait parler le père et la mère de la mariée qui évoquent la nostalgie de leur fille en partance. La finalité ultime de ce chant là,est de faire pleurer la mariée.  »Il faut qu’elle pleure ! ». Vu la charge affective et émotive qui est dans ce chant, non seulement elle pleure, mais elle fait pleurer avec elle toute l’assistance. La croyance attachée à cette pratique est que, si la mariée ne pleure pas  »la lumière divine des mariés ne descendra pas » (Nour laarayess mayahbetch) ; Il faut faire affleurer l’émotion pour que cette lumière descende et que la beauté ne soit pas que physique mais que l’émotion de la mariée émane de son visage en pleur. C’est El jilwa, le premier moment où l’on dévoile  »son vrai visage ». Les larmes symbolisent l’eau purificatrice, la gestuelle de l’apparat, el jilwa, main en l’air, rappelle Le Tanit. Le henné des paumes vers le ciel, pour la fécondité. Symbole de protection, le Henné à l’origine été utilisée pour soigner et pour protéger.

Selon Ibticem Mostafa, le but ultime de tous ces rituels tournent autour de la charge fertile de la femme. Elle se marie puis doit procréer afin que la structure sociale et familiale continue à exister. C’est la finalité. Contrairement à la pensée linéaire, la pensée traditionnelle est toujours cyclique et tourne en rond.

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A l’origine il y avait le mythe

Le poisson que l’on retrouve dans les broderies, les tatouages ou les bijoux, est le symbole de la fécondité et la fertilité par excellence. C’est l’eternel recommencement de la vie. Il y’a aussi la Grenade, très importante dans l’imaginaire Tunisien. Si on doit retenir une formule dans tout le livre, ça serait celle là : Puisses-tu être telle une grenade, belle à l’extérieur et pleine à l’intérieur,  »Kif erromana, mil barra mezyena, min dekhel meliena », formule que l’on adresse à la fillette comme une bénédiction ou un bon présage. La grenade qui est la pomme punique, est parait-il le fruit originel. Dans certaines croyances et traditions, le fruit du paradis ne serait pas la pomme mais la grenade. Pleines de graines, elle symbolise la fertilité, et d’ailleurs, si on veut que la récolte soit bonne, on enterre entre dans les sillons une grenade.

Dans la dernière partie de l’œuvre, on y trouve le conte  »Rmimina » diminutif de grenade. Il commence avec trois anagrammes, une grenade entre deux énigmes représentant deux filles   la mariée étant la solution de ce fruit.

L’auteur conclut son œuvre avec un chapitre  »Nos contes nourriciers ». On y trouve deux contes inédits qui lui viennent de son arrière grand-mère Mokninoise, d’origine berbère, où on parle de fértilité  »Rmimina ».  »C’est un conte qui est particulièrement important pour moi, on y trouve des chants, on parle de fertilité, de stérilité, de la ghoula, l’ogresse, figure très ambivalente, à la foi maternelle et dévoratrice. Au début, la ghoula n’est pas si méchante que ca, mais elle devient malveillante quand tout ne tourne pas comme elle veut. Je me suis beaucoup amusé a établir le portrait de la ghoula dans le glossaire. »

Dans l’annexe, l’auteur a carrément ouvert des chapitres, comme pour les brodeuses de parures, ses femmes analphabètes, recluses qui considéraient la broderie comme leur écriture, une façon de raconter. On dit de quelqu’un qui enjolive, qu’il brode. Mais les broderies ne sont pas là que pour enjoliver, elles sont aussi là pour protéger. Encore une fois, tout se rejoint.

Dans son livre, l’auteur parle de la Gueyma, fétiche de puits, Une poupée, plus connue sous le nom de  »Omek Tango », que les jeunes filles fabriquaient en croisant une cuillère à touiller l’assida, bouillie de semoule et d’eau, symbole nourricier et symbole de vie, que l’on prépare pour célébrer la naissance du prophète, avec une autre cuillère à puiser l’eau. Et on l’habillait avec les différentes pièces du costume traditionnel. Les jeunes filles procédaient à une procession en entonnant ce chant :  »Geyma ya chahloula, inchallah tasbah mabloula, geyma ya geyma inchallah trawah ayma » Chant que l’on chantait en temps de sécheresse. Dans ce chant, les petites filles énumèrent toutes les pièces du costume traditionnel en déambulant et en chantant dans le village, devant chaque maison et les villageois arrosaient ce fétiche de parfum ou d’eau.

Le nombre sept revient avec les sept tours que la mariée fait. Comme dans le conte où il y’a les sept clés et une septième porte qu’il ne fallait pas ouvrir. On ouvre une porte, on tombe sur la pensée magique.  »C’est peut-être ça qu’il ne fallait pas ouvrir, mais en même temps si on n’ouvre pas on ne découvre pas. »

On est à la croisée de la pensée païenne et de la pensée religieuse, car on invoque Dieu à l’aide d’un fétiche. Toute la pensée archaïque et populaire, la pensée phénicienne et celle de toutes les civilisations qui se sont installées en Tunisie sont réunies dans ces rituels.

Ce qui donne sens à ce livre, c’est la parole en partance, les costumes, le savoir faire et la fragilité des feuilles séchées, car des miniatures aussi fragiles soient elles, si on les conserve bien elles restent intactes. « ça fait trente ans que je fais ce travail, ça fait trente ans que ça n’a pas bougé »

 »Hdith yejbed Hdith, j’ai commencé ce livre comme une promenade, comme les traditions orales, ça aurait pu ne jamais s’arrêter. Ma mère a beaucoup nourrit le livre grâce à sa bonne mémoire. J’explique les rituels, je fais les liens entre les choses et dans la retranscription, comme pour les contes que je tiens de ma grand-mère. J’ai rajouté des choses, comme le font toutes les personnes qui colportent les histoires et je défie quiconque de les trouver. »

Il devient indispensable de collecter ce genre d’ouvrage et d’informations, Réunir, colporter, retranscrire et illustrer. Une démarche militante car  »La mondialisation est en train d’effacer notre identité, mais aussi la  »catalysassions » du pays. Le costume nuptial est très peu porté de nos jours, même pour la cérémonie nuptiale car il est remplacé par le voile unique, qui cache tout, ce qui est en train de gommer notre identité. Des millénaires de mélanges des civilisations qui nous ont traversé sont en voie de disparition ».

Il y’en a plein des comme Ibticem Ben Mostfa, … Ils méritent qu’on parle d’eux…

Par N. GOUJA